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Entretien avec Ariel Sharon : "Le retour à la paix impose un seul remède à administrer immédiatement : faire pression sur Arafat pour qu'il fasse cesser la violence"
Lors d'un entretien accordé, mercredi 30 mai, le premier ministre israélien Ariel Sharon a répondu aux correspondants du Monde (Catherine Dupeyron et Georges Marion) sur les conditions nécessaires à une éventuelle reprise des négociations israélo-palestiniennes.

- Le 22 mai 2001, vous avez proclamé un cessez-le-feu unilatéral. Désormais, dites-vous, vos soldats ne tirent que s'ils sont directement menacés. Plusieurs colons ont été, depuis, assassinés ; des attentats ont eu lieu. Vous êtes soumis à de fortes pressions. Combien de temps ce cessez-le-feu peut-il tenir ?

- D'abord, la stabilité de la région et le retour à la paix imposent un seul remède à administrer immédiatement : faire pression sur Arafat pour qu'il fasse cesser la violence et les incitations des médias à la violence, ce qu'il peut faire facilement puisqu'il contrôle totalement les médias palestiniens. Ces points constituent la première étape du rapport Mitchell.La deuxième étape vise à établir une période significative de retour au calme. Cela signifie un arrêt total du terrorisme et des incitations à la violence. La troisième étape concerne la mise en œuvre de mesures susceptibles de renforcer la confiance mutuelle et, enfin, ensuite, il y aura reprise des négociations. Chaque étape ne peut commencer qu'après la fin de la précédente.

- Pour le président palestinien, le rapport Mitchell est un tout dont les recommandations doivent être satisfaites simultanément.

- Le contenu du rapport parle de lui-même, et notre position est conforme à celle des Américains.

- Comment expliquez-vous qu'Arafat n'ait pas appelé au cessez-le-feu ? Comment évaluez-vous l'homme ?

- Vous savez très bien ce que je pense d'Arafat. Mais ce n'est pas à moi de décider qui dirige le peuple palestinien. Arafat pense ce qu'il dit et vous savez ce qu'il demande : le droit au retour, la vieille ville de Jérusalem, le mont du Temple, qui est le cœur du peuple juif, le retour aux frontières de 1967. Arafat n'abandonne jamais.

- Vous avez dit qu'il y aurait un Etat palestinien. Pourquoi pas un Etat installé sur la Cisjordanie occupée après 1967 ? C'est raisonnable.

- On ne peut pas accepter de telles frontières. Notre conflit avec les Arabes a commencé il y a plus de cent vingt ans et on ne peut pas faire comme s'il n'existait pas. En cette matière, ce qui est fait est irréversible. Les terres qui sont données ne peuvent être reprises. C'est pourquoi il nous faut être prudent. La solution doit être telle qu'elle tienne compte du fait que les Arabes ne changent pas d'attitude à notre égard. Les Arabes et les Palestiniens n'ont jamais accepté le droit du peuple juif à un Etat indépendant dans sa patrie historique. C'est la chose fondamentale.

- Ils ont quand même changé d'attitude sur ce point !

- Pas du tout. Pour le moment, ils n'ont pas changé. Avez-vous lu la récente déclaration d'Arafat à Doha lors du sommet au Qatar de la Conférence islamique, le 26 mai ? Avez-vous déjà entendu ce que dit Ikrama Sabri, le grand mufti de Jérusalem, qui appelle à tuer des juifs ?

- Ces déclarations paraissent quand même devoir beaucoup aux affrontements du moment.

- Je ne pense pas. La terreur arabe existait déjà sous le règne ottoman, sous le mandat britannique, durant lequel il y a eu un terrible massacre de juifs à Hébron, en 1929, et même après, alors que nous n'étions ni en Judée, ni en Samarie, ni à Gaza.

- Il y a une seule terre, et deux peuples qui s'affrontent pour elle. Il faudra bien consentir à des concessions si l'on veut la paix. Quelles concessions êtes-vous prêt à faire ?

- En échange de la paix, je suis disposé à faire des concessions très douloureuses. Mais pas à mettre en danger la sécurité et la vie des citoyens israéliens et de l'Etat d'Israël. N'espérez pas là-dessus la moindre concession. Je sais d'expérience que la paix est presque aussi douloureuse que la guerre, car elle suppose des compromis parfois très douloureux que je suis prêt à faire. Je ne veux pas une paix qui soit un truc pour campagne électorale, mais une paix pour des générations, une paix qui apportera à notre pays la sécurité dont il a besoin. Il faut se souvenir que nous avons un tout petit pays qui est le seul au monde où les juifs ont le droit et la capacité de se défendre par eux-mêmes. Cette chance doit être préservée et nous ne pouvons faire là-dessus aucune concession.

- Les colonies sont-elles l'un de ces problèmes de sécurité sans concessions possibles ?

- Conformément à l'accord qui a permis la formation du gouvernement d'union nationale, il n'y aura pas de nouvelles communautés, mais le gouvernement pourvoira aux besoins courants de celles qui existent. Je pense que dans ce cadre nous trouverons un moyen de satisfaire les besoins des implantations existantes, tout en calmant les craintes de nos voisins quant aux initiatives qui pourraient prédéterminer le résultat des négociations politiques à venir.

- Qu'allez-vous demander à M. Chirac lors de votre visite à Paris ?

- Je ne vais rien lui demander du tout. Je vais à Paris pour discuter de la situation au Moyen-Orient et de l'amélioration des relations entre nos deux pays. Il fut un temps où le français était ici la principale langue étrangère, enseignée à de nombreux jeunes Israéliens. Je voudrais que la coopération franco-israélienne se développe dans de nombreux domaines, que nos relations soient étroites et chaleureuses, comparables à celles qui étaient les nôtres du temps de notre lune de miel. Moi-même, à cette époque, je suis venu plusieurs fois en France, pour des stages, lorsque je commandais les parachutistes. Des générations entières de parachutistes israéliens ont été formées là-bas.

"Pour ce qui est des relations politiques avec la France et l'Europe, ce n'est pas aussi bon que je l'aimerais. Si l'Europe veut jouer un rôle dans la région, il faut qu'elle entretienne des relations plus équilibrées avec tous les partenaires. La France peut jouer un grand rôle dans ce domaine.

"Je dirai aussi aux Français que nous nous sommes retirés du Liban de manière unilatérale, ce que je conseillais depuis des années. Mais le Liban n'a jamais déployé son armée sur la frontière et le Hezbollah a occupé le terrain vide. Cela nous préoccupe. Presque chaque jour, il y a de petits incidents, qui parfois deviennent plus sérieux. Les bonnes relations de la France dans la région peuvent être importantes dans la recherche d'une solution.

"Et enfin, j'ajouterai qu'Arafat doit comprendre que le terrorisme ne paye pas.

- Vous êtes dans ce bureau depuis près de trois mois. Avez-vous changé votre façon de voir les problèmes ?

- Non. Je reste dévoué à la paix. Je sais que les généraux, notamment moi, sont souvent dépeints comme des fauteurs de guerre, mais c'est faux. J'ai vu les horreurs sur tous les champs de bataille des

guerres qu'a menées mon pays. J'ai commandé les meilleures unités israéliennes ; j'ai vu mes amis tués, j'ai été blessé deux fois, j'ai terriblement souffert à l'hôpital, j'ai dû prendre des décisions affectant la vie et la mort d'autres, comme de moi. C'est pourquoi j'ai la prétention de dire que je comprends l'importance de la paix beaucoup mieux que nombre de politiciens qui n'ont jamais eu cette expérience. Mais pour moi, la paix doit être une paix pour des générations.

"Je pense que Juifs et Arabes peuvent vivre ensemble. Même aujourd'hui. Je ne crains pas les Arabes. Je sais exactement ce qu'ils veulent, ils me connaissent aussi et savent qu'avec moi oui c'est oui, et non c'est non. Pour les Arabes, c'est même plus facile de négocier avec la vieille génération à laquelle appartiennent Shimon Pérès et moi-même, qui avons vécu l'histoire de notre pays depuis le début. Non parce que nous serions plus accommodants, mais parce que nous comprenons sans doute mieux les Arabes que les générations suivantes.

- Vous diriez la même chose du président palestinien Yasser Arafat ? Qu'il comprend mieux les Israéliens que la génération suivante ?

- Encore une fois, je ne vous dirai pas ce que je pense d'Arafat. Pensons plutôt à l'avenir. C'est une situation difficile. Parfois les gens vous disent : "Vous avez dit ça et ça". Bien sûr que je l'ai dit, et alors ? Dans une situation plus difficile il faut être plus prudent, envisager toutes les conséquences d'une décision. Exercer une responsabilité comme celle de premier ministre vous oblige à envisager les problèmes avec plus de hauteur. Mais si vous me demandez si j'ai changé par rapport à l'essentiel, je vous dirai que non. Je crois toujours à la paix, et je pense qu'Arafat est en train de perdre du temps. Je pense que je suis en mesure de faire la paix plus facilement que d'autres et que je peux en convaincre le peuple d'Israël. Je suis décidé à ne pas me laisser entraîner dans une escalade, disposé à faire des concessions douloureuses, mais ma première obligation est d'assurer la sécurité d'Israël et de ses citoyens.


- Mais vous ne dites jamais de quelles concessions il s'agit ?

- On apprend tous des erreurs des autres, et je ne ferai pas la même erreur que Barak (le précédent premier ministre israélien, NDLR). Car si j'abats trop tôt mes cartes, ces concessions deviendraient immédiatement le point de départ d'une négociation où les Palestiniens demanderaient plus."