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Il est temps de se séparer

Par AVRAHAM B. YEHOSHUA
Avraham B. Yehoshua est romancier et essayiste. Dernier ouvrage traduit en français: «Voyage vers
l'an mil», Calmann-Lévy, 1998.
Traduit de l'hébreu par Jean-Luc Allouche

Le jeudi 15 mars 2001

Le mot d'ordre «Sharon amènera la paix» représente un pas en avant de la droite, qui, jusque-là, ne s'exprimait qu'en termes de sécurité.

Le nouveau gouvernement d'unité nationale d'Israël repose désormais sur une large majorité parlementaire. Si quelqu'un avait soutenu, il y a quelques années, qu'Ariel Sharon serait élu avec une majorité aussi écrasante et qu'il prendrait la tête d'un gouvernement d'union tel un grand-père débonnaire, on lui eût rétorqué que c'était là pure hallucination... Les choses ont donc connu un cours inattendu: Sharon a été élu, non pour son propre mérite mais contre un Ehud Barak qui a bouleversé le système politique, malgré sa volonté audacieuse de paix, par une politique condescendante, peu soucieuse de prendre conseil, et dans une sorte d'autisme dangereux.

Malgré mes opinions tranchées en matière de paix et mon sentiment qu'afin de la réaliser il faille parvenir à des compromis d'envergure, je me suis cependant toujours compté parmi ceux, rares dans le camp de la paix, à penser que nous réussirions à parvenir à la fin du conflit avec les Palestiniens uniquement par deux voies. Soit par le biais d'un référendum sur un compromis avec les Palestiniens, soit par la décision d'un gouvernement d'union nationale dans lequel seraient associés les grands partis laïques de droite comme de gauche. Je n'ai jamais cru qu'un gouvernement de gauche pût parvenir à un accord final avec les Palestiniens comprenant l'évacuation de colonies, la division de Jérusalem et l'internationalisation des Lieux saints sans l'appui des partis religieux, dût-il les soudoyer avec des subsides pour leurs institutions. La paix est essentielle et vitale, et porte au cœur de trop de choses importantes, tant du point de vue sécuritaire qu'identitaire, et il n'existe pas de possibilité de la concrétiser avec l'assentiment national sans se fonder sur le soutien d'au moins deux tiers du peuple, et même alors la chose ne serait pas aisée.

Dans la formation du gouvernement d'union nationale après la guerre du Liban, en 1984, les contradictions de fond entre la droite et la gauche étaient infiniment plus radicales qu'aujourd'hui. Désormais, ces contradictions sont réduites tout autant que sont amoindris les espoirs de paix. Et cela, pour trois raisons:

1) l'obstination de l'Autorité palestinienne à revendiquer le droit au retour des réfugiés neutralise le soutien des pacifistes les plus acharnés d'Israël;

2) l'Intifada déclenchée il y a sept mois par les Palestiniens pendant les négociations a ébranlé la confiance de l'opinion israélienne en la solidité de la paix qui naîtrait après de nouveaux retraits significatifs;

3) l'effondrement du pouvoir central au sein de l'Autorité palestinienne et l'émergence de bandes autonomes se livrant au terrorisme à leur gré.

C'est pourquoi, malgré tous les beaux slogans électoraux, le mot d'ordre «Sharon amènera la paix» représente à mes yeux un pas en avant de la droite, qui, jusque-là, ne s'exprimait qu'en termes de sécurité et de rejet de l'idée de la «paix maintenant». Cependant, il n'y a aucun doute que Sharon ne donnera pas aux Palestiniens ce que Barak leur accordait et qu'ils ont repoussé des deux mains.

Aussi le seul acte que le gouvernement Sharon pourra accomplir est-il une séparation unilatérale d'avec les Palestiniens. Et ce afin de réduire la violence et la souffrance des deux peuples et de créer, avec le temps, des conditions de dialogue renouvelé dans l'esprit des récents pourparlers de Camp David.

Quelles sont les conditions de cette séparation unilatérale, afin qu'elle n'apparaisse pas, d'un côté, comme une preuve de défaitisme aux yeux des cercles nationalistes d'Israël et, de l'autre, comme un acte brutal et annexionniste aux yeux des Palestiniens?

1) La séparation unilatérale d'Israël doit être reconnue par la communauté internationale et dans les documents des Nations unies comme un acte temporaire et non comme la situation finale. Les Palestiniens et les Arabes dans le monde doivent savoir qu'Israël se montrera prêt à des concessions supplémentaires dans l'avenir, à la condition que les Palestiniens renoncent définitivement au droit au retour.

2) Israël se retirera de sa propre initiative d'au moins 20 à 35 % des territoires qu'il a conquis pendant la guerre des Six Jours. Aujourd'hui, l'Autorité palestinienne possède la maîtrise de 42 % d'entre eux, alors même qu'Ehud Barak avait proposé de lui restituer jusqu'à 95 % des territoires occupés.

3) Dans le cadre de ce retrait unilatéral, les nombreuses petites colonies disséminées dans les territoires seront évacuées, afin de permettre à Israël de créer une véritable frontière, rigoureuse et fermée entre lui et les Palestiniens, qui permette d'éviter la plupart des attentats menés aujourd'hui par des Palestiniens pénétrant aisément du territoire de l'Autorité dans l'espace israélien.

4) A cette frontière seront postés des points de passage véritables permettant un contrôle de sécurité des ouvriers palestiniens venant travailler en Israël. En fait, la création d'une telle frontière entre Israël et la Palestine pourra dans une certaine mesure alléger le blocus terrible qui provoque des dégâts économiques et sociaux au sein de la population palestinienne.

5) Tous les Palestiniens agrégés à l'intérieur de cette frontière (j'estime leur nombre à quelque 200 000 personnes) recevront des droits de résidents dans l'Etat d'Israël, hormis le droit électif, mais bénéficieront du droit au travail, des allocations de chômage et d'une assurance sociale et maladie. La citoyenneté sera accordée après qu'aura été signé l'accord de paix avec les Palestiniens sur des frontières reconnues entre l'Autorité et Israël.

6) Jérusalem demeurera en l'état sous contrôle israélien (entouré bien sûr par une frontière qui le sépare de l'Autorité) mais à une condition: Israël s'abstiendra de toute nouvelle construction juive dans les zones qui étaient palestiniennes jusqu'à la guerre des Six Jours.

7) Toute la vieille ville de Jérusalem, avec ses Lieux saints, passera sous la direction commune d'une commission musulmane, chrétienne et juive avec une participation européenne et américaine.

8) Dans la vallée du Jourdain seront cantonnées des forces militaires israéliennes, mais les colonies en seront évacuées.

9) L'entrée et la sortie de l'Etat palestinien s'effectueront comme aujourd'hui sous surveillance israélienne, en particulier afin d'éviter l'introduction d'armes de guerre dans l'aire de l'Autorité.

10) Israël s'engagera publiquement à ce que toute cette action ne soit que temporaire et susceptible de modification dès l'instant que les Palestiniens se montreront prêts à renoncer à leur droit au retour des réfugiés en Israël et à se contenter de ce droit au sein de l'Etat de Palestine et de dédommagements généreux. Alors, Israël reviendra à la table de négociations.

Une telle séparation unilatérale est possible, car elle ne dépend que de la seule volonté d'Israël. De même que le retrait unilatéral du Liban était possible et, en fin de compte, réussi, car presque dix mois sont passés et il n'y a pas eu un seul acte hostile sur cette frontière, nul mort ou blessé.

Le gouvernement Sharon, dans sa composition actuelle, détient la force politique et la légitimité pour réaliser une telle initiative dont les avantages sont évidents:

- coup d'arrêt sérieux au terrorisme et aux attentats à l'intérieur d'Israël;

- disparition des nombreuses colonies isolées, qui sont comme une épine dans la chair des Palestiniens, avec tous ces barrages et routes de contournement qui infligent une souffrance énorme à la population palestinienne;

- extension du pouvoir de l'Autorité palestinienne sur de nouveaux territoires.

Si les travaillistes, participant en tant qu'associés éminents au gouvernement Sharon, ne soutiennent pas cette séparation unilatérale selon ces lignes, leur association à un tel gouvernement n'a plus aucun sens, et ils doivent, dès lors, rejoindre les rangs de l'opposition de gauche, afin d'essayer de renverser ce nouveau gouvernement.