ENTRETIEN DU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES, M. HUBERT VEDRINE,
AVEC "LCI"
(Paris, 6 février 2001)

Q - Bonjour Monsieur le Ministre. Votre réaction à chaud à cette victoire d'Ariel Sharon qui était attendue mais qui n'était pas aussi large que ce que l'on voit ce soir ?

R - Oui, c'est une victoire nette. Il faudra l'analyser de près, voir les votes, voir les abstentions, comprendre ce que cela veut dire mais enfin, de toute façon, les Israéliens ont le droit de choisir démocratiquement leurs dirigeants, c'est un fait.

Q - Cela ne va pas être un Premier ministre facile pour la France ?

R - Je ne me préoccupe pas de savoir ce que c'est pour la France. La question principale est de savoir ce que cela représente pour le Proche Orient, pour la recherche de la paix au Proche-Orient. Ce que cela représente pour les Israéliens, pour les Palestiniens. Ce que cela représente pour les Américains, pour les Européens et pour la France, vient en second. Il faut apprécier en fonction de ce qui va se passer maintenant, nous allons donc apprécier en fonction des actes et des faits ; c'est à dire le gouvernement, notamment.

Q - Est-ce que l'élection d'un homme qui a toujours refusé de serrer la main d'Arafat change la donne au Proche-Orient, change la négociation ? Est-ce qu'Oslo est maintenant mort, comme il l'a dit lui-même ?

R - Il est évident que c'est un facteur d'aggravations. C'est pour cela que ce soir on ne peut qu'avoir un sentiment de tristesse quand on pense aux ratages des derniers mois, quand on voit les négociations qui ont eu lieu, l'acharnement, l'engagement personnel du président américain, de Mme Albright, de notre pays aussi ; la façon dont les Israéliens et les Palestiniens se sont rapprochés sur des positions qui n'avaient jamais été exprimées auparavant. Il y a eu des propositions, des percées, des innovations. J'espère que quelque chose en restera. J'espère que toutes ces innovations courageuses, même si elles n'ont pas pu donner lieu à un accord en bonne et due forme, n'auront pas été faites en pure perte. J'ai un sentiment de tristesse par rapport à cela, mais on ne peut pas en rester là.

Aujourd'hui, il faut savoir ce que nous allons pouvoir faire dans cette situation. Savoir ce qu'eux vont faire entre eux. Je note que la plupart des pays arabes, naturellement, voient la victoire de M. Sharon avec inquiétude, critique, circonspection, des sentiments négatifs, mais je note qu'ils s'étaient tous déclarés extrêmement déçus par le gouvernement précédent.

Q - Vous-même avez-vous été déçu par Barak sur lequel on a beaucoup misé ?

R - Je pense qu'il y a eu une déception générale, sinon il n'y aurait pas les scores de ce soir. Déception générale, y compris en Israël, M. Barak, avait été élu pour faire la paix, je pense qu'il a cherché la paix avec honnêteté. Cela demeure certainement un homme convaincu sur ce plan, mais il y a eu une vraie déception, qui a été très forte. Puisque vous parliez de la réaction des Arabes, c'est important pour savoir si ce gouvernement israélien trouvera en face de lui des interlocuteurs. Ils ne font pas la même différence que l'on peut faire en Europe ou ailleurs entre le gouvernement de Barak, qui aurait été idéalisé, puis le gouvernement de Netanyahou ou Sharon qui aurait été diabolisé.

Q - Ils n'ont pas beaucoup soutenu Barak, c'est le moins que l'on puisse dire…

R - Oui, c'est pour cela qu'il faut chercher à comprendre pourquoi. Et quand vous écoutez les Palestiniens, ils vous disent "de toute façon, c'est dur pour nous tout le temps. Tout le temps et puis après tout, avec Barak nous avions eu de grands espoirs, mais il n'y a eu aucune restitution de territoire". Ils ont tendance à être un peu sur une ligne "bonnet blanc, blanc bonnet".

Q - Ce n'est pas la politique du pire qu'a mené Arafat au cours des derniers mois ?

R - Ils n'ont pas le choix, non. De même qu'il y avait sur le plan interne à Israël des contraintes qui faisaient que Barak ne pouvait pas aller au-delà d'un niveau de concession, même si c'était déjà courageux et innovant, il y a des contraintes internes au monde palestinien qui fait qu'Arafat ne peut pas signer un accord s'il est trop loin de ce que les Palestiniens considèrent comme tout à fait vital, notamment en ce qui concerne Jérusalem et les réfugiés.

Q - Il y a des avancées sur Jérusalem, comme jamais aucun Premier ministre israélien n'en avait fait.

R - C'est vrai, mais cela dépend quel est votre point de vue. Si vous voyez cela du point de vue d'Israël, c'est vrai que c'étaient les avancées les plus courageuses et les plus audacieuses que l'on ait jamais vues. Si vous voyez cela du point de vue palestinien, ils disent que ce sont des territoires occupés ; en droit international, il faut les rendre. Il reste donc un écart entre les deux. C'est sur cet écart que nous allons tous travailler : les Américains, les Egyptiens, la France, l'Europe d'une certaine façon. C'est pour cela que je parlais d'une tristesse tout à l'heure, parce qu'à plusieurs moments, vous savez bien que c'était le conflit peut être le plus dur au monde, mais on s'est cru près du but quand même à plusieurs reprises. Dans la période entre la fin de Camp David et puis le début de l'Intifada, il y a eu quelques semaines...

Q - Trois ou quatre semaines...

R - …un peu plus, cela a avancé vraiment. Quand le président Clinton a reproposé avant Noël pour essayer de forcer le destin, ce qu'il a appelé "ses critères", sur l'ensemble des sujets, on s'est dit que, devant la perspective de l'élection, il va peut-être se passer quelque chose.

La France est très engagée quand même dans la recherche de la paix. L'opinion le sait, les gens le vivent intensément, et la politique étrangère française exprime cela. Elle exprime cette passion, cet intérêt, cette attente et nous cherchons à transformer ce sentiment très fort en quelque chose qui soit le plus utile et le plus opérationnel possible. Nous étions tous très engagés.

Alors maintenant, il faut voir dans la situation nouvelle ce que nous allons faire, nous ne pouvons pas baisser les bras.

Q - On a l'impression quand même que la France ce soir, avec l'élection d'un homme qui avait été déclaré persona non grata à Paris il y a trois mois, est un peu hors jeu, que cela va être très difficile de jouer ce rôle de facilitateurs que l'on ambitionne de tenir ?

R - Je ne pense pas. D'abord, il y a eu un moment précis pendant l'Intifada, où c'est vrai la visite de M. Sharon à Paris, à l'instigation d'un parti politique israélien, de ses représentants en Europe...

Q - son parti le Likoud… ?

R - Il est vrai qu'à un moment donné, dans un état de sensibilisation de l'opinion, cette visite est apparue comme inopportune. D'ailleurs les Israéliens l'ont compris d'eux-mêmes, sans qu'il y ait besoin de faire des démarches quelconques.

Mais, quand M. Sharon était ministre des Affaires étrangères dans un gouvernement de coalition, je l'ai reçu, je l'ai écouté. Comme tout le monde va rencontrer Ariel Sharon et voir ce qu'il a à dire, tout le monde va lui demander quelle est sa politique, quel est son gouvernement, quels sont ses actes, qu'est ce qu'il propose ou pas. Alors tout le monde peut mesurer l'écart énorme entre ce que Ehud Barak était théoriquement prêt à accepter et ce qu'Ariel Sharon dit, en tout cas dans sa campagne. Tout le monde sait de quoi est faite la politique israélienne et l'histoire des hommes par rappport à cela, mais en même temps le monde entier, y compris les pays arabes, vont juger sur les actes. Il est là, les Israéliens l'ont choisi et de même que les Palestiniens ne peuvent pas choisir les dirigeants israéliens, les Israéliens ne peuvent pas choisir les dirigeants palestiniens. Au bout du compte, il faut bien qu'ils se parlent, cela va être difficile. Si c'est difficile, c'est difficile pour tout le monde, mais je pense, que nous Français, nous ne devons pas nous décourager. Il ne faut pas lire les événements à travers nous.

Q - Vous n'avez pas répondu vraiment à ma question. Ma question c'est : n'avez-vous pas été un peu maladroit ?Le Premier ministre Jospin et le chef de l'Etat ont été très sévères sur Ariel Sharon, on l'a comparé à un provocateur, on a estimé qu'il avait allumé l'incendie, que sa visite sur le mont du Temple avait été une provocation. Cela a été condamné d'une manière très sévère quand même, très stricte...

R - Tout le monde l'a pensé à ce moment là.

Q - Personne n'imaginait à ce moment là que Sharon allait revenir en force et qu'il pourrait remporter comme ce soir une élection triomphale ?

R - L'urgence à l'époque c'était d'essayer d'enrayer cet engrenage.

Q - Vous calmez le jeu !

R - Il y a eu un ensemble de déclarations assez sévères aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis et que partout ailleurs dans le monde, cela ne change rien.

Le Premier ministre d'Israël qui arrive ne va pas se déterminer en fonction de ce qui a été dit par rapport à certain de ses actes, comme étant leader de l'opposition, ce n'est pas son intérêt non plus. Nous avons tout cela en tête, mais il faut quand même regarder la suite parce que tant que l'on n'aura pas la paix au Proche-Orient, il ne faudra jamais baisser les bras, jamais se décourager et chacun doit chercher son apport utile, étant entendu…

Q - Vous avez un volontarisme remarquable, mais est ce que vous n'avez pas l'impression quand même que la France n'a pas mesuré réellement le désarroi des Israéliens qui vient de se manifester par ce vote justement. C'est un vote de la peur, c'est un vote de rejet, c'est un vote de dépit. Est ce que les Français ont compris cette angoisse ?

R - Qu'est ce qu'il fallait faire d'autre ?

Q - La condamnation de Sharon pouvait peut être aller de pair avec la dénonciation des reculades d'Arafat, parce que chacun sait bien aujourd'hui qu'Arafat cherchait un prétexte aussi pour rompre les négociations, non ?

R - Cela est un peu vite dit. Quand vous regardez ce qu'Arafat a accepté finalement, ce sur quoi il a accepté de discuter, même après les paramètres de Bill Clinton, il a quand même accepté de discuter sur des choses qui sont très loin des revendications palestiniennes. De même que Barak avait fait des propositions qui étaient assez loin des positions classiques des Israéliens sur lesquelles on ne discutait jamais, comme Jérusalem. Il n'y a pas tellement longtemps d'ailleurs, en Israël on ne discutait jamais de l'Etat palestinien. Donc, les choses changent.

Non, je crois que nous devons respecter le fait que les Israéliens malheureusement - on peut le regretter, il faut le respecter en même temps - n'ont pas été en mesure d'aller au-delà d'un certain niveau de concessions sur Jérusalem et sur les réfugiés. Et qu'Arafat de son côté n'a pas été en mesure d'aller au-delà d'un certain niveau d'acceptations par rapport à ce qui lui a été proposé ; on peut le regretter, mais c'est comme cela.

Q - C'est comme cela, mais l'histoire c'est que la violence paye ?

R - On n'aurait rien changé, si au moment de Sharon on avait été collectivement - le monde entier - plus indulgents qu'on ne l'a été, et si on avait été plus durs pour une sorte d'équilibre un peu compliqué par rapport à ce que faisaient les Palestiniens. En plus, c'était compliqué de savoir dans la réaction palestinienne de la rue ce qui était souhaité par la direction palestinienne ou ce qui était simplement, comment dire, toléré par elle, parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement.

Q - Tout cela ce sont les épisodes, c'est déjà le passé ?

R - Qui justifient la tristesse dont je parlais par rapport à ce grand ratage de la paix qui est celui des derniers mois collectivement et maintenant il faut se préparer à analyser rigoureusement la situation, et nous évaluerons la politique de M. Sharon sur les actes. Il faut donc attendre, en effet, la formation de son gouvernement. Quelle est l'intention de son gouvernement, quelle est son assise parlementaire, quelle politique il mène et à partir de ce qu'il va proposer, s'il y a matière ou non à renouer des négociations comme nous le souhaitons quand même, comme les Américains le souhaitent, comme tout le monde le souhaite. Même les pays arabes n'ont pas fermé la porte, ils attendent de voir. Ils en ont vu d'autres. Nous aussi, vous savez, dans cette affaire du Proche-Orient nous passons par des hauts et des bas : espérance, découragements, espérances, découragements ; il ne faut jamais lâcher prise jusqu'à ce que l'on ait la paix un jour. On y arrivera./.

 



ENTRETIEN DU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES, M. HUBERT VEDRINE,
AVEC "FRANCE INTER"
(Paris, 7 février 2001)

Q - Hubert Védrine, bonjour. Vous avez été l'un de ceux qui ont été les plus virulents lorsque Ariel Sharon s'est rendu fin septembre sur l'Esplanade des Mosquées. Vous aviez parlé à l'époque de provocation délibérée pour des raisons de politique intérieure. Ariel Sharon est maintenant au pouvoir depuis hier soir, êtes-vous inquiet pour le Proche-Orient ?

R - Vous savez, ce qui s'était passé fin septembre sur l'Esplanade des Mosquées avait provoqué des réactions critiques à peu près partout, y compris d'ailleurs en Israël, je n'avais donc pas été le seul à faire ces remarques évidentes.

Q - Vous aviez été le plus virulent tout de même…

R - J'ai le souvenir de beaucoup de commentaires sévères, compte tenu du contexte dans lequel tout cela était intervenu, et en plus de notre engagement très passionné pour la recherche de la paix. Mais c'était le contexte de fin septembre. Il n'en reste pas moins que les Israéliens ont le droit démocratique de choisir leurs dirigeants, comme les Palestiniens, comme les autres et nous devons travailler avec le Premier ministre que les Israéliens se sont donné qui plus est de façon extrêmement nette. C'est la situation nouvelle dans laquelle nous sommes aujourd'hui. Naturellement je suis triste en pensant à tous les efforts déployés et tout ce qui a été tenté et peut-être presque réussi au cours des derniers mois, en matière de paix. Mais, voilà, malheureusement cela n'a pas pu être conclu. Mais nous ne devons pas nous désespérer, nous ne devons pas relâcher l'effort, et à partir de maintenant, nous devons raisonner en nous demandant ce que nous pouvons faire d'utile dans cette nouvelle situation, après cette nouvelle donne au Proche-Orient.

Q - Vous pensez que tout ce qui a été fait dans les mois passés ne sert plus à rien ?

R - J'espère que non. Je voudrais croire que dans les avancées qui ont été faites, certaines vont être préservées. Ce qui est vrai, c'est qu'elles n'ont pas fait l'objet d'accords proprement dits. Il y a eu une déclaration commune des Israéliens et des Palestiniens à Tabah il y a quelques jours, qui était importante, mais ce ne sont plus les mêmes Israéliens ; le gouvernement qui sera constitué après la victoire de M. Sharon, et que d'ailleurs on ne connaît pas encore, se considérera comme peut-être engagé sur certains points. Si l'on en juge par les déclarations de campagne, rien ne resterait, mais il faut voir ce que fera le gouvernement. En un mot comme en cent, nous jugerons sur les actes réels. Quel gouvernement, quelle politique, quelle attitude par rapport à la recherche de la paix avec les Palestiniens ? C'est là où nous verrons ce qui restera de certaines offres tout à fait nouvelles qui avaient été faites par M. Barak, qui avaient entraîné des réponses tout à fait nouvelles de la part des Palestiniens, même si cela n'avait pas suffi à faire l'accord.

Q - Les nouvelles autorités américaines ne parlent plus de processus de paix au Proche-Orient, mais de négociations pour la paix. Est-ce que la France, qui a joué un grand rôle dans ce processus de paix, est aussi sur la même ligne ?

R - C'est un problème sémantique cela, on peut appeler les choses comme on veut. Ce qu'il faut avoir à l'esprit, c'est que tant que la paix n'est pas conclue, il faut la rechercher, point ! Que cela soit par des négociations ou des processus ou je ne sais quoi d'autre, peu importe. En tout cas, tant qu'il y aura cette situation entre les Israéliens et les Palestiniens, et qu'il n'y aura pas un véritable accord de paix qui soit équitable, et juste pour être durable, ce qui suppose la création d'un Etat palestinien viable avec tout ce que cela entraîne, et je n'oublie pas non plus le volet israélo-syrien qui est important, tant que cela n'aura pas été fait, on ne sera pas en paix. Ils ne seront pas en train de construire le Proche-Orient pacifique que nous appelons de nos vœux et avec lequel nous voulons coopérer.

Il faudra rechercher cette paix, quel que soit le nom des efforts que l'on déploie dans ce sens. Quand je dis on, il ne faut pas oublier que la responsabilité première est celle des Israéliens et des Palestiniens, et nous autour, les Américains, les Européens, la France en particulier, nous pouvons faciliter, encourager, faire des propositions, même se montrer disposés à apporter le moment venu certains types de garanties. Mais on ne peut pas se substituer à leurs décisions à eux./.