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Derrière Ben Laden, le nouvel antisémitisme
Jacques Tarnero est philosophe et sociologue. Il a consacré une partie notable de ses travaux au décryptage des formes contemporaines de l'antisémitisme. Ses derniers ouvrages parus sont «Les Terrorismes» (Milan), «Le Racisme» (Milan) et «Mai 68, la révolution fiction» (Milan).
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PAR JACQUES TARNERO
Le Figaro - 23 octobre 2001
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Tant que les bombes humaines frappaient Tel-Aviv ou Jérusalem, la gauche de la gauche n'avait pas de mal à être indulgente pour ce qu'elle identifiait comme l'expression d'un désespoir. Parfois même on pouvait lire une sympathie nostalgique pour la dernière «juste lutte» des «justes causes». Inscrite dans le catalogue des luttes progressistes, la Palestine était le drapeau emblématique des luttes d'un Sud angélique contre un Nord piloté par «l'impérialisme US et son valet sioniste». Aveugle à toutes les dérives terroristes ou intégristes, la gauche de la gauche faisait de la Palestine une Algérie de substitution, meurtrie par un Sharon-Aussaresses.
Dans un passé pas si lointain, la gauche de la gauche avait même vu dans les actions d'éclat des Palestiniens la forme aboutie de la lutte anticolonialiste, héritière des bo-doï vietnamiens ou des fellaghas algériens. Le monde arabe, forcément du Sud, était paré de potentialités révolutionnaires supérieures à ses contradictions.
On aurait pu penser que la destruction hollywoodienne du World Trade Center aurait permis, par son aspect aussi fascinant que terrifiant, de déciller les neurones des analystes des commentateurs. Or il n'en est rien. A quoi assiste-t-on ? A l'élimination des faits au profit des causes supposées de ces faits. Est-ce être un idolâtre de la mondialisation capitaliste et de la spéculation boursière que de nommer d'abord le crime et son auteur ?

Malgré la démonstration terrifiante du World Trade Center, on entend déjà la petite musique de l'exception française, toujours plus intelligente et toujours plus progressiste, méprisante pour l'Amérique de «ce cow-boy de Bush». «On avait raison de se tromper avec Sartre plutôt qu'avoir raison avec Aron» ? Cette maxime est-elle emblématique de la pensée politique française? L'idéologie sert-elle toujours et encore, de prisme d'interprétation du monde ? C'est bien à la Fête de l'Humanité (quelle ironie, l'Humanité!) qu'une partie de la «gauche plurielle» a sifflé à la seule idée de respecter une minute de silence en hommage aux victimes américaines !

Il faut lire ces commentaires dénonçant «la justice céleste de l'armada occidentale» pour deviner que cet Oussama-du-Sud a de beaux jours devant lui car il est un formidable révélateur de nos incohérences et joue à merveille des spectacles qu'il monte. Il nous fascine autant qu'il nous terrifie. C'est au plus haut niveau que se lit la confusion. Le ministre des Affaires étrangères anglais, Mr. Jack Straw, et l'ambassadeur de France en Israël ont cru subtil de distinguer les attentats de Manhattan de ceux de Tel-Aviv ou Jérusalem. Comme s'il fallait bien distinguer les «Américains innocents» des Israéliens qui le seraient moins. Bien sûr, a dit le Quai d'Orsay, c'est la faute du traducteur qui comprend mal et qui était dur d'oreille, etc.

Nous avons bien vu les images des manifestations palestiniennes de joie à l'annonce des attentats de New York. Les agences de presse et les journalistes peuvent en témoigner. Soudain mues par un réflexe commun, les radios et les télévisions se sont toutes efforcées de minimiser ces évidences au profit de la seringue dans le bras d'Arafat. À quelle injonction idéologique les médias obéissent-ils ? Il ne serait pas politiquement correct de donner à voir ce que les islamistes hurlent depuis des années, c'est-à-dire leur haine de l'Amérique et d'Israël ?

Que s'est-il révélé à la conférence de l'ONU sur le racisme tenue à Durban la semaine précédant les attentats aux Etats-Unis ? Qu'il y a un lien aveuglant, une relation politique et pas seulement politique, entre l'exaltation antijuive étalée au grand jour à Durban et les massacres de Tel-Aviv et du World Trade Center. Pourquoi vouloir occulter ou minimiser ce fait, qui n'est nouveau que pour ceux qui idéologiquement refusaient d'en prendre la mesure - il faut nommer la haine antijuive d'origine arabe et islamique drapée du déguisement antiraciste ? Il faut lire le rapport de la Commission consultative des droits de l'homme sur le racisme pour prendre la mesure de la gravité du phénomène à l'intérieur de nos frontières. Il faut lire la déclaration finale de l'Union des avocats arabes, distribuée à Durban pour comprendre que la réédition des Protocoles de sages de Sion par le KGB est désormais inutile. Des hommes de loi s'en chargent.

L'antisémitisme n'a plus pour seul promoteur la figure commode de l'extrême droite. Par un tour de passe-passe dialectiquement douteux, le «signe juif» est passé du registre juif = victime = antifascisme = Freud = Kafka à la catégorie sioniste = facho = Sharon = Massu. Figure repoussoir de cet Occident étranger, Israël va capitaliser contre lui, dans les années 80, l'addition de deux discours: le nationaliste anti-impérialiste et le religieux au nom de la guerre sainte.
Israël est cloué au pilori du monde arabe pour la double raison qu'il est sioniste autant qu'il est juif. Jusque dans nos banlieues, c'est au nom de cette double accusation qu'Israël est l'incarnation des malheurs du «neuf-trois».



Les manifestations arabes ont rarement dénoncé les tueurs du GIA, le sort des femmes en Algérie, le martyre du Soudan ou en faveur des femmes afghanes. La seule obsession mobilisatrice s'affirme dans le rejet de ce maléfice nommé Israël. Comment penser cette projection conjuratoire ? Est-il interdit de poser ces questions au nom de la paix des banlieues ? Au nom de quoi faudrait-il être plus indulgent pour la francophobie qu'on ne le fut pour la xénophobie de l'extrême droite ? Est-il interdit de questionner ce vaste monde arabo-musulman, de pointer ses errances, ses outrances ? Ne pas poser ces questions consisterait à faire du monde arabo-musulman un vaste espace d'infantilité, immature et irresponsable par nature.

Ce questionnement procède-t-il d'un amalgame pervers destiné à mettre un signe égal entre arabe, islam, fanatisme, terrorisme et antisémitisme? En fait le désastre démocratique du monde arabo-musulman (qui n'est peut-être pas un désastre aux yeux de M. Ben Laden, des GIA ou autre Saddam) vient de la non-rencontre historique de ce monde avec l'esprit de réforme. Ce qui s'est passé dans le XVIIIe siècle européen pour le monde chrétien ou le monde juif ne s'est pas opéré dans les mêmes termes pour la sphère musulmane. Le modèle occidental d'émancipation des femmes ne pouvait à partir de là qu'être rejeté parce que vitrine culturelle de la puissance coloniale. La victoire de Khomeyni en Iran est d'abord venue d'un rejet radical du modèle culturel américain.

La dynamique du conflit israélo-arabe a achevé cette conflictualité. Dans l'imaginaire islamique, cette parcelle de terre d'Israël est désormais perçue comme une métastase moderne des croisades en terre d'Islam. Dès lors, le djihad peut trouver une nouvelle jeunesse et Mossadegh comme Nasser doivent se retourner dans leurs tombes.

Qu'est ce que le djihad ? Certains diront que c'est le retour vers la foi par l'ascèse spirituelle dont le texte nourri du désert est le symbole. Dans sa version politique contemporaine, on ne peut que constater un retour belliqueux de la tradition où Saladin l'emporte sur Averroès. Ce djihad-là relève davantage de la notion de crime contre l'humanité, car voulant soumettre toute population non musulmane à l'ordre islamique. Ce qui avait fasciné Massignon ou même Benoist-Meschin et Lawrence n'existe plus. C'est désormais une culture du ressentiment qui rassemble l'islam radical dont la figure porteuse en Occident n'est pas la mule de Mahomet mais ce vieux cheval stalinien sur le retour de Garaudy. Or, hélas c'est lui qui reçoit un vibrant hommage à la Foire du livre du Caire, il y a trois ans, c'est lui qui incarne l'ami venu d'Occident. Ce pire ami du monde arabe n'aura que peu de détracteurs tant l'ivresse antisioniste fait perdre toute raison aux intellectuels arabes. Ce n'est pas être un ennemi du droit des Palestiniens que de le leur dire.

Ce sont bien deux visions du monde qui s'affrontent en Palestine, à New York ou en Algérie. Il ne s'agit pas en l'occurrence d'un affrontement Islam/Occident mais entre le monde démocratique porté aujourd'hui par l'Occident et la pensée totalitaire portée par l'islamisme. Dire le contraire voudrait dire que la charia pourrait remplacer le Code civil. Ce n'est pas se poser en porte-parole de Godefroy de Bouillon que de s'y opposer. Ce n'est pas être fasciste ou xénophobe que de s'indigner des sifflements contre la Marseillaise au cours du match de football France-Algérie. Aux démocrates de savoir ce qu'ils veulent, pour leur propre paix et le prix qu'ils sont prêts à payer pour la préserver. Il suffisait de lire Mein Kampf pour deviner quelle allait être la suite du programme. Il suffit d'écouter Ben Laden pour deviner le sien.