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Sharon le serein
Sylvain Cypel

• Le Monde 7 janvier 2002


En quinze mois, Ariel Sharon, le "bulldozer", l'homme de Sabra et Chatila, est devenu un chef de gouvernement habile, encensé par les Israéliens. Même ses ennemis admettent qu'il a changé. En bien.


L'ÂGE aidant, il paraît encore plus "éléphantesque". Mais, depuis le 11 septembre, il rayonne. Ses proches l'affirment : "Arik" dégage une sérénité dont on le croyait incapable. Même le détesté Ouzi Benziman, auteur d'une biographie au titre savoureux - Celui qui ne s'arrête pas au feu rouge-, contre qui Ariel Sharon a perdu son procès en diffamation, a déclaré que l'homme, aujourd'hui, le "surprend". Comprendre : en bien. Arik aurait évolué. Le "bulldozer" qui méprisait les "politiciens couards"est devenu un chef de gouvernement poli avec ses ministres, attentif. Beaucoup y voient l'influence de son fils, Omri, qui lui aurait fait comprendre que "son monde mental ne peut être bâti uniquement sur la haine qu'il éprouve pour ses ennemis et qu'il suscite chez eux". "C'est terrible à dire, note un autre, mais la disparition de sa femme [il y a deux ans] a eu un effet bénéfique.". Lili, pour laquelle il a acquis un lopin afin de l'y enterrer, seule, juste devant son ranch du Néguev, sur les ruines de Kfar Houdj, un village palestinien dont la population fut expulsée en 1948. Lili qui, dit- on, attisait sa violence intérieure, "voyait des ennemis partout, lui interdisait de pardonner".

"Arik" le serein vit un rêve. Il y a quinze mois, il n'était politiquement presque plus rien. A soixante-douze ans, sa carrière derrière lui, il n'était pas certain de retrouver un ministère si "Bibi" Nétanyahou, l'homme fort de la droite israélienne, revenait au pouvoir. Alors il profite de chaque instant. Judy Shalom-Nir-Moses, la femme du ministre des finances, contre lequel il a défavorablement arbitré dans le débat budgétaire, a beau le traiter de "vieillard fatigué qui préfère caresser ses moutons dans sa ferme que manifester de la fermeté", il s'en moque. Malgré la récession économique, les sondages le créditent de 75 % d'opinions favorables. Un score jamais atteint par un premier ministre israélien après un an de pouvoir. "Regardez où en était sa légitimité internationale en février[date de son entrée en fonctions], où en était Arafat, et où ils en sont aujourd'hui. Pour Sharon, c'est un triomphe !", clame le secrétaire général du gouvernement, Gideon Saar. Aux yeux des Israéliens, Sharon cumule les réussites. Contre toute attente, il a facilement constitué un gouvernement d'union nationale et le préserve. Mieux, "son plus grand succès est d'avoir convaincu l'équipe Bush de son point de vue sur Arafat et les Palestiniens", explique son entourage. Ses services de communication s'y entendent pour forger l'image du père, du vieux sage, homme sensible en réalité. Savez-vous que depuis des années il est abonné au Philharmonique ? vous glisse-t-on incidemment.

Surtout, il gouverne. Et, selon les témoins, plutôt intelligemment. "Après les deux jeunots méprisants [Nétanyahou puis Barak, chefs du gouvernement de 1996 à 2001], quel soulagement : les débats sont préparés, fructueux, il y a un patron", dit un ministre. Même Avigdor Lieberman, l'âme damnée fascisante de Nétanyahou, en convient. Au départ, il était méfiant. Il constate que "finalement Sharon utilise bien les travaillistes pour mener une bonne politique". Même s'il lui reproche de ne pas frapper les Palestiniens comme ils devraient l'être : "pas avec deux tanks dans chaque ville, mais avec 200". Ensuite, Sharon le populiste, l'homme aux déclarations fracassantes, parle désormais peu. Gideon Saar : "Il est arrivé très mûr premier ministre. A ce poste, plus on s'exprime, plus on perd en crédibilité. Il est important de laisser les questions essentielles dans le flou." Il dit donc à chacun ce qu'il veut entendre. Pour Dan Méridor et Meïr Shitrit, ministres modérés de son parti, le Likoud, il évoque un futur Etat palestinien. A son ami Reouven Rivlin, likoudnik plus dur, il précise que "les Palestiniens pourront l'appeler leur Etat, mais personne au monde ne le considérera comme un Etat". Une version israélienne du Bophutswana, un bantoustan, en somme. Aux Lieberman, Landau et autres ultras, il répète qu'ils "n'ont pas à s'inquiéter", aucune Palestine ne verra le jour.

Seul l'ombre de Nétanyahou serait susceptible de l'angoisser. Lorsqu'on évoque "Bibi", qui l'invite à accentuer la pression sur les Palestiniens, Sharon rétorque, patelin : "Oui, Nétanyahou voudrait que je serre Arafat d'encore plus près. Il faut dire que lui, quand il était premier ministre, lui a serré cinquante fois la main. Moi, jamais."Beaucoup, pourtant, assurent que "Bibi", qui a la majorité du parti, trouble son sommeil. C'est autant pour le "bordurer" que pour calmer l'opinion internationale que Sharon a absolument besoin des travaillistes au gouvernement. Jusqu'ici, il n'a pas trop à craindre d'eux. Il faudrait une énorme bavure pour que Shimon Pérès claque la porte. Pourquoi donc, alors, a-t-il fallu qu'"Arik", récemment, l'humilie ? Après que l'Union européenne, le 10 décembre, eut, pour la première fois, unilatéralement vilipendé Yasser Arafat, Sharon a publiquement "remercié" Shimon Pérès pour son "excellent travail" : avoir persuadé les Européens de l'inanité du leader palestinien. Là, dans un moment d'euphorie, la nature profonde d'Ariel Sharon a semblé resurgir. Depuis qu'il a décrété Arafat "hors jeu", les médias israéliens ne cessent d'évoquer la réapparition de l'"ancien" Sharon. Le Sharon qui ne fait confiance à personne, qui masque ses intentions, concocte ses plans, se croit capable de manipuler l'opinion, le gouvernement et son propre allié américain, agit sans informer quiconque. Premier indice : le rendez-vous avec Bush, le 2 décembre ; Sharon s'y rend seul. Au retour, il informe le gouvernement succinctement. "Une rencontre importante, très fructueuse." Mais encore ? Il n'en dit pas plus.

Surtout, mille petits signes indiquent que le souvenir du Sharon de la guerre du Liban, en 1982, revient dans les têtes, celles de ses partisans, qui espèrent qu'il va "finir le boulot" - liquider l'OLP -, comme de ses adversaires, qui craignent une nouvelle "aventure calamiteuse". Lui, ses proches l'assurent, "n'y fait jamais allusion". Mais il y pense forcément, puisque tous y pensent, désormais. Le Liban, son boulet. Le plan "Grands pins", élaboré dès janvier 1982, offrait selon lui des perspectives grandioses. Un : il pulvérise l'OLP. Deux : il fait élire président libanais le chef des phalangistes chrétiens, Béchir Gémayel, qui signe la paix avec Israël. Trois : il repousse loin les forces syriennes, peut-être même hors du Liban. La fin "heureuse" espérée, plus aléatoire, était de voir les réfugiés palestiniens du Liban expulsés vers la Jordanie. Là, les Palestiniens renversaient la monarchie hachémite et instauraient leur Etat. Il ne restait qu'à officialiser le Grand Israël et inciter les Palestiniens des territoires occupés à aller dans "leur pays", de l'autre côté du Jourdain. On sait ce qui en est advenu. Au début, l'opération "Paix en Galilée" avait bien fonctionné. Mais les Européens avaient empêché Sharon d'en "finir" avec Yasser Arafat, en lui offrant une sortie vers Tunis. Puis le massacre de Sabra et Chatila (estimation moyenne : 1 000 morts, 2 000 disparus parmi les réfugiés palestiniens), préparé par les Phalanges sous supervision de Tsahal et destiné à créer la panique chez les Palestiniens, prélude à leur exode, s'était retourné contre son instigateur. Les Etats-Unis avaient "lâché" Israël, sous l'œil narquois des Syriens. Sharon s'était retrouvé l'homme le plus controversé d'Israël.

Jusqu'aujourd'hui, il souffre de ce qu'il perçoit comme une injustice, de l'image "scandaleusement erronée" qui lui est accolée. N'a-t-il pas, en vérité, "gagné" cette guerre ? Débarrassé le nord du pays de la "menace terroriste" de l'OLP ? Mieux, Sharon reste convaincu qu'il s'en est fallu de très peu pour que son plan aboutisse, auquel cas tout Israël l'aurait, comme en 1973, accueilli en héros. Au lieu de quoi 100 000 personnes l'ont conspué, à Tel-Aviv : "Sharon assassin !" Le procès pour "crimes de guerre" qui lui est intenté à Bruxelles ? Il le laisse de marbre, affirment ses proches. "Une manœuvre palestinienne misérable pour le faire tomber, parce qu'il est le rempart d'Israël." Les manifestants qui, chaque semaine désormais, scandent devant sa maison à Jérusalem "Sharon, on t'attend à La Haye" sont si peu nombreux, et lui si blindé, qu'ils ne suscitent que son mépris.

MAIS la référence de plus en plus "naturelle", dans les médias, au Liban constitue un indice inquiétant. Quand Shimon Pérès dit, le 13 décembre, que "si les assassinats ciblés continuent le jour n'est pas loin où Israël sera considéré comme un Etat criminel de guerre", il touche une fibre sensible. L'image qu'il laissera à la postérité importe beaucoup à Sharon. De Golda Meïr, grande dirigeante sioniste, l'histoire, dit-il, ne retiendra que son incapacité, comme premier ministre, à prévoir l'attaque des armées arabes, en octobre 1973. Son accession au pouvoir suprême, lui, Sharon, a bien l'intention d'en user pour laisser une image de vainqueur aux seuls dont l'opinion lui importe - "les juifs, pas les goyim [gentils] " - et gommer les scories "libanaises" qui salissent injustement sa biographie. Pour y parvenir, nombreux lui prêtent aujourd'hui "un plan secret".

Gilead Sher, l'ancien proche conseiller d'Ehoud Barak, se gausse : "Sharon n'a aucun plan, pas même de stratégie."Au gouvernement, certains corroborent, en termes plus polis, cette impression. Ariel Sharon suit deux lignes de force : délégitimer Arafat pour que disparaisse toute trace de la reconnaissance mutuelle Israël-OLP, et user les Palestiniens pour parvenir à leur "capitulation". Ensuite, les options sont ouvertes. D'autres, en revanche, sont persuadés que le Sharon des "plans grandioses" est revenu. Le 8 juin, Ouzi Benziman rapportait les confidences de plusieurs ministres. Sharon, lui disaient-ils, "prépare le terrain pour le jour où il donnera l'ordre à Tsahal de pousser Arafat vers la sortie". Cela a été écrit trois mois avant les attentats du 11 septembre. Depuis, tout se déroule comme prévu. L'euphorie aidant, l'homme des grands projets se prendrait à rêver à "un nouvel ordre" au Moyen-Orient, qui le verrait non seulement y "éradiquer le terrorisme", mais redessiner sa carte politique. Et - qui sait ? - extraire définitivement l'épine palestinienne du pied d'Israël, en la ramenant à ce qu'elle n'aurait jamais du cesser d'être : "un problème arabe", qu'il revient "aux Arabes de régler".

Le journaliste Shimon Shiffer, depuis vingt-cinq ans, suit les pérégrinations des dirigeants israéliens à l'étranger et ne cache pas combien Sharon le séduit. Il raconte l'anecdote suivante : "En février 1982, Sharon était en visite en Egypte. Chaque soir, il téléphonait à sa maman. Comment va-t-elle ? Comment vont les vaches à la ferme ? Chaque fois, sa mère concluait : "Tu es encore chez les Arabes, mon fils ? Ne crois pas un mot de ce qu'ils te racontent.""Cette méfiance, inculquée dès la prime enfance, envers "les Arabes", dit Shiffer, n'a en rien été altérée. Sharon est, dit un autre proche, "convaincu que, si par malheur les Palestiniens avaient un jour un vrai Etat, ils commenceraient par abattre les avions d'El-Al". La paix ? Il faut en parler, puisque c'est ce que les Israéliens et la communauté internationale veulent entendre, mais surtout ne pas y croire. Il faut au contraire poursuivre la conquête de la terre d'Israël et imposer, par la force, des solutions qui consolident sa sécurité, puisque, très longtemps encore, Israël restera indésirable pour son environnement arabe. "Pour Sharon, la paix, dit son confident Reouven Rivlin, ministre de la communication, ce sera pour les prochaines générations."

En attendant, ajoute-t-il, "Arik pense aujourd'hui d'Arafat ce qu'il pensait en 1982. C'est un terroriste à plein temps. N'étaient les contingences internationales, il s'en serait déjà débarrassé." 1982, le Liban, Arafat, décidément ses démons le hantent toujours. Lorsqu'il a refusé au président de l'Autorité palestinienne d'accéder à la messe de Noël à Bethléem, l'analyste politique Daniel Bensimon (Haaretz) a évoqué "un règlement de comptes qui transcende la politique". "Les ministres, ajoutait-il, n'avaient jamais vu une détermination pareille. Pour Ariel Sharon, c'était une affaire personnelle qui tient à l'hostilité viscérale qu'il éprouve pour Arafat depuis des décennies."