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Yossi Beilin, ministre israélien de la justice
« Il n'y a qu'Arafat qui puisse mettre un terme à la violence »

 

Mis à jour le jeudi 9 novembre 2000

« Vous avez récemment déclaré que les quartiers arabes de Jérusalem feraient partie de la future capitale palestinienne El Qods. Votre ministère, qui est dans un tel quartier, va-t-il devoir le quitter ? - Je ne sais pas si cette partie de Jérusalem fera partie de l'accord final, mais je pense que le plus important est que Jérusalem soit au menu des négociations. Bien sûr, les Palestiniens demandent que les quartiers palestiniens constituent une partie de leur Etat, qu'ils fassent partie de leur capitale El Qods. Ce sera un élément de la négociation.

 » Lorsque nous évoquons Jérusalem, nous parlons essentiellement de la partie Ouest de la ville, des quartiers juifs situés dans la partie Est, et de la Vieille Ville. Les camps de réfugiés à Kalandia ou à Chouafat, à l'Est, ne font pas partie de Jérusalem telle que chaque Israélien la conçoit. Les Israéliens n'y vont d'ailleurs que rarement. En revanche, le quartier juif dans la Vieille Ville, le mur des Lamentations et le mont du Temple sont des symboles pour chaque Israélien. Le principal problème est le mont du Temple. A Camp David, les Palestiniens n'étaient pas assez conscients de notre relation au mont du Temple. Ils étaient convaincus que seul le Mur nous importait et ils ont perçu notre revendication sur le mont du Temple comme quelque chose de circonstanciel.

- Vous n'en aviez jamais discuté auparavant ? - C'est ce qu'ils prétendent, mais c'est faux. Parce que les rabbins font interdiction aux juifs religieux d'aller au mont du Temple, peut-être ont-ils pensé que le lieu était plus sacré pour eux que pour nous. Ce problème constitue vraiment l'une des plus importantes difficultés. Je ne pense pas qu'il soit insoluble, mais ce sera difficile. D'abord, il nous faut comprendre pourquoi ce lieu est si important pour eux ; et ils doivent comprendre ce qu'il signifie pour nous.

- La question délicate paraît être celle de la souveraineté.


- Même sur cette question, il peut y avoir un compromis sous la forme d'une souveraineté conjointe, partagée, conditionnelle, extra territoriale, ou divine. Nous pouvons trouver des solutions pour une question de souveraineté qui est surtout symbolique. Depuis trente-trois ans, les règles sur le mont du Temple sont connues : le Waqf [l'organisme religieux chargé d'administrer les biens de mainmorte] en est le gestionnaire quotidien, la police israélienne n'y entre que lorsqu'il y a des incidents et les juifs n'y prient pas. Il ne s'agit pas d'un lieu où la souveraineté israélienne s'exerce de la même manière que, par exemple, sur un jardin public de Tel-Aviv. Mettons par écrit les règles de comportement sur le mont du Temple. Ensuite seulement, viendra la question de la souveraineté. Si les règles sont claires, si le lieu est accessible pour tout le monde, nous trouverons une solution qui permette de vivre, plus ou moins, sous le même statu quo que depuis trente-trois ans.

- Avez-vous été surpris par la nouvelle Intifada ?

- Oui, énormément. Elle a éclaté alors que nous étions à deux doigts d'un accord, sur tous les sujets. Jamais auparavant nous n'étions arrivés aussi près du but... On peut trouver des explications, dire qu'Arafat était dans l'impasse, qu'il cherchait un soutien international qu'il ne pouvait obtenir qu'à la faveur de ce genre d'explosion, mais après ? On comprend ceux qui, dans les années 60, se sont lancés dans le combat contre l'occupation israélienne. Ils n'avaient alors aucun interlocuteur et le premier ministre de l'époque, Golda Meïr, affirmait que le peuple palestinien n'existait pas. Mais aujourd'hui n'y a-t-il pas un gouvernement israélien prêt à faire le chemin nécessaire pour arriver à un accord ? N'y a-t-il pas des pays prêts à aider financièrement comme politiquement pour rendre un accord possible ?

- Peut-être est-ce parce que c'est Israël qui a commencé les violences sur le mont du Temple ?

- On peut discuter du déroulement des événements et on peut même, à tort ou à raison, critiquer la police sur son intervention, mais la question est ailleurs. Je ne comprends pas comment on est passé des débordements aux émeutes. Je ne comprends pas pourquoi, du côté palestinien, il n'y avait pas assez de gens à la tête froide pour dire aux manifestants : « Vous avez raison, les Israéliens ont eu tort, mais on va en discuter avec eux, nous sommes proches d'un accord. » Ils peuvent appeler Barak, ils peuvent appeler, comme ils disent maintenant, « l'affreux traître ministre de la police Ben Ami », et ils peuvent même appeler « l'abominable » ministre de la justice que je suis.

- Personne n'a appelé ?

- Personne. Avant, on se téléphonait tous les jours et, d'ailleurs, on continue. Je pense que, pas plus que nous, ils n'ont compris que les incidents du mont du Temple conduiraient à ces émeutes. Le pire, ce n'est pas la violence en soi, mais le fait que la police palestinienne nous ait tiré dessus et que Marouane Barghouti [le responsable du Fatah en Cisjordanie] soit devenu le héros de cette révolution. On se connaît depuis de nombreuses années. Il n'est pas un étranger. Le voilà brusquement transformé en un révolutionnaire luttant contre « l'affreux » Israélien. Je suis prêt à considérer que nous sommes responsables du problème posé, mais pourquoi avoir voulu le résoudre par la force, voilà ma question.

- Pensez-vous que faire des compromis dans la situation d'aujourd'hui serait faire preuve de faiblesse ?


- Non je ne le crois pas. Les Palestiniens comprennent que nous sommes loin d'utiliser tous nos moyens. La seule question aujourd'hui est comment revenir à la table des négociations. Nous, travaillistes, avons perdu une part significative de notre soutien politique. Dans les sondages, le soutien de la population israélienne au processus de paix a baissé de moitié. Les gens se reprendront. Mais en attendant, non seulement la coalition gouvernementale est faible, mais le soutien dans l'opinion publique s'est érodé, et il nous faudra faire beaucoup d'efforts pour regagner les positions perdues. Mais pour cela il faudra aussi qu'Arafat fasse le maximum pour mettre fin aux violences.

- Le veut-il ?

- Je ne sais pas. Mais je sais qu'il est le seul dirigeant vraiment respecté par tous, y compris par son opposition ; qu'il est le chef du Fatah comme des milices du Tanzim. C'est lui qui peut mettre un terme à la violence, remettre au pas ses services de police comme ses partisans du Fatah et les militants du Hamas. Et, enfin, il y a la question des islamistes radicaux qu'il a libérés de façon incompréhensible. Les ramener en prison est l'une des tâches les plus importantes qu'il a à accomplir. Le Hamas est notre ennemi à tous deux.

- Comment voyez-vous le futur proche ?

- J'espère que sur le terrain la situation se calmera, ce qui permettra de négocier sérieusement jusqu'à la fin du mandat de Bill Clinton. Nous avons devant nous deux mois qui constituent la dernière occasion de conclure avant plusieurs années ; deux mois durant lesquels Bill Clinton peut consacrer une grande partie de son temps à ce dossier. Si les Etats-Unis se coordonnent avec l'Europe et les Nations unies, alors on peut reprendre les négociations, faire rapidement la paix en dépit des difficultés de ces dernières semaines. »
  Propos recueillis par Catherine Dupeyron et Georges Marion
Le Monde daté du vendredi 10 novembre 2000