Cahiers Bernard Lazare

l'article a été publié dans les Cahiers Bernard Lazare en février 2002 http://www.israelfr.com/france/cbl/som222.html et se trouve aux pages 13-25.

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Mensuel du Cercle Bernard Lazare publié avec le concours du Centre National du Livre

Évaluation des responsabilités des dirigeants israéliens

et palestiniens dans l’échec des négociations de paix de

Camp David/Taba

par René Schwok, Professeur, Département de science politique, Université de Genève

Résumé

Cet article tente d'établir le plus objectivement possible quelles furent les positions des Américains, des Israéliens et des Palestiniens durant les intenses négociations de paix de 2000-2001.

Une telle approche présente non seulement un intérêt historique pour en partie déterminer quel protagoniste porte la principale responsabilité de l'abîme dans lequel s'enfonce le conflit israélo-palestinien.

Elle permet aussi de cerner avec davantage de précision quels pourraient être les paramètres réalistes d'un futur accord de paix imposé par la communauté internationale.

 

Quelles ont été les positions adoptées par les Israéliens et les Palestiniens durant les négociations de paix de 2000-2001, qui avaient commencé à Stockholm, avaient connu leur point culminant Camp David pour échouer à Taba? Un texte publié dans la prestigieuse New York Review of Books a traité de cette question, amenant une importante couverture médiatique aux Etats-Unis et en Europe. Du fait que ces thèses émanent de Robert Malley, un ancien membre de la délégation américaine qui semble rompre avec son propre camp, elles ont été d’emblée adoptées par Le Monde de Paris et Le Temps de Genève comme la preuve que c'est "l'attitude des Israéliens qui doit être dénoncée" et qu'il "faut prendre la défense d'Arafat".

Le propos de Malley, avec son co-auteur, le Palestinien Hussein Agha, consiste à essayer de comprendre la perception de la délégation palestinienne pendant le Sommet de Camp David de juillet 2000. En substance, les deux auteurs écrivent que les Palestiniens ont eu le sentiment d'avoir été forcés de se rendre Camp David, alors que les positions ne s'étaient pas suffisamment rapprochées dans les douze séances préparatoires du processus de Stockholm (printemps 2000). Ils ont perçu l'ensemble du processus comme un traquenard américano-israélien.

Malley et Agha accréditent également la thèse que les Palestiniens avaient quelques raisons de se méfier des Israéliens dont (1) les "offres généreuses" étaient insuffisantes et que (2) les Palestiniens ont fait davantage de propositions d'ouverture qu'on ne l'a généralement écrit.

Cette thèse a été qualifiée de révisionniste aux États-Unis car le public avait jusqu'alors été confronté à la version de la plupart des responsables politiques américains, le Président Clinton en tête, selon laquelle la res-ponsabilité principale de l'échec incombe aux dirigeants palestiniens qui n'ont pas été à la hauteur du courage

du premier ministre Ehud Barak En substance, si les Palestiniens avaient dit "oui" aux propositions de paix américaines, ils disposeraient aujourd'hui d'un État viable sur environ 100 % des territoires perdus en 1967, avec Jérusalem arabe pour capitale, la souveraineté sur l'esplanade des mosquées et une solution juste au problème des réfugiés.

En France, la thèse de Agha et Malley apparaît également d'une certaine manière comme révisionniste dans la mesure où la principale version qui avait été véhiculée était celle des Palestiniens selon laquelle ceux-ci avaient bien eu raison de refuser toutes les scandaleuses propositions américaines et israéliennes à Camp David qui justifient leur frustration et le déclenchement de l’"intifada al-Aqsa ".

 

Quelques remarques épistémologiques sur les sources

Pour se forger une opinion personnelle, on dispose déjà d'une masse impressionnante de témoignages des principaux négociateurs israéliens, palestiniens et américains, disponibles en anglais et sur le web. Ils prennent la forme d'extraits de "journaux" de bord ou d'interviews avec des journalistes. Nous avons pu également réaliser un entretien exclusif le 30 octobre 2001 à Genève avec Yossi Beilin, un des principaux négociateurs israéliens à Taba.

Il manque cependant les Mémoires du Président Clinton, qui ne seront pas publiées avant 2003, un essai retrospectif de Dennis Ross (prévu pour 2002), ainsi que les souvenirs du premier ministre Ehud Barak, du Président Yasser d'Arafat et des principaux négociateurs. L'ouverture des archives dans 25 à 30 ans sera évidemment la bienvenue, même si elles risquent d'être lapidaires car les prises de note écrites étaient interdites à Camp David.

Sur ces bases documentaires, on peut déjà se forger une opinion relativement solide même s'il faut rester conscient du caractère partiel et partial de ce genre de comptes-rendus souvent traduits de l'arabe et de l'hébreu et du fait que ces négociateurs apportent leur témoignage en fonction de leur combat actuel et de leurs ambitions politiques personnelles

 

Evaluation des thèses de Malley et Agha

Les propositions israéliennes étaient-elles "généreuses"?

Les propositions israéliennes étaient-elles "généreuses"? Poser la question dans ces termes, comme le font Malley et Agha, ne peut évidemment qu'engendrer une réponse négative, tant la formulation est biaisée à la base. D'un point de vue palestinien, une proposition israélienne n'est jamais "généreuse" puisque le "voleur sioniste" ne fait que leur rendre ce qui leur est dû.

Plus fondamentalement, la problématique scientifique intéressante est la suivante : y a-t-il eu de véritables propositions israéliennes d'ouverture? Surtout étaient-elles acceptables par les Palestiniens? En fait, il apparaît bel et bien que les premières idées israéliennes avancées au début du Sommet de Camp David peuvent rétrospectivement apparaître comme insuffisantes dans la mesure où elles amenaient à découper le futur État palestinien en sortes de cantons, tout en annexant environ 9% de la Cisjordanie. En regard de ce que les Israéliens accepteront plus tard, leur position de départ dans la négociation apparaît effectivement modeste même si elles constituaient un énorme pas par rapport aux positions du Likoud.

 

Mais faut-il juger les Israéliens sur leur position de départ ou sur leur disponibilité dans la négociation ? Robert Malley et de Hussein Agha apportent eux-mêmes la réponse : les Palestiniens étaient convaincus que les Israéliens et les Américains agissaient de concert. Les Palestiniens avaient bien perçu que la tactique de Barak consistait à partir d'une position de départ relativement dure tout en faisant comprendre qu'il se rallierait in fine aux propositions américaines si les Palestiniens avançaient des contre-propositions.

Ce fait est confirmé par Akram Haniyyé, responsable du journal officieux Al-Ayyam et membre de la délégation palestinienne à Camp David. Il atteste que les Palestiniens ont perçu les suggestions américaines comme des propositions israéliennes, à tel point qu'il utilise l'expression (abusive) de "fusion sans failles des positions israélienne et américaine". Il cite également à plusieurs reprises la même anecdote où Arafat rejette des idées américaines de compromis en disant : "ces idées sont israéliennes. Leurs délégués me les avaient déjà communiquées".

Ainsi, Agha et Malley démontrent paradoxalement qu'il ne faut pas juger Barak sur ses propositions initiales mais bien sur sa disponibilité à endosser les idées américaines qui allaient bien au-delà. Le premier ministre israélien avait bel et bien déjà fait comprendre à Camp David, qu'il pouvait "acquiescer [un État palestinien] couvrant environ 95% des territoires". Le "leader" palestinien Faisal Husseini a également confirmé avant son décès que "Barak avait accepté de se retirer de 95% des territoires palestiniens occupés avant 1967". Cela contredit la nouvelle thèse de l'Autorité palestinienne développée en juillet 2001 selon laquelle Israël n'aurait été disposé à se retirer que de 91% des territoires occupés et aurait revendiqué 10% supplémentaire en location.

Malley rappelle aussi que Barak n'avait finalement pas rejeté la proposition américaine selon laquelle, concernant Jérusalem, "il aurait été octroyé à la Palestine la souveraineté sur les quartiers arabes, et sur les quartiers chrétiens et musulmans de la Vieille Ville". Ainsi, le révisionniste Malley contredit une version encore plus révisionniste, celle de juillet 2001 de l'OLP selon laquelle "les Palestiniens auraient été forcés de reconnaître l'annexion par Israël de toute la partie arabe de Jérusalem Est".

Les propositions palestiniennes étaient-elles constructives?

Agha et Malley assurent que les Palestiniens ont fait davantage de propositions constructives qu'on ne l'a généralement écrit. Leur argumentation se développe d'abord autour de la formulation suivante : les Palestiniens avaient déjà offert leurs principales concessions en entrant dans le processus d'Oslo, en acceptant en 1988 de déclarer caduque la charte de l’OLP et en se résignant au fait politique israélien. Mais un tel raisonnement ne s'apparente-t-il pas à une forme de sophisme? Cela revient à écrire en substance: "les Palestiniens ont fait des concessions parce qu'ils avaient l'impression qu'ils les avaient déjà faites".

Ambiguïtés palestiniennes par rapport à l'échange de territoire

De manière plus intéressante, Agha et Malley affirment que les Palestiniens avaient "accepté le principe qu'Israël annexerait certaines implantations de Cisjordanie en échange d'un montant équivalent de territoire israélien". Ils étaient ouverts à l'idée d'une division de Jérusalem-Est, octroyant une souveraineté israélienne sur le Quartier juif de la Vieille Ville, le Mur Occidental et les quartiers juifs.

Khalil Shikaki va encore plus loin que Agha et Malley. Pour ce professeur à l'Université de Naplouse, directeur du "Center for Policy and Survey Research" de Ramallah et source de nombreux textes révisionnistes, Arafat aurait négocié directement avec Clinton et lui aurait soumis une carte proposant qu'Israël puisse annexer les quartiers juifs de Jérusalem-Est, 3% de la Cisjordanie, incluant les trois plus important blocs de colonies, y compris Ariel, en échange de 3% de territoire israélien.

Sylvain Cypel franchit une étape supplémentaire puisqu'il affirme que les Palestiniens "peuvent accepter des aménagements pour le maintien de blocs de colonies en Cisjordanie (sur […] peut-être 4% ou 5%)". Pour le même journaliste, ce sont les Palestiniens qui ont proposé, concernant Jérusalem, "là où la population est arabe, c'est aux Palestiniens, là où elle est juive, aux Israéliens".

Ces affirmations posent cependant au moins deux problèmes méthodologiques : (1) les dirigeants palestiniens ont clairement contesté avoir fait des concessions sur Jérusalem-Est. Au contraire, Arafat a qualifié de telles hypothèses de "désastreuses" et "dangereuses". Akram Haniyyé cite ainsi la réponse privée d'Arafat aux Américains : "nous revendiquons la pleine souveraineté sur la partie de Jérusalem occupée en 1967". Abu Mazen a également déclaré : "il est clair que Jérusalem Est doit nous être retournée et que c'est Jérusalem Ouest [sic] qui doit être une ville ouverte";

(2) on ne possède aucune trace écrite des propositions palestiniennes sur un échange de territoire (contrairement aux propositions sur les réfugiés).

 

 

 

 

Les Palestiniens nient le lien symbolique des Juifs avec le Temple

Une des principales pommes de discorde à Camp David a concerné les liens du peuple juif avec l'Ancien Temple de Jérusalem. La délégation palestinienne a catégoriquement refusé d'envisager une souveraineté symbolique d'Israël sur le "Mont du Temple" [le sous-sol de l'"Esplanade des Mosquées"] en échange de la réaffirmation de la souveraineté palestinienne sur cette Esplanade et l'interdiction absolue aux Israéliens d'y procéder à des fouilles archéologiques.

En effet, aussi incroyable que cela puisse paraître pour des Occidentaux, dans la mythologie palestinienne et arabe, le "Temple de Salomon ne se situe pas sous le Dôme du Rocher". Cet énorme mensonge est véhiculé par Arafat lui-même pour qui le "Temple était à Naplouse". Ce même type d'affirmation inouïe a été propagée par les principaux négociateurs palestiniens "modérés" Abu Alaa, Nabil Sha'ath et Saeb Ereiqat, ainsi que la plus haute autorité religieuse palestinienne, Sheikh Ikrima Sabri et de l'Islam sunnite, Sheikh Mohammed Sayyed Tantawi.

Cette observation est importante parce qu'elle offre un éclairage complémentaire au contexte du déclenchement des violences, le 28 septembre 2000. N'oublions pas que l'"intifada" s'appelle "al Aqsa" et qu'elle est justifiée par l'Autorité palestinienne par l'argument (fallacieux) que les "Israéliens veulent détruire les Mosquées".

Évaluation

Le premier problème posé par la thèse des "propositions d'ouverture palestiniennes" est que Agha et Malley reconnaissent, en se contredisant, que les "Palestiniens n'ont soit jamais dit oui aux idées américaines soit jamais présenté une contre-proposition incontestable et spécifique de leur part". Difficile, dans ces conditions, d'accréditer ce genre de sources.

Le deuxième problème vient du fait que les dirigeants américains, Clinton en tête, et israéliens se souviennent seulement que "les Palestiniens ont rejeté l'ensemble du paquet de Camp David".

Le troisième problème posé par la thèse des "propositions d'ouverture palestiniennes" est que les dirigeants palestiniens les nient farouchement. Ils se sont en effet vantés à de nombreuses reprises d'avoir rejeté le "diktat israélo-américain", qualifié par Arafat de "moins qu'un Bantoustan" et ont justifié devant la Commission Mitchell l’"intifada al Aqsa" par le caractère scandaleux des propositions qui leur ont été soumises à Camp David.

Le quatrième problème est que les comptes-rendus des négociations de paix de Taba n'indiquent pas non plus que les Palestiniens aient été aussi ouverts aux propositions américaines que la thèse révisionniste ne le prétend.

 

"Les paramètres Clinton"

Les propositions américaines à Taba (décembre 2000) se rapprochent encore davantage de celles des Palestiniens qu'à Camp David. Les "paramètres Clinton" amenaient ainsi les Israéliens à accepter que l'Etat palestinien soit établi sur un territoire qui correspond à 99 % des territoires occupés, avec une véritable continuité territoriale. Israël devait céder une partie de son territoire d'avant 1967 pour agrandir Gaza (territoire de Haloutza) et laisser passer une route sous contrôle palestinien entre Gaza et la Cisjordanie.

Du fait que Clinton avait inclus dans ses paramètres la sécurité de la route entre Gaza et la Cisjordanie, il n'est pas abusif de prétendre qu'il était proposé presque 100% aux Palestiniens. Clinton avait en effet formulé sa proposition de sorte que, si l’attitude des Palestiniens était favorable, ils pourraient présenter cette solution devant leur public comme une solution "à 100%".

Israël devait s'engager à totalement évacuer Gaza, à démanteler toutes les implantations de Cisjordanie sauf trois blocs (voir infra) et à ce que les quartiers arabes de Jérusalem deviennent la capitale de l'Etat palestinien.

En contrepartie, Israël pouvait annexer les quartiers juifs de Jérusalem Est. L’Etat hébreu aurait également pu annexer trois blocs de colonies installés en Cisjordanie (Maalé Adoumim, Gush Etzion et Ariel). D'autres garanties étaient données à Israël comme la non-militarisation du futur Etat palestinien et la présence temporaire de forces internationales de contrôle sur les hauteurs qui surplombent le Jourdain.

Pour notre part, comme l'Union européenne, nous pensons que le Plan Clinton méritait d'être soutenu. Il n'était certes pas parfait, comme ne l'étaient pas davantage les autres plans présentés par l'Administration Clinton en Irlande, en Bosnie, au Kosovo et en Macédoine. Et, pourtant, ils ont grandement contribué à la paix dans ces conflits. Le Plan Clinton ne pouvait pas obtenir un accueil enthousiaste car il imposait des compromis difficiles aux deux parties sur la base de la reconnaissance des nationalismes juif et palestinien. A défaut de toute autre, il était néanmoins dans les grandes lignes la moins mauvaise des solutions, pour reprendre l'expression généralement consacrée aux mérites et aux limites de la démocratie.

 

 

Réception des "paramètres Clinton" par les protagonistes

Les appréciations divergent sur la réception qui en a été faite par les protagonistes. Leur acceptation par le gouvernement le plus "colombe" de l'histoire d'Israël n'est pas contestée. L'ancien ministre des affaires étrangères, Shlomo Ben Ami, confirme que son gouvernement avait proposé de restituer 94.5% des territoires occupés, sans compter l'octroi d'une partie du territoire israélien près de Gaza ou au Sud de la Cisjordanie et un passage pour une route entre Gaza et cette même Cisjordanie, donc près de 100%. Les seules réserves israéliennes concernaient des détails mineurs, des arrangements de sécurité et des clarifications concernant l'Esplanade des Mosquées/Mont du Temple.

Cependant, selon la thèse révisionniste, l'échec n'en est pourtant pas imputable aux Palestiniens qui ont fait de nombreuses offres d'ouverture. Leurs négociateurs ont bien accepté d’entrer en matière sur un échange d'environ 2 % du territoire (120 km2) couvert par les colonies contre du territoire israélien de quantité et de qualité égale. Ce point est confirmé par Shlomo Ben Ami. Ils n'auraient pas non plus catégoriquement refusé d'imaginer une annexion par Israël de quartiers juifs de Jérusalem-Est. Certaines des garanties de sécurité à Israël n'auraient pas fondamentalement été rejetées par les Palestiniens, même si, évidemment, de nombreux points de divergence demeuraient.

A ce stade, il est intéressant de souligner deux paradoxes. Ce sont en fait les négociateurs palestiniens qui n'ont cessé de rappeler que les colonies israéliennes ne couvrent qu'environ 120 km2 de la Cisjordanie et de Gaza, soit une grosse commune française. Cela représente environ 2 pour mille des territoires occupés par Israël en 1967 (environ 50.000 km2)! Leur annexion par Israël en échange d'un territoire israélien de superficie équivalente correspond bien à l'interprétation anglo-saxonne de la résolution 242, la seule qui fait foi et qui a été formulée à dessein, selon laquelle Israël doit se retirer de territoires occupés et non des territoires occupés.

Deuxième paradoxe, les négociateurs palestiniens sont bien entrés en matière sur la cession à Israël de trois blocs de colonies et de quartiers juifs d'Israël, alors qu'ils n'ont cessé dans le même temps d'essayer de convaincre la communauté internationale que la cause principale du conflit était due à ces implantations.

lI n'en demeure pas moins que ces implantations civiles israéliennes sont illégales en regard du droit in ternational, qu'elles ont été maintes fois condamnées par la communauté internationale, Etats-Unis y compris,

qu'elles affaiblissent grandement la position diplomatique d'Israël, qu'elles constituent une humiliation permanente pour les Palestiniens et que leur utilité stratégique est contestable à de nombreux égards.

Pour revenir à la thèse révisionniste, le problème principal épistémologique pour l’historien est qu'elle est contredite par la version officielle palestinienne. Dans un document public, l'Autorité palestinienne affirme en effet avoir clairement refusé la plupart des points du Plan Clinton. Telle en a été également la perception des Américains. Selon Dennis Ross, "les Palestiniens ont posé tellement de réserves [aux propositions Clinton] qu'ils les ont vidées de leur sens".

D'abord, l'Autorité palestinienne a contesté que le Plan Clinton soit conforme aux résolutions des Nations Unies comme les juristes du Département d'Etat l'affirment.

Surtout, Abou Mazen, pourtant une "Colombe" palestinienne, a défendu la position que jamais un négociateur palestinien n'avait fait la moindre concession à Taba. Il rappelle qu'Arafat est le seul maître à bord et qu'il a également eu raison de rester intransigeant, particulièrement sur Jérusalem-Est qui doit rester entièrement sous souveraineté palestinienne.

Quant à Abu Alaa, le chef de la délégation palestinienne - considéré comme un "modéré" et à la source de la plupart des informations "off the record" de la thèse révisionniste - il a pourtant multiplié les déclarations selon lesquelles les propositions Clinton étaient inacceptables.

 

Les Palestiniens exigent une immigration sans entraves en Israël

Clinton avait proposé que les réfugiés puissent s'établir sans limites dans le futur Etat palestinien, ainsi que dans les territoires concédés par Israël pour agrandir Gaza ou le Sud de la Cisjordanie. Ils devaient être largement indemnisés (la somme de 40 milliards de dollars a été articulée). De plus, des pays comme l'Australie et le Canada étaient prêts à en accueillir jusqu'à 300'000. Pour Clinton, cependant, une libre immigration des Palestiniens en Israël est exclue car elle serait source de problèmes sans fin. Ce sont aux Israéliens de fixer le nombre de Palestiniens qu'ils veulent accueillir.

Ainsi, pour les Américains, parmi les options envisageables, il y a une possibilité que le gouvernement israélien autorise les réfugiés qui veulent vivre en paix de s'installer en Israël. Dans cette perspective, il ne s'agit pas d'un "droit au retour". C'est d'ailleurs pour cela que le gouvernement israélien avait accepté en décembre 1948 la résolution 194 de l'Assemblée générale des Nations Unies car celle-ci mettait sur le même pied cette option avec d'autres options comme la réinstallation dans les parties de l'Etat arabe [palestinien] occupées par la Jordanie et l'Egypte. Les Etats arabes ont par contre refusé cette résolution jusqu'à la fin des années 1960, précisément pour cette raison, car elle ne garantit pas de "droit au retour".

Les Israéliens ont accepté les lignes directrices américaines comme le révèle un "non papier". Le ministre israélien Yossi Beilin affirme avoir proposé environ 100'000 réfugiés, en priorité du Liban. Le gouvernement israélien a également multiplié les gestes symboliques dans son "non papier" en se référant aux "spoliations". Il n'a cependant pas reconnu sa responsabilité dans l'origine du problème des réfugiés, l'attribuant au rejet par les Arabes du Plan de Partage de 1947 et au déclenchement de la guerre.

Pour les négociateurs palestiniens, le plan Clinton est inacceptable car tout réfugié doit avoir le choix d'immigrer en Israël sans limites. Seule concession, on pourrait étaler leur immigration. Le "non papier" palestinien de janvier 2001 est clair: "Tous les réfugiés qui résident actuellement au Liban […] seront autorisés à retourner en Israël [] Sans porter préjudice au droit de tout réfugié de retourner en Israël, et en plus du retour de réfugiés mentionnés ci-dessus, un minimum de xx [chiffre à préciser] réfugiés par an sera autorisé à retourner en Israël". L'ancien ministre israélien, Shlomo Ben Ami, affirme pour sa part que la délégation palestinienne avait exigé un nombre d'environ 1 million 500'000 personnes sur dix ans. Yossi

 

 

Beilin nous a pour sa part déclaré que les exigences palestiniennes étaient moindres, sans pour autant nous citer de chiffres précis.

Notons que les négociateurs palestiniens refusent la perspective d'une immigration des réfugiés dans le futur Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza : "le droit au retour signifie un retour en Israël, non dans l'Etat palestinien".

Abu Alaa rappelle aussi que la libre immigration n'est pas un élément symbolique et que les divergences avec les propositions américano-israéliennes sont fondamentales. Abu Mazen partage cette opinion et rappelle que le "droit au retour" doit être appliqué. On est loin de la thèse révisionniste selon laquelle les Palestiniens étaient prêts à admettre "un retour d'un nombre très limité de réfugiés en Israël".

Les Palestiniens acceptent le fait politique israélien mais pas sa légitimité morale

Une énigme demeure : pourquoi certains négociateurs palestiniens ont-ils été si loin dans la reconnaissance d'Israël, n'excluant pas de discuter d'échanges territoriaux ? Et comment peut-on expliquer dans le même temps qu'ils soient demeurés si intransigeants sur la reconnaissance du lien symbolique des Juifs avec le Mont du Temple et si insensibles à la crainte des Israéliens d'être mis en minorité par l'octroi aux Palestiniens d'un droit effectif de libre immigration en Israël?

Notre hypothèse est que les Palestiniens sont prêts à tolérer le fait politique israélien comme une réalité, si possible temporaire, en s'illusionnant de pouvoir finalement remporter la victoire par l'arme démographique. Mais, comme le relèvent Agha et Malley, l'immense majorité des Arabes n'accepte pas la "légitimité morale" et historique de l'Etat d'Israël. Le drame est qu'ils contribuent à accréditer la thèse selon laquelle le nationalisme juif est assimilable aux Croisades et à une forme de colonialisme raciste ou d'apartheid habilement manipulée par le puissant "lobby juif" américain qui joue sur la mauvaise conscience occidentale hantée par un génocide banalisé ou même nié.

 

Conclusion : la thèse révisionniste résiste difficilement à l'examen

La thèse révisionniste de Agha et Malley a le mérite de nous conduire à remettre en cause certaines idées reçues, à retourner aux sources, à confronter des versions contradictoires et à essayer de dégager le maximum de cohérence.

Néanmoins, leur version suscite nos réticences dans la mesure où elle se fonde sur un mode de narration discutable. Leur interprétation procède par empathie, se fondant presque exclusivement sur la manière dont certains négociateurs palestiniens disent avoir perçu le processus. Mais pour se rapprocher d'une version objective, Agha et Malley devraient davantage procéder par intersubjectivité en confrontant les versions israéliennes et américaines.

Autre problème posé par Agha et Malley, leur argumentation n'est pas dénuée de sophisme avec des raisonnements du genre : "les Palestiniens ont fait des concessions parce qu'ils avaient eu le sentiment de les avoir déjà faites avant".

Enfin, la principale difficulté de l'approche révisionniste est qu'elle est fondée sur une base empirique extrêmement ténue, souvent contredite par Agha et Malley eux-mêmes, et surtout démentie avec vigueur par les négociateurs palestiniens comme notre article a essayé de le démontrer avec forces de citations.

D'un point de vue logique, un point nous paraît indiscutable : les pro-Palestiniens ne peuvent pas donner raison à l’Autorité palestinienne de n’avoir pas fait arrêter l’intifadah du fait des humiliantes propositions américaines et israéliennes à Camp David et Taba, et prétendre dans le même souffle que Arafat les avait acceptées. Soit les dirigeants palestiniens ont bien eu raison de rejeter les propositions de Clinton et Barak, soit, ils les ont acceptées. Mais on ne peut pas tenir le même discours à la fois.

A ce stade de la documentation en notre possession, nous pouvons avancer les conclusions suivantes : les négociateurs palestiniens n'ont pas contesté le fait politique israélien, mais ils ont refusé d'en reconnaître la légitimité historique et morale. Ils ont ainsi bel et bien exigé un droit d'immigration massive des réfugiés palestiniens en Israël tout en excluant qu'ils soient installés dans le futur Etat palestinien. Arafat en tête, ils ont également nié de manière proprement inouïe les liens symboliques des Juifs avec le Mont du Temple et avec Jérusalem.

Sur la base de sources plutôt israéliennes, il apparaît que certains diplomates palestiniens ont pu entrer en matière sur l'idée d'une annexion par Israël d'environ 2% de la Cisjordanie et des quartiers juifs de Jérusalem-Est en échange de territoire israélien de quantité et de qualité équivalente. Le principal problème épistémologique qui se pose est que les principaux négociateurs palestiniens ont clairement affirmé a posteriori n’avoir jamais accepté un tel marchandage. Est-ce parce qu’ils ont eu peur pour leur avenir politique et personnel s’ils avaient reconnu de telles concessions ? Gageons que les pro-Palestiniens révisionnistes du type Agha et Malley avanceraient une telle hypothèse. Ou est-ce, tout simplement parce qu’ils pensent ce qu’ils disent. Gageons que les pro-Palestiniens et les pro-Israéliens classiques se retrouveraient (pour une fois unis), dans cette seconde interprétation.

Quant au gouvernement Barak, on ne peut pas continuer à lui reprocher de n’avoir proposé qu’une sorte de Bantoustan invivable aux Palestiniens. Pour apprécier sa position, il ne faut en effet pas se baser uniquement sur sa position de départ dans le "jeu" ("game") du processus de négociation. Il faut plutôt apprécier sa claire disponibilité à reprendre les propositions américaines, aussi bien déjà à Camp David qu’à Taba. Ainsi, la documentation en notre possession, appuyée sur les témoignages des dirigeants américains (Clinton, Ross), indique sans ambiguïté que le gouvernement Barak avait bel et bien fini par se rallier à la création d'un Etat palestinien sur environ 100% des territoires occupés en 1967, y inclus les quartiers arabes de Jérusalem, le démantèlement des colonies de peuplement sauf trois blocs, et une solution acceptable au problème des réfugiés.

ANNEXE : LES "PARAMETRES CLINTON"

 

"[…] une solution juste se situerait autour de 95 %, soit entre 94 % et 96 % de la Cisjordanie pour l’État palestinien.

- La terre annexée par Israël devrait être compensée par un échange de terres de 1 % à 3 %, en sus des arrangements pour le " passage protégé permanent " [qui relie la Cisjordanie à la bande de Gaza]. Les parties devraient également envisager un échange de terres louées pour satisfaire leurs besoins respectifs.

- Les parties devraient élaborer une carte qui tienne compte des critères suivants : 80 % des colons rassemblés dans des blocs de colonies, la continuité [territoriale], le minimum d'annexion de territoire à Israël, le minimum de Palestiniens affectés par cette annexion.

[Après le retrait], une petite présence israélienne serait maintenue sur des sites militaires spécifiques dans la vallée du Jourdain, sous l'autorité de la force internationale pendant une nouvelle période de 36 mois.

- Les stations d'alerte avancées : Israël maintiendrait trois installations en Cisjordanie, en liaison avec une présence palestinienne de liaison. Le maintien de ces stations pourrait être révisé au terme d'une période de 10 ans, tout changement de statut devant être mutuellement agréé. […]

L'Etat de Palestine devrait être souverain dans son espace aérien […] et un État non militarisé. […]

Sur Jérusalem : ce qui est arabe devrait être palestinien et ce qui est juif israélien. Cela s'appliquera également à la vieille ville. […].

- Par rapport au Noble Sanctuaire [l'esplanade des Mosquées]-Mont du Temple : [Clinton] propose deux formules :

1) Souveraineté palestinienne sur le Noble Sanctuaire et souveraineté israélienne sur le Mur occidental a) et l'espace sacré pour les juifs dont il fait partie ; ou b) et le Saint des Saints dont il fait partie.

2) Souveraineté palestinienne sur le Noble Sanctuaire et souveraineté israélienne sur le Mur occidental, plus une souveraineté fonctionnelle sur la question des excavations sous le Noble Sanctuaire ou derrière le Mur. De cette manière, un consentement mutuel serait requis avant tout travail d'excavation. […]

Pour les réfugiés cinq possibles " points de chute "[homes]: l’État de Palestine, les régions d'Israël qui seraient transférées à la Palestine dans un échange de territoires, la réhabilitation dans les pays d'accueil, une réinstallation dans des pays tiers, l'admission en Israël.

- L'accord préciserait que le retour en Cisjordanie et à Gaza, ou dans les zones acquises par l'échange de territoires, serait un droit de tous les réfugiés palestiniens, tandis que la réhabilitation dans les pays d'accueil et la réinstallation dans des pays tiers, ou l'admission en Israël, dépendraient des politiques de ces pays. […]

- Le président estime que ce sont là les grandes lignes d'un accord juste et durable. Il donne aux Palestiniens la possibilité de déterminer leur avenir sur leur propre terre, un État palestinien souverain et viable reconnu par la Communauté internationale, El Qods Jérusalem étant sa capitale, la souveraineté sur le Noble Sanctuaire et une

nouvelle vie pour les réfugiés.

- Cela assure au peuple d'Israël une véritable fin du conflit, une sécurité réelle, la sauvegarde des liens religieux sacrés, l'incorporation de 80 % des colons en Israël et la Jérusalem historiquement la plus large possible reconnue par tous comme sa capitale […]".

 

"Propositions de William Clinton aux négociateurs palestiniens et israéliens", Monde diplomatique, version électronique, décembre 2000. http://www.monde-diplomatique.fr/cahier/proche-orient/propclinton.