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Proche-Orient : Impasses et retournements
Daniel Sibony, Psychanlalyste.*

Nouvel attentat-suicide en Israël, des morts, des blessés. Mais beaucoup ne voient pas, par myopie, que ces morts ne sont pas vraiment ce que vise l'OLP : on ne détruit pas un pays en tuant vingt ou trente habitants par mois. Ce que vise l'OLP ce sont les morts palestiniens qui vont s'ensuivre, après la riposte, et qui feront apparaître Israël comme le bourreau, le nouvel Etat "nazi", et eux comme les vraies victimes. C'est ce qui est visé pour mieux inscrire l'équation délirante qui fleurit dans certains milieux : étoile juive==croix nazie.

Ce slogan est la clé d'une stratégie qui vise à pointer Israël et le juif, tenants de ladite étoile, comme l'ennemi majeur. (J'ai montré dans NOM DE DIEU l'origine de cette haine : elle est dans la haine de l'origine, la haine qui s'y trouve cachée.) Et comment diable allait-on faire pour mettre, à nouveau, l'étoile jaune aux juifs, pour les désigner aux coups, comme naguère à la mort ? C'est si honteux l'étoile jaune, si affreux le nazisme, si horrible Auschwitz, "plus jamais ça" a-t-on souvent ânonné. Certes, pour désigner à nouveau les juifs comme cible, on peut dire : "Oui, ils furent victimes (donc aimables, car il n'y a d'aimable que la victime !), mais maintenant c'est eux qui font des victimes, donc ils sont détestables" ; cela se dit, c'est même courant et "raisonnable", mais ce n'est pas très opérant. C'est bien plus fort de les attaquer au nom de la lutte contre le nazisme, contre les forces qui ont fait les camps de la mort : la nouvelle façon de rendre jaune l'étoile juive c'est de l'égaler au sigle nazi, de faire des juifs des nazis pour enfin, au nom de la protection des juifs, faire haro sur eux ; pour qu'au nom de l'horreur qu'inspire Auschwitz, on puisse se préparer à leur régler leur compte. Car en passant, les nouveaux vrais juifs, les nouvelles "vraies" victimes, ce sont les Palestiniens.

Etonnante subtilité de l'histoire : c'est au nom de la lutte contre Auschwitz que tout doucement on prépare pour les juifs, pour Israël, le nouvel Holocauste. Préparation psychologique, travail médiatique soigné, méticuleux, comme dans les années 30, pour montrer que ces gens sont insupportables, ceux de là-bas qui font des victimes innocentes et ceux d'ici qui les soutiennent. Que cette plaie, il faut un jour ou l'autre s'en débarrasser. Et cela aide à banaliser le fait que des juifs un peu partout en Europe se font attaquer. Par haine du nazisme. Un ministre français a dit qu'il "comprenait" la réaction des jeunes "beurs" ici, vu "ce qui se passe là-bas". Cela vaut encouragement.

J'avais écrit naguère sur les retournements pervers, j'avais explicité la chose, j'avais même dit que c'est au nom d'Auschwitz qu'on s'en prendrait aux juifs un jour ou l'autre, mais j'avais cru que ce serait seulement parce que la culpabilité qu'inspire Auschwitz deviendrait insupportable et qu'on leur en voudrait de "nous" rendre à ce point coupables. Mais je l'avoue, je n'ai pas décrit ce retournement.

En tout cas, on comprend que les médias ici ne s'attardent pas sur les victimes israéliennes, elles n'ont pas grand intérêt, elles ne sont que l'annonce des vraies victimes, celles qui viendront suite aux ripostes. Ce sont celles-là que les kamikazes veulent mettre en scène pour boucler leur scène à eux.

De même on admire la performance répétée de M. Arafat : Dénoncer les attentats qu'il organise, les dénoncer de plus en plus vite, juste après qu'ils aient lieu, pendant qu'il prépare les suivants, et jouer dignement ce rôle devenu automatique, indispensable - car s'il ne dénonçait pas les attentats, les victimes dues à la riposte seraient moins "victimes", moins scandaleuses.

Dans cette subtile distribution des rôles sur la scène médiatique planétaire, Israël reçoit le texte du rôle qu'il doit jouer : s'il veut être enfin aimable, il ne faut pas qu'il riposte, il faut qu'il accepte ces petites saignées régulières, qu'il redevienne le Corps souffrant divin que le Christ a incarné et que les juifs, au cours de l'histoire, ont aussi incarné chaque fois qu'on a voulu leur mettre une croix dessus. Bien sûr, il y a l'autre choix : riposter, leur montrer qu'ils n'auront rien par la force, que lorsqu'il y a conflit et qu'on ne peut pas se mettre d'accord, eh bien la guerre ça existe, l'affrontement, jusqu'à ce qu'on trouve une issue, ou qu'on puisse parler. Cela s'est toujours passé ainsi au cours de l'histoire, des Empires et des Etats se sont faits et défaits au rythme des accords et des guerres. Pourquoi donc ce conflit reste-t-il indigeste à beaucoup qui s'en foutent des Palestiniens ?

Pourquoi des esprits pondérés, qui commencent par condamner le terrorisme et les attentats suicides - disant que tuer des gens qui mangent dans un restaurant, qui dansent dans une discothèque ou qui jouent dans un club, c'est ignoble -, finissent par cautionner les kamikazes avec la même ritournelle : "Mais ils n'ont pas d'autre arme ! ils n'ont pas le choix !" Or si une Cause n'a trouvé que ça comme arme, si elle doit chercher si loin dans l'archaïque et le mortifère, cela questionne sa justesse. Les Japonais qui inventèrent les kamikazes l'ont fait à un moment où l'injustice de leur Cause devenait patente. Si l'OLP et autres groupes remontent si loin dans l'archaïque (jusqu'au sacrifice de soi pour tuer l'autre afin de faire chez-soi d'autres victimes qui le pointent comme bourreau), c'est que leur Etat n'a pas d'origine : il n'a jamais existé, il faut l'inventer de toutes pièces ; et pour l'inscrire, il faut du sacrifice humain où l'on espère induire une haine de l'autre - d'Israël - qui conduise à le sacrifier. Il s'agit donc de faire sur le terrain le même type de table rase que le Coran fit autrefois en absorbant la Bible, pour la nettoyer de ses juifs. En attendant, les Palestiniens ne gagnent rien, et leur impasse sacrificielle peut de se refermer sur eux. Elle hypothèque déjà leur futur Etat.

Israël aussi est pour l'instant dans l'impasse : s'il tue des terroristes ou des combattants (qui, comme on sait, se métamorphosent en civils dès qu'on les traque), il devient le bourreau qui fait souffrir le Corps divin, le Corps de l'humanité souffrante ; et s'il se contente de détruire des bâtiments, il est pointé comme "vandale". Bref tous les moyens sont bons pour le pousser lui aussi vers l'imposture du martyr. A croire que l'Occident, mû par son culte de la victime, n'apprécie que cette image ; comme s'il barbotait encore dans le cliché de la "souffrance rédemptrice" ; ou dans une morbide catharsis. (A moins que certains chrétiens "durs" ne reprennent leur vieille manie de s'en prendre aux juifs mais cette fois par islamistes interposés ? Puisque ni les uns ni les autres ne supportent, au coeur de leur origine, cette trace - ou cette "race" - qui fait tâche et qui force à se dessaisir de sa plénitude originelle ?)

Heureusement, il nous reste un espoir : faire confiance au dur travail de la vérité, elle remue tous ces matériaux depuis des siècles et cela tient la dragée haute à toutes les forces totalitaires ; celles-ci quand elles veulent mordre vraiment, finissent par se casser les dents.

* Psychanlalyste. Dernier ouvrage : NOM DE DIEU-Par-delà les trois monothéismes, vient de paraître au Seuil
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