desinfos@desinfos.com 
  
Emails des rédactions
Accueil    Textes    Courriers    Liens    Dates    Archives des infos    Avis d'utilisation
Mombasa : les leçons d'un double attentat
PAR Jacques Tarnero - 2 décembre 2002
Essayiste et chercheur. Auteur du film Décryptage, une analyse des représentations du conflit israélo-palestinien (sortie en salles, le 22 janvier 2003).


Combien de massacres seront-ils nécessaires pour que les bien-pensants ouvrent les yeux ? Quand Manhattan fut touché par les avions civils transformés en bombes volantes de Ben Laden, certains, à gauche, avaient estimé que Manhattan l'avait bien cherché. Un maître à penser de l'antimondialisation avait déclaré limiter sa compassion aux seules victimes «sans papiers» du World Trade Center... Finesse gauchiste oblige !

Mais maintenant ? Après Karachi, après le carnage de Bali ? Et si les missiles de Mombasa avaient atteint leur cible ? Qui aurait été le responsable ? Ariel Sharon ?

Est-on capable de penser cette déferlante meurtrière en sortant des catégories de lecture qui prétendent que c'est là l'effet d'un Sud meurtri par le capitalisme et d'un monde arabe torturé par le sionisme ? Est-on capable d'identifier ce terrorisme autrement que par cette expression qui ne veut rien dire : «terrorisme international» ?

Il flotte dans l'air du temps une jubilation à pouvoir de nouveau penser le monde de manière bipolaire et à traiter de «réactionnaire» qui tente de sortir de ce conformisme archaïque. Ce retour du gauchisme bien pensant trouve sa raison d'être en France, en particulier dans l'échec de la gauche réformiste. La figure repoussoir d'une extrême droite menaçante après le 21 avril dernier a redonné des ailes à tous ceux pour qui l'incantation du «fascisme ne passera pas» tient lieu de pensée magique. Cette disqualification de toute critique des effets pervers du «progressisme» s'accompagne de son corollaire international dénonçant l'ennemi américain.

Afficher son mépris sinon sa haine de l'Amérique, contre cet allié à la fois trop puissant et trop bête, trop «simpliste», est devenu le lieu commun d'un anti-impérialisme sur le retour. De José Bové à Maxime Gremetz, de Le Pen à Besancenot, c'est l'éventail politique des extrêmes qui est atteint par le syndrome du cocorico antiaméricain, comme s'il y avait dans cette affaire d'Irak l'opportunité d'une revanche intellectuelle.

Les Américains ne sont pas des angelots, et l'idéologie de ceux qui construisent la politique de l'équipe Bush exaspère à plus d'un titre. Penser le monde comme un vaste marché et réduire l'humanité au statut alternatif de consommateur et de producteur ne fonde pas un projet de société acceptable. Or il se trouve que le modèle démocratique américain ne se réduit pas à la caricature qui fait de Dallas le centre de l'univers. Les USA, avec tous leurs défauts, valent mieux que tous les totalitarismes et leurs nostalgiques laudateurs. Qui au bout du compte est intervenu en Bosnie, au Kosovo ? Qui a libéré l'Afghanistan du joug taliban ? Les Européens ? La Ligue arabe ?

Faut-il oublier le soldat Ryan ? C'est bien Manhattan qui a subi l'attentat le plus meurtrier de l'histoire, ce sont trois mille Américains qui ont été assassinés dans les tours du World Trade Center. Quelle aurait été la réaction de la France si les tours de la cathédrale de Strasbourg avaient été détruites par le groupe islamiste qui projetait de le faire ? Il suffit de lire Ben Laden dans le texte pour estimer que la riposte américaine en Afghanistan contre les talibans et al-Qaida a constitué une oeuvre de salubrité planétaire.

Aurait-on déjà oublié le sort qui était fait aux femmes afghanes ? Aurait-on déjà oublié que Daniel Pearl fut assassiné au Pakistan, après que ses assassins lui ont fait avouer son crime : il était juif ? Aurait-on oublié qu'en Algérie ce sont des émules version GIA de mollah Omar qui massacrent, tous les jours, dans l'indifférence du monde ? Est-on capable de prendre la mesure de la menace irakienne ? Pourquoi proposer, comme une certaine presse après le 11 septembre, un renversement des causes : c'est l'Amérique qui serait responsable de ce qu'elle a subi, c'est sa politique écrasant les pauvres qui a engendré la haine dont elle est l'objet... Bref, c'est Ben Laden, l'enfant adultérin de la CIA, qui se retourne contre son créateur...

Quant à Israël n'en parlons même pas. José Bové, qui a tout compris de l'Orient compliqué, a pu penser que c'était le Mossad l'auteur des attentats antijuifs commis en France. «A qui profite le crime ?», questionna l'antimondialiste fromager. On rêve face à cette régression mentale. Quelle est cette nouvelle imbécillité intellectuelle qui hurle au racisme ou au procès fait à l'islam dès lors que l'on tente d'analyser le goulag islamiste ? On pouvait penser que les attentats contre le World Trade Center auraient enfin ouvert des yeux. Mais les mécanismes qui étaient à l'oeuvre au temps des beaux jours de la pensée stalinienne sont de retour !

On aurait pu penser, de même, que la succession d'attentats commis en Israël par les bombes humaines palestiniennes aurait engendré un réflexe d'effroi et de répulsion. On aurait pu penser qu'ils auraient ouvert les yeux sur les intentions réelles de ceux qui explosent au milieu des convives un soir du Seder de Pessah. On aurait pu penser, qu'en France, les jeunes issus de l'immigration maghrébine auraient été contaminés par le virus de l'esprit critique plutôt que par celui du fanatisme. On aurait pu penser que ces jeunes-là auraient pu trouver dans la République un cadre pour leur propre émancipation. Et qu'a-t-on vu venir ? Une vague de haine antijuive a déferlé dans un étonnant silence de la société française. Il aura fallu de graves faits de violence pour que l'appareil médiatico-politique en prenne conscience, tant le conformisme idéologique ambiant était incapable de penser cette émergence. Dans les collèges et lycées, les «jeunes des banlieues» font des crises d'asthme dès que les mots «juif» ou «Israël» sont prononcés, et, lorsqu'ils veulent enseigner l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, des enseignants n'arrivent plus à faire cours, parce qu'ils sont mis en demeure, par certains de leurs élèves, d'«équilibrer» le sort des Juifs européens sous le nazisme par celui des Palestiniens aujourd'hui.

La pensée magique est bien là, celle qui nous dit que quand il fait trop chaud au mois d'août à Damas c'est la faute à Israël, que le trou dans la couche d'ozone c'est aussi la faute à Israël. Ce qui est nouveau c'est que ce soit en son nom que des «intellectuels et artistes» pétitionnent et incitent au boycott de tout Israël, faisant de tout Israélien un colon fanatique. L'antisionisme et l'antiaméricanisme constituent les deux matrices du nouveau progressisme des imbéciles. C'est à l'abri de la lutte antimondialisation que l'antiaméricanisme radical avance. C'est à l'abri de l'antiaméricanisme que l'anti-israélisme radical avance. C'est à l'abri de l'anti-israélisme que l'antisémitisme avance désormais légitimé et auréolé des vertus de la défense des droits de l'homme, des pauvres et des opprimés.

Cette machine de guerre avait déjà fonctionné à Durban, à la fin de l'été 2001, où, à l'abri d'une conférence des Nations unies contre le racisme, la plus limpide haine des juifs s'était affichée. Aucune leçon n'a été tirée de Durban, pas plus que de la destruction du World Trade Center. Mus par des réflexes pavloviens, des nigauds sans mémoire hurlent à la mort de l'Amérique et d'Israël, dénoncés comme épicentre du mal mondial.

Il y a fort à craindre que cet aveuglement se perpétue car il correspond à cet amour de la haine pour celui qui incarne la causalité providentielle de sa propre impuissance. La culture du ressentiment est fondatrice des discours sur l'humiliation et rend impossible tout esprit de réforme à l'intérieur du monde arabo-musulman. Son retour vers la modernité est au prix d'un regard critique de la camisole que l'islamisme impose aux musulmans et au mouvement national palestinien. Ce n'est pas aider la Palestine, le monde arabe et musulman que de les conforter dans cette immaturité. Mais les porteurs de miroirs ont toujours tort.