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New York Times le 8 .2.2001

SHARON, ARAFAT ET MAO

Thomas L. Friedman *Editorialiste au New York Times et ancien correspondant de ce journal au Liban et en Israël

Il y a plusieurs semaines, j’ai assisté, à Davos, au Forum de l’Économie Mondiale, où j’ai croisé Shimon Pérès. L’un des reporters qui l’accompagnait m’a demandé si j’allais écouter les discours de Shimon Pérès et de Yasser Arafat devant le millier d’investisseurs et ministres du monde entier présents à Davos. J’ai répondu par la négative, car j’ai un principe strict : je ne m’intéresse qu’aux déclarations de Yasser Arafat en arabe devant son propre peuple. " C’est vraiment dommage ", dit le reporter, " parce qu'on connaît la suite : Shimon Pérès va tendre un rameau d’olivier à Yasser Arafat, ce dernier va en faire autant et le festival amoureux sera diffusé en Israël pour donner du tonus au processus de paix et à la réélection d’Ehoud Barak ". " Eh bien, je regarderai ça à la télé ", lui ai-je répondu.

Comme prévu, Shimon Pérès a tendu un rameau d’olivier, mais Yasser Arafat l’a brûlé. Lisant un texte tout prêt en arabe, Yasser Arafat a dénoncé Israël pour son " agression militaire fasciste ", son " expansionnisme colonialiste armé " et sa politique " criminelle, de persécution, d’assassinat, de destruction et de dévastation ".

La performance de Yasser Arafat à Davos a constitué un événement original et fondamental pour comprendre pourquoi Ariel Sharon a été élu à une majorité écrasante. Que signifiait le discours de Yasser Arafat, tandis que Shimon Pérès était assis à côté de lui ? Tout d’abord, il voulait dire qu’il n’y avait aucune différence entre Ehoud Barak et Ariel Sharon. Parce que prononcer un tel discours à la veille des élections israéliennes, à la suite de l’offre de dernière minute d’Ehoud Barak de conclure un compromis final avec les Palestiniens à Taba transformait l’offr  très généreuse de Barak à Arafat en une chose dérisoire. En outre, Yasser Arafat était en train de dire qu’il n’y avait aucune différence entre Shimon Pérès et Ariel Sharon, parce que prononcer un tel discours juste après les paroles chaleureuses de Shimon Pérès laissait en effet penser que ce dernier aurait été dupé, comme l’ont rapporté tous les journaux israéliens. Finalement, à un moment où les Palestiniens sont privés de travail, le message subliminal de Yasser Arafat aux investisseurs internationaux était : " Garder vos distances !"

C’est pourquoi la presse pose la mauvaise question à propos de l’élection d’Ariel Sharon. Ils demandent : qui est Ariel Sharon ? alors qu ‘il aurait fallu demander : qui est Yasser Arafat ? La presse se demande également : Ariel Sharon va-t-il devenir un nouveau Charles De Gaulle, le général pur et dur qui a fait sortir l’armée française d’Algérie ? Ou sera-t-il un Richard Nixon, l’anticommuniste qui a fait la paix avec la Chine communiste ? Ces questions sont totalement hors sujet.

Pourquoi ? Parce qu’Israël a eu son De Gaulle. Il s’appelait Ehoud Barak. Barak était le soldat israélien le plus décoré. Il s’est abstenu lors du vote du Conseil des Ministres sur les accords de paix d’Oslo II. Mais une fois en fonction, il a opéré un revirement à 180°. Il a offert à Yasser Arafat 94% de la Cisjordanie pour un Etat palestinien, plus une compensation territoriale pour la majorité des 6% restants, plus la moitié de Jérusalem, plus la restitution et la réinstallation en Palestine de réfugiés palestiniens. Et Yasser Arafat a non seulement dit non à tout cela, mais il a traité Israël de " fasciste ", au moment où Ehoud. Barak se battait pour être réélu. C’est comme si De Gaulle avait offert de se retirer d’Algérie et que les Algériens lui auraient dit : " Merci. Vous êtes un fasciste. Nous allons, bien entendu, prendre toute l’Algérie, mais nous ne mettrons pas fin à ce conflit tant que nous n’aurons pas également obtenu Bordeaux, Marseille et Nice. "

Si les Palestiniens se moquent de savoir qui est Ariel Sharon, pourquoi devrions nous nous y intéresser ? Si Yasser Arafat voulait un dirigeant israélien qui ne le contraigne pas à prendre d’importantes décisions qu’il est incapable de prendre, pourquoi devrions-nous nous demander si Ariel Sharon sera un nouveau De Gaulle et lui faire une importante proposition ? En quoi est-ce bon pour Israël d’avoir un Nixon si les Palestiniens n’ont pas un Mao ?

Les accords d’Oslo sur le processus de paix étaient une sorte de test. Il s’agissait de tester si Israël avait un partenaire palestinien avec lequel parvenir à une paix sûre et définitive. C’était un test qu’Israël pouvait se permettre, que la majorité des Israéliens voulaient, et qu’Ehoud Barak a courageusement porté jusqu’aux limites du consensus politique israélien, et même au-delà. Yasser Arafat a raté cette occasion. Finalement, les Palestiniens demanderont un nouveau test. Et, en fin de compte, les Israéliens pourraient accepter de le leur accorder, s’ils y voient une nouvelle chance d’en finir avec ce conflit. Mais qui sait par quelle violence et par quelles souffrances faudra-t-il passer entre temps ?

Tout ce que nous savons, c’est qu’aujourd’hui, le test d’Oslo appartient au passé. C’est ce qu’une vaste majorité d’Israéliens a dit lors de ces élections. Alors cessez donc de demander si Ariel Sharon sera un nouveau De Gaulle. Ce n’est pas pour cela que les Israéliens l’ont élu. Ils l’ont élu pour qu’il soit un Patton. Ils ont élu Ariel Sharon parce qu’ils savent exactement qui il est, et parce que sept années d’Oslo leur ont enseigné très exactement qui est Yasser Arafat.