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UN TAXI POUR GUILO

Haim MUSICANT

Un jeudi de décembre comme un autre à Jérusalem. La nuit tombe tôt, la température est basse, les gens n’ont qu’une hâte : rentrer chez eux le plus vite possible. En hiver, la capitale de l’état d ‘Israël respire la tristesse dans cette ambiance de semi-obscurité. Elle semble se recroqueviller, se replier sur elle-même, comme pour mieux se protéger.

La zone industrielle de Talpiot est devenue le centre des bonnes affaires. C’est ici qu’il faut venir, en espérant trouver une place pour se garer, pour acheter à meilleur prix, nourriture, meubles, et jouets. La laideur de l’endroit est compensée par la perspective de profiter de promotions et de se régaler de brochettes dans les gargotes avoisinantes.

Fanny parcourt à grande vitesse les rayons de l’Hypernetto, un des supermarchés les plus recherchés. Une fois son caddie rempli, elle se présente à l’une des caisses. La jeune femme demande qu’on livre les victuailles à son domicile. " Ca ne devrait pas poser de problème particulier. J’ai déjà fait ça des tas de fois ", imagine-t-elle. Fanny remplit le bon de livraison. La caissière tique : " Guilo, vous habitez à Guilo ! Mais où exactement ? Depuis qu’on tire là-bas, nous ne pouvons plus assurer le service de livraison dans certains secteurs. "

A la même heure, l’avion de Moshé vient d’atterrir à l’aéroport Ben-Gourion. Un vol d’hiver, sans touristes : personne n’a applaudi quand l’appareil d’El Al s’est posé sur la piste. L’homme d’affaires peste : une fois de plus, l’avion est parti en retard, les bagages ont été livrés avec lenteur, et le sherout, le taxi collectif pour Jérusalem a du mal à se remplir avec ses sept passagers nécessaires .Enervé, fatigué, Moshé décide de prendre un "special ", un taxi individuel pour Jérusalem. Le chauffeur lui demande sa destination : " Guilo  ".Le conducteur refuse. " Demande à tes collègues. Il n’y a pas de danger. On peut y arriver ! ", rétorque Moshé, de plus en plus irrité. Une image traverse son esprit, celle des carcasses de camions, disposés le long de la route, qui mène à Jérusalem. Elles rappellent les tentatives de forcer le blocus arabe pendant la guerre d’indépendance. "On y va ", annonce le chauffeur de taxi, qui a obtenu le feu vert.

Shaoul lui, va de surprise en surprise. Chaque jeudi, à la même heure, il fait ses courses de Shabbat à Mahané Yehouda, le grand marché de fruits et légumes du centre de Jérusalem. Il habite lui aussi à Guilo, mais a pris depuis longtemps ses habitudes. Il sait chez qui acheter les tomates les plus mures, obtenir les meilleures clémentines. Quelque chose cloche ! Shaoul n’a aucune difficulté à garer aujourd’hui sa berline dans la rue Aggripas toute proche . Encore plus étonnant, il n’est pas noyé dans la foule habituelle des acheteurs du jeudi. Personne ne le bouscule, ni l’interpelle. " Mais où sont-ils? " Depuis l’attentat du 2 novembre, les chalands ne s’attardent plus dans les ruelles du marché. Ce jour-là, une voiture piégée a explosé, provoquant la mort d’Ayelet Hashashar Levy, la fille d’Itzhak Levy, le leader du Parti national religieux (Mavdal), et d’un avocat Hanan Levi. Plusieurs personnes ont également été blessées. Parmi elles, des enfants de Guilo, qui voulant s’échapper de la tension de leur quartier, étaient partis rendre visite à leurs grands-parents.

Le nom de Guilo a fait son apparition dans les dépêches d’agences de presse le 7 octobre. Des tireurs palestiniens ont frappé pour la première fois ce quartier de Jérusalem, dont -presque tout- le monde ignorait l’existence. Y compris la municipalité, puisqu’il n’est pas mentionné sur son site web.

Fondé après la guerre des six jours par le gouvernement de Golda Meir et la municipalité de Teddy Kollek, Guilo est le quartier le plus au sud de la capitale, distant d’une quinzaine de kilomètres du centre. Mais. depuis leurs fenêtres, ses habitants contemplent les villes arabes de Bethléem et Beth Jala. " J’ai choisi de vivre ici avec ma famille pour le paysage pastoral, qui est à nos pieds ", explique Myriam, installée à Guilo depuis 1993. Depuis sa maison, elle peut contempler des champs d’oliviers, qui se perdent dans le wadi, et l’architecture différente des villages palestiniens voisins. " J’adore entendre le tintement des cloches des églises, et les appels à la prière des muezzins ". Myriam vante un autre plus de Guilo : son  microclimat. "En été, il fait bon ; la chaleur n’est pas insupportable ".

" C’est vrai que Guilo semble être au bout du monde ", reconnaît Rachel. L’itinéraire du bus 31,pris à proximité de la gare routière est interminable. Après avoir dépassé le quartier déshérité de Pat, l’autobus dépose de nombreux passagers à la station de Malha, "le plus grand et plus beau centre commercial de tout le Proche-Orient ". Ses boutiques, cinémas et restaurants sont pris d’assaut le samedi soir, à la sortie du shabbat. Il n’était pas rare d’y croiser des voitures jordaniennes.

Après avoir traversé cette zone conviviale, parachevée par le stade Teddy, pelouse de l’emblématique Bétar Jérusalem, le bus 31 monte vers la colline de Guilo. Il traverse un village arabe Beth Safafa, que la large route, construite, en même temps que Guilo, coupe en deux.

Le véhicule d’Egged s’enfonce dans une suite de bâtiments fades à quatre étages, construits dans les années 70/80. " On dort à Guilo, mais on n’y vit pas ", remarque Rachel. Le seul centre commercial du quartier, qui compte pourtant plus de 40 000 habitants, se résume à un supermarché, et quelques magasins à Guilo Beth, . Un "canyon ", complexe de magasins et de loisirs est achevé. Mais son ouverture, annoncée depuis plusieurs mois, a été retardée à plusieurs reprises. Les entrepreneurs du centre n’ont pas obtenu toutes les autorisations légales pour le construire et l’exploiter. Guilo reste pauvre en équipement ludique. Le Keren Hayessod vient d’annoncer la construction d’un espace musical, qui complétera le centre culturel.

"  Tout Guilo aurait besoin d’un grand coup de peinture , à l’exception de Givat Canada, le secteur résidentiel ", note Rachel. Deuxième quartier "nouveau " le plus peuplé de Jérusalem après celui de Ramot, Guilo ne cesse pourtant de s’agrandir. Pas seulement pour son climat et sa vue imprenable. Dans certaines maisons, on peut contempler du coté nord tout Jérusalem, et au sud, les villes sous autorité palestinienne. Afin de peupler Jérusalem, les autorités ont pratiqué une politique stimulante de prix, qui a amené beaucoup d’olims, mais aussi de jeunes couples d’Israéliens à s’installer à Guilo. Certains se souviennent d’avoir eu comme voisin Avraham Burg, l’actuel président de la Knesset.

Apres la guerre des six jours, des milliers de juifs de France ont fait leur alyah. Beaucoup d’entre eux rêvaient de Jérusalem, et ont répondu avec enthousiasme aux propositions de l’Agence juive, qui a géré un centre d’intégration à Guilo pendant une vingtaine d’années. La population s’est enrichie d’Américains, et surtout de "Russes ". Les joueurs d’échecs ont désormais pris la place des familles françaises dans les parcs de Guilo.

Quartier sans histoires, Guilo est entré dans l’actualité, quelques jours après le début de "la guerre de Rosh-Hashanna ". Depuis, Le scénario est malheureusement classique et répétitif. La nuit, des Palestiniens tirent depuis le village chrétien de Beth Jala. Leur cible favorite : la rue Haanafa.

Régulièrement, Kol Israël annonce laconiquement : " Le quartier de Guilo à Jérusalem a été mitraillé hier soir. On ne déplore pas de blessés, mais un appartement a été endommagé. L’armée a riposté. Le tunnel conduisant de Guilo à Goush Etsion a été fermé à la circulation ".

" Quand ils ont tiré, j’ai eu très peur, " confie Myriam, soudainement projetée en première ligne de ce nouveau conflit israélo-palestinien, qui ne veut pas dire son nom. " C’était la première fois de ma vie, que j’entendais des coups de feu. Il n’y avait pas un seul soldat pour riposter  dans cette zone considérée, jusqu’alors sans problèmes ". Son petit garçon tremblait de tout son corps, et recherchait les bras de sa mère pour se protéger : " On va mourir ! " , pleurait-il.

Surpris par l’irruption de ce front, Tsahal a mis du temps à trouver la riposte nécessaire. Les tanks installés dans la rue Margalit, face aux villages arabes, ont été retirés au bout de quelques jours, en raison de leur peu d’efficacité. Depuis, une garnison de soldats a pris position à proximité de la maison de Myriam. La nuit, quand les Palestiniens tirent, elle entend les ordres des officiers israéliens .Les soldats visent les maisons allumées à Beth Jala, d’où les Tanzim, la "jeune garde "du Fatah, terrorisent les habitants de Guilo. Myriam constate que Tsahal "fait le nettoyage proprement ". Il ne s’attaque qu’aux agresseurs, et fait tout son possible pour éviter de toucher la population civile palestinienne. D’autres trouvent cependant la réaction de l’armée inadaptée, et trop faible. Sur Galei Tsahal, une auditrice laisse exprimer sa rancoeur : " Qu’attend l ‘armée pour leur rentrer dedans ? Qu’il y ait des morts, que des enfants soient touchés ? " La peur a monté d’un cran le 30 octobre : le corps de Amos Maklouf, un habitant du quartier a été retrouvé, lacéré de coups de couteau. " On n’est à l’abri de rien. J’ai peur qu’un arabe pénètre dans le jardin, armé d’un couteau ou d’un fusil. On ne laisse plus les enfants seuls dans la journée dans la maison. ", confie Myriam. Deux mois après les premiers coups de feu, les ouvriers de la municipalité ont enfin commencé à remplacer les vitres ordinaires des écoles par des vitres anti-balles. Les Tanzims ont tiré un jour à l’heure de la sortie de l’école.

Soumis à la pression des rafales nocturnes, qu’on entend à plusieurs kilomètres à la ronde, les enfants de Guilo sont accompagnés par des psychologues et des conseillers pédagogiques, qui les aident à extérioriser leurs sentiments. Un petit garçon raisonne à sa façon : " Heureusement que les Palestiniens n’ont pas de tanks ! S’ils en étaient équipés, ils auraient pu tuer des Israeliens ! " Sa maîtresse lui a demandé de faire un dessin sur son cahier de devoirs, quand il acheve une page d’exercices. L’écolier a dessiné une maison sur laquelle un homme tire. Yoni regarde à la télévision les obsèques presque quotidiennes de Palestiniens. " C’est bien fait ! " s’exclame-t-il. Sa mère lui explique que les Arabes ne sont pas tous coupables, et, que seule une minorité cherche à fomenter des troubles. Liat a frôlé l’hystérie. Cette adolescente était en train d’ouvrir son réfrigérateur, quand une balle a subitement sifflé au-dessus de sa tête pour venir se loger dans l’appareil electro ménager. Les parents recensent les cauchemars de leurs enfants. " Quelles séquelles vont-elles surgir plus tard ? " , s’interroge l’un d’entre eux.

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Soumise aux tirs des Palestiniens de puis près de trois mois, les habitants de Guilo doivent faire face à une situation imprévue, angoissante, qui semble s’inscrire dans l’éternité : " On ne sait plus ou on va, on ne sait pas de quoi sera fait demain ", déclare Reuven."  En quelques semaines, toutes les certitudes sur l’existence d’Israël, sur le sens d’un pays juif, et sa capacité de vivre en paix avec ses voisins se sont écroulées, " note Guilad. Claude parle d "’électrochoc ".Il avoue avoir "reçu de plein fouet les émeutes, menées par des Palestiniens, mais aussi par des Arabes israéliens et les actes terroristes menées par nos "partenaires de la paix ". L’Israélien se caractérise par sa capacité à endurer et à intégrer les événements les plus durs. La vie suit son cours normal. Les enfants vont à l’école, les employés au bureau. Mais tout est réel et virtuel à la fois : les gens sont très touchés dans leur cœur : ils ont la tête ailleurs ", poursuit cet ancien de la banlieue parisienne.

Les gens continuent de vaquer à leurs activités habituelles. Mais Israël est en panne. , le pays fonctionne au ralenti. " On attend, on reporte les décisions ", constate Fanny .Des mariages sont décalés. Le gouverneur de la banque d’Israël a annoncé une baisse de 2% du produit intérieur brut. Première victime de l’intifada, le secteur touristique termine mal l’année. El Al parle de licencier trois cent personnes, plusieurs hôtels ont fermé ou travaillent partiellement à Jérusalem. Les achats importants sont différés, mais le prix des appartements de Guilo ne s’est pas effondré. Les habitants d’implantations s’y intéressent dans la perspective d’un démantèlement. Les cinémas, les cafés, les restaurants de Jérusalem sont moins fréquentés ; " On n’a envie de ne rien faire ", explique Shaoul qui se ressaisit aussitôt : "  Personne ne songe à partir de Guilo ".

La cohabitation avec les Arabes a été longtemps pacifique. Myriam et les siens n’avaient pas peur d’aller faire leurs courses en fruits et légumes à Bethléem. " Nous avions pris une femme de ménage à Beth Jala, et il nous est souvent arrivé d’aller la chercher et de la ramener ". . Malgré la crise, les employés arabes continuent de venir travailler à Guilo, si on ne leur pose pas d’obstacles. " Quel con, cet Arafat ! ", lâche crûment dans un hébreu parfait, Abdullah, qui ne comprend pas le jeu du président de l’Autorité palestinienne : " On était si proche d’un accord. Pourquoi a-t-il tout gâché ? ". Neuf notables de villages arabes avoisinants sont venus témoigner leur sympathie auprès des habitants de Guilo. Leur porte-parole, Zohair Hamdan, mouktar de Tsur Baher, a déclaré sans ambages : "  Nous devons tous nous unir pour mettre un terme à la violence, à la guerre. Les habitants des deux cotés sont innocents ". Le garagiste arabe de Myriam, a, lui aussi, voulu rassurer sa cliente : " Ne t’en fais pas ! On a connu pire, et on s’en est toujours sorti ! "

Haim MUSICANT