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Dans "Le Point" N° 1495, Dominique Moïsi, directeur adjoint de l'Ifri (Institut français des relations internationales) interroge Hubert Védrine, voici les passages concernant le Moyen Orient, où dès le début il se discrédite en reparlant de la provocation de Sharon sur l'esplanade des Mosquées…

Dominique Moïsi : Alors, Clinton est parti et la paix au Proche-Orient n'est pas faite. Vous y avez cru ?

Hubert Védrine : De la fin de Camp David en juillet 2000 jusqu'à la provocation d'Ariel Sharon sur l'esplanade des Mosquées fin septembre et ensuite, quand le président Clinton a proposé avant Noël ses « critères », oui, j'ai vraiment pensé que nous étions plus proches que jamais d'une solution.

Dominique Moïsi : A cause de quoi ?

Hubert Védrine : D'abord, parce que Barak avait été élu pour faire la paix. Il avait fait sur Jérusalem et les territoires les propositions les plus avancées jamais faites par un gouvernement israélien. Certes, en droit international, Israël devrait purement et simplement restituer tous les territoires occupés. Mais, dans le monde réel où nous sommes, les propositions d'Ehoud Barak et de Shlomo Ben-Ami étaient très courageuses.

Dominique Moïsi : Les Palestiniens n'ont pas été aussi courageux !

Hubert Védrine : Ce n'est pas si simple. Ils avaient eux aussi fait des ouvertures sans précédent sur les territoires et les colonies. Certes, ils maintenaient des exigences sur Jérusalem et les réfugiés. Mais il faut comprendre que, pour un leader palestinien, dire à son peuple que la lutte historique est terminée et que l'accord est définitif, c'est une très lourde responsabilité, surtout si des points essentiels demeurent sans solution complète ou immédiate.

Dominique Moïsi : Quel a été le rôle de Bill Clinton ?

Hubert Védrine : Essentiel et hors normes. Il s'est engagé plus qu'aucun président américain avant lui. Il l'a fait avec tout le poids du président des Etats-Unis, mais avec en plus un rayonnement personnel auprès des deux parties bâti au fil des rencontres, permis par un certain rééquilibrage des positions américaines et lié à son charisme. Madeleine Albright, aussi, a fait preuve d'une extraordinaire activité.

Je regrette profondément que tout cela n'ait pas abouti et veux espérer qu'il en restera quelque chose.

Dominique Moïsi : L'Europe n'a joué aucun rôle dans tout cela.

Hubert Védrine : L'Union européenne en tant que telle n'a pas joué jusqu'ici de véritable rôle politique au Proche-Orient. Par conséquent, tout ce qu'elle a fait ces dernières années à travers ses aides, ses programmes de coopération, son envoyé spécial, M. Moratinos, l'action de son haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité, ses déclarations de plus en plus précises et fermes sur la paix au Proche-Orient, est un progrès et un gain d'influence.

Dominique Moïsi : On ne peut se contenter d'aussi peu !

Hubert Védrine : Qui s'en contente ? Il faut être beaucoup plus ambitieux, l'Union européenne ne peut se contenter de bonnes paroles, de distribution de fonds et d'aide humanitaire et de tournées dans la région. Elle doit avoir une vraie politique. Avec l'Espagne et quelques autres pays, la France ne cesse d'y pousser.

Dominique Moïsi : Au risque d'entretenir l'antagonisme avec les Etats-Unis ?

Hubert Védrine : Ce n'est pas inévitable. Nous pouvons avoir nos propres idées et coopérer utilement pour la paix avec les Américains. Mais il faut aussi que l'Europe ait le courage de prendre ses responsabilités et des positions qu'elle juge bonnes pour la paix en refusant d'être disqualifiée a priori par Israël ou les Etats-Unis, ou instrumentalisée par les Arabes.

Dominique Moïsi : Aux Etats-Unis, on a souvent un jugement sévère sur la politique arabe de la France, sa partialité, ses arrière-pensées commerciales.

Hubert Védrine : Permettez-moi de sourire : chacun sait que les considérations commerciales ne jouent aucun rôle dans la politique étrangère américaine, n'est-ce pas ? Plus sérieusement, les considérations commerciales jouent un certain rôle dans toutes les politiques étrangères. Dans le cas de notre politique, elles ne sont pas dominantes, spécialement au Proche-Orient, où notre raisonnement est stratégique.

Dominique Moïsi : Pouvez-vous préciser ?

Hubert Védrine : Cela fait vingt ans que la France dit qu'un Etat palestinien viable est la solution et non le problème, et donc que les Israéliens et les Palestiniens doivent s'accepter et négocier. Ces idées caricaturées et combattues avec violence pendant des années (cf. les attaques virulentes contre François Mitterrand quand il avait reçu Yasser Arafat bien avant que celui-ci ne devienne un familier de la Maison-Blanche), avant d'être au bout du compte considérées comme des bases de travail évidentes par tout le monde, Américains et Israéliens compris ! Voilà un exemple d'une influence réelle que nous avons eue sur l'évolution des esprits alors que nous ne disposions pas de la position unique qui est celle des Etats-Unis au Proche-Orient depuis des décennies, aux yeux des Arabes comme des Palestiniens.

Dominique Moïsi : Est-ce que quelque chose a changé dans les relations France-Etats-Unis au Proche-Orient ?

Hubert Védrine : Oui, sous Bill Clinton. Nous avons dissipé le climat stérile de suspicion et de reproches mutuels. Nous y avons substitué une coopération très active, un large échange d'informations et même dans certains cas, par exemple à propos du Liban et de la Syrie, une vraie coordination opérationnelle sur l'attitude à adopter et les mesures à prendre. Tout cela dans le respect de nos spécificités. Nous sommes prêts à continuer ainsi avec l'administration de George W. Bush.

Dominique Moïsi : Il y a eu une vraie coopération ?

Hubert Védrine : Oui, par exemple, pendant l'été 2000, sur la recherche d'un accord israélo-palestinien, avec échange constant de non papers et des réunions téléphoniques.

Dominique Moïsi : Mais cela n'a pas marché... Est-ce que les Palestiniens n'ont pas, une fois de plus, raté le coche ?

Hubert Védrine : Vous pouvez regretter leur réaction, comme certains blocages israéliens. Mais ne jugeons pas. Ni les uns ni les autres. Demandons-nous plutôt ce qui peut être fait d'utile maintenant.

Dominique Moïsi : Mais n'est-on pas entré depuis fin septembre 2000 dans une phase nouvelle où la formule de Raymond Aron, appliquée à la guerre froide, décrirait, hélas, la situation au Proche-Orient : « paix impossible, guerre improbable »?

Hubert Védrine : A propos du Proche-Orient, j'essaie de n'être ni pessimiste ni d'ailleurs optimiste, mais engagé et persévérant. Quelle que soit la situation sur le terrain, et politiquement, nous ne devons pas baisser les bras. Nous ne devons pas nous arrêter au fatalisme de cette formule ni nous contenter de cet entre-deux.

Dominique Moïsi : Que peut-on faire ?

Hubert Védrine : Il faut distinguer : au bout du compte, seuls les Israéliens et les Palestiniens pourront prendre les décisions historiques, nécessairement très difficiles, car elles comporteront des concessions et des compromis, qui fonderont la paix qu'il faudra ensuite construire. Que peuvent faire les autres, les Etats-Unis, l'Europe ? Conseiller, dissuader, encourager, proposer, aider, garantir. Accompagner, donc faciliter. Ils ne peuvent pas se substituer aux protagonistes.

Dominique Moïsi : Oui, mais concrètement ?

Hubert Védrine : Aujourd'hui, d'abord favoriser la baisse de la tension sur le terrain, empêcher l'aggravation, enrayer l'engrenage ; ensuite, voir ce qui peut être préservé des acquis politiques et diplomatiques des derniers mois, aider à la reprise de négociations en redonnant une perspective, voir ce qu'il est possible de relancer entre Israéliens et Palestiniens, entre Israéliens et Syriens, tout en veillant à ce que les intérêts légitimes des Libanais et des Jordaniens ne soient pas négligés. Rechercher la meilleure synergie possible entre Américains, Européens et Egyptiens. Ne jamais se décourager.

Dominique Moïsi : Que diriez-vous aux Israéliens et aux Palestiniens ?

Hubert Védrine : Aux premiers je dirais : « Dépassez votre peur », l'existence d'Israël est à la fois une évidence et un droit inaliénable. Comprenez le désespoir et les attentes des Palestiniens. Prenez des mesures radicales et courageuses. Revenez à la logique de paix et poussez-la à son terme : vous avez besoin d'un Etat palestinien réellement viable.

Aux seconds : comprenez la spécificité de l'inquiétude des Israéliens et donc leur profond besoin de sécurité. A un moment donné, vous devrez choisir entre une vision absolue de ce qui est juste et de ce qui vous est dû et la réalité de ce qui sera possible. Je comprends que vous vouliez accroître la part de ce possible et peux ressentir les souffrances et même le désespoir, mais ce choix, vous devrez le faire un jour ou l'autre.

Le monde entier aidera les dirigeants israéliens et palestiniens qui auront eu ce courage ensemble.