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Israël, coupable par nature ? Coupable de faire la guerre et coupable de faire la paix ? D´occuper le Liban et de le quitter ? De n´avoir pas été un Etat et d´en être un ? D´être dans les nations et hors les nations ? Coupable parce que singulier et coupable de prétendre à l´universel ? Coupable d´avoir survécu et coupable d´exister ? Coupable quoi qu´il fasse, quoi qu´il soit ?

Depuis ses origines, Israël bouscule les catégories de l´histoire par son histoire singulière. Israël est né d´un rêve millénaire répété : « l´an prochain à Jérusalem », puis l´Etat d´Israël est né d´une volonté politique, le retour à Sion, basée sur une appréciation géopolitique fausse : « un peuple sans terre pour une terre sans peuple ». Telle est la contradiction intime de ce petit pays, mais de cette grande nation. Cette contradiction, Israël, ne finit pas d´en payer le prix.

D´Isaac d´York à Isaac Babel, de la Kahena à Albert Cohen, les juifs ont raconté une histoire qui s´est autant mariée avec les aventures de l´Occident qu´avec celles du Levant ou de l´Amérique, de l´Inde et de la Chine. Quand l´espoir messianique se fut métamorphosé, un temps, en discours révolutionnaire, ce fut au bout du compte par leur élimination que les bolcheviques, devenus staliniens, remboursèrent leur dette aux révolutionnaires juifs. L´avenir radieux ne se trouvait ni dans la révolution ni au Birobidjan. Pour les survivants du nazisme comme pour ceux du communisme, l´utopie sioniste devenait dès lors l´ultime recours. Née à la fin du XIXe siècle, l´idée prit corps, nourrie de ce constat, bien antérieur au nazisme, qu´il n´y aurait de paix pour les juifs qu´à l´intérieur d´une structure nationale. Etait-ce une idée fausse ?

Au début du siècle dernier, l´Etat de Palestine n´existait pas. Le peuple palestinien en tant que tel, en tant que peuple qui se reconnaît dans une histoire, une culture, une langue, une religion, une tradition, existait sur ce morceau de terre de l´Empire ottoman sans que des frontières étatiques en viennent préciser les contours territoriaux. Ce peuple était mêlé aux autres composantes des peuples arabes de la région. L´identité politique palestinienne est née tardivement, du conflit avec Israël autant que de son rejet par les autres pays arabes supposés frères. D´abord instrumentée par les Etats arabes environnants, puis autonome, la représentation politique palestinienne avait d´abord fait de l´anéantissement d´Israël l´alpha et l´oméga de son projet. Baptisé « progressiste » dans les années 70, le combat, conduit par l´OLP, ne mégota pas sur les méthodes. La Palestine voulait réinscrire son nom là où Israël l´avait effacé.

Le drame insoluble de ce conflit réside dans sa formule matricielle : « deux peuples pour une seule terre ». Israël n´avait pas voulu ou n´avait pas pu tenir compte du locataire précédemment installé. Ainsi va l´histoire. Les Arabes ont laissé pendant sept siècles des traces indélébiles en Andalousie, ils ont occupé et imposé leur loi religieuse aux Numides. Les immigrants européens ont bousculé les peuples amérindiens. Des peuples ont été déplacés, des frontières ont changé de place, mais peut-on pour autant dire que les juifs étaient étrangers à la terre d´Israël ? Qu´ils y seraient venus à la manière du duc d´Aumale ? Comment ne pas prendre en compte cette insatiable soif de retour inscrite dans le récit de ses origines ? Comment ne pas resituer le mouvement sioniste au sein des mouvements d´émancipation des peuples européens au XIXe siècle ? Peut-on réduire le projet sioniste à sa traduction coloniale parce que pensé au siècle apogée des colonisations européennes ?

A qui appartient la terre, le sol, le sous-sol ? Dans l´affrontement au Proche-Orient, chacun affirme sa légitimité en creusant le sol. Des strates symboliques et archéologiques marquent l´antériorité de l´un par rapport à l´autre. Sous les mosquées, le rocher de Mahomet. Sous le Rocher, le temple d´Hérode. Sous le temple d´Hérode, celui de Salomon. L´empilement du sacré et du symbolique ne peut pas, architecturalement, se partager. D´israélo-arabes les guerres sont devenues israélo-palestiniennes pour risquer de muter aujourd´hui en confrontation judéo-islamique. C´est donc en tenant compte des histoires respectives, du sacré et du politique que le conflit qui oppose juifs et Arabes peut être pensé aujourd´hui en séparant justement le sacré du politique. Depuis sept ans, un espoir était né, les hommes de bonne volonté s´étaient pris à espérer que les refus s´étaient érodés, que la blessure subie par les Palestiniens en 1948 avait commencé à se cicatriser. Peu importait que d´autres blessures infligées aux Palestiniens par d´autres Arabes aient pu être bien plus cruelles, plus sanglantes, plus nombreuses. Pourtant il ne reste qu´un seul coupable. Le malheur arabe semble n´avoir qu´une seule source : Israël, pas encore les juifs.

Ce malheur arabe, cette catastrophe – « nakba » – (qui s´inscrit dans l´imaginaire arabe comme le pendant de Shoah), a-t-il Israël pour unique responsable ? Cette catastrophe participe du discours récurrent sur « l´humiliation arabe ». Israël est-il aussi responsable de « l´humiliation arabe » ? Ce thème d´une humiliation, jamais vengée, jamais apaisée autrement que par la revanche dans le sang et la guerre, oblige à penser que les codes politiques, les codes culturels sont trop différents pour êtres conciliables.

Que, depuis la chute de Cordoue, la bataille de Lépante ou la dislocation de l´Empire ottoman, le monde arabe et le monde musulman construisent et entretiennent l´idée d´une revanche à prendre contre un ennemi protéiforme pose une vraie énigme historique. Cet enfermement arabe raconte une histoire continue de malheurs vrais (la colonisation) et de malheurs imaginaires (c´est toujours la faute des autres : de l´impérialisme, du sionisme, des croisades, etc., jamais de la corruption, des dictateurs).

Comment penser ce décalage culturel ? Comment analyser cette incapacité à penser ses propres souffrances autrement qu´en termes de conjuration venue de l´extérieur ? Comment penser cette incapacité à lire d´une manière critique sa propre histoire ? Comment comprendre ces « intifadeurs » de banlieue qui incendient une synagogue ? Etrangement, les médias et l´opinion se sont habitués à cet état. Les barbaries arabo-arabes sont perçues comme allant de soi alors que les violences judéo-arabes deviennent des crimes abominables. Comment interpréter cette dissymétrie dans l´indignation ? Quel est ce mépris non dit pour les uns autant que cet étrange soulagement de pouvoir qualifier les juifs israéliens de « tueurs d´enfants » ?

Cette attitude arabe rencontre pour son plus grand bonheur-malheur une attitude judéo-israélienne complémentaire. On aurait pu penser que l´orientalisation d´Israël, par la venue au pouvoir de la droite nationaliste ou par la transformation culturelle de la société (les sépharades), allait rapprocher les identités culturelles par une symétrie des mentalités. Il n´en est rien. On ne déteste jamais tant que son reflet.

Ce sont deux autismes qui se font concurrence dans une surenchère mimétique de rejet. Du crime de Baruch Goldstein à l´assassinat de Rabin par un fanatique juif, c´est une part obscurantiste que la démocratie israélienne a laissé croître. Les colonies se sont transformées en autant de bastions fondamentalistes.

La faute historique d´Arafat, à Camp David, est de n´avoir pas su ou voulu favoriser cette évolution vers la sortie de l´autisme réciproque. En acceptant la main tendue, il favorisait la pérennité d´un interlocuteur avec qui la paix était possible et, avec elle, la sortie des deux enfermements. Si Israël a sa part de responsabilité dans l´ignorance de la « nakba » palestinienne, Israël ne peut pas être comptable des catégories psycho-politiques du monde arabe. Arafat a fait le choix de refuser la paix, car elle ne résultait pas d´une conquête : « L´Intifada ne cessera que lorsque le drapeau palestinien flottera sur Jérusalem .» Ce n´est pas la paix que veut Arafat, c´est perpétuer son image.

Ce n´est pas être un ami de la paix ni de la justice que de refuser de lire les enjeux symboliques, plus profonds que la relation israélo-palestinienne, qui se jouent autour des appellations mont du Temple-esplanade des Mosquées. Ce n´est pas être ami des Arabes que de conforter des choix immatures. Ce n´est pas être ami d´Israël que d´encourager certains de ses zélotes. Ce n´est pas aider à la compréhension de ce conflit que de vouloir le lire obstinément dans les catégories de la guerre d´Algérie. Ce n´est pas informer sur ce drame que de jouer, dans un total analphabétisme médiatique, sur les clichés, le sensationnel et le morbide.

La France est le pays européen qui a la plus grande communauté juive et la plus grande part de population musulmane. Elle a un rôle à jouer, plus noble que sa seule « politique arabe ». Ce qui est en jeu aujourd´hui, c´est peut-être ce choc des civilisations, sinistre corollaire de la mondialisation.
Jacques Tarnero est chercheur associé au CNRS-Cirejed (Centre interdisciplinaire de recherche sur les juifs et les diasporas).par Jacques Tarnero
Le Monde daté du mercredi 8 novembre 2000