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Halte au lynchage médiatique d'Israël !

PAR LUC ROSENZWEIG, Journaliste
Le Figaro, 15 avril 2002

J'ai participé, comme juif et comme citoyen, à la manifestation organisée par le Crif, le 7 avril, contre les agressions antisémites en France et pour la solidarité avec le peuple israélien. C'était à Lyon, où cette manifestation fut remarquable de dignité, de retenue, et où nul débordement d'extrémistes ne put être déploré.

J'ai été interpellé, en tant que journaliste, par mes voisins de rang à propos du traitement par les principaux médias, de la presse écrite et de l'audiovisuel, de la guerre au Proche-Orient. Mes interlocuteurs étaient très loin de l'agressivité imbécile des nervis de la manifestation parisienne, dont les exactions envers les journalistes couvrant l'événement méritent la réprobation la plus sévère et les sanctions appropriées.

Ces femmes et ces hommes me faisaient part de leur tristesse et de leur angoisse devant ce qui leur apparaissait comme une profonde injustice : la lecture unilatérale, simplificatrice et bien souvent falsificatrice d'une guerre, parce qu'il faut bien appeler les choses par leur nom, où deux peuples s'opposent au nom de deux conceptions contradictoires de la légitimité à être là, sur cette terre de Palestine.

Naguère, il m'est arrivé à maintes reprises, dans des rassemblements, réunions et colloques consacrés à la question du Proche-Orient, de prendre la défense des organes de presse où je travaillais alors, lorsque les plus exaltés des défenseurs de la cause israélienne leur reprochaient de ne pas adopter purement et simplement les points de vue, analyses et règles sémantiques en vigueur dans les sphères officielles de l'État juif. Nous faisions alors, quelques collègues et moi-même, valoir qu'en la matière nous étions bien souvent en retrait, sur le fond comme sur la forme, des critiques formulées par les médias israéliens eux-mêmes envers la politique des gouvernements qui se sont succédé dans le pays.

Aujourd'hui, on est contraint de constater que les barrières les plus élémentaires de la précaution journalistique ont été franchies, et que la colère des lecteurs de journaux, des auditeurs de radio et des téléspectateurs ne relève pas uniquement d'une paranoïa qui se serait brusquement emparée des quelque 650 000 personnes relevant de manière plus ou moins étroite de la communauté juive de France.

La passion, mauvaise conseillère, s'est emparée de rédactions entières, nulle d'entre elles n'étant épargnée. On se dispense, au nom d'une " vérité de droit commun " qui aurait été établie par un consensus de la profession, des règles qui, en d'autres circonstances, sont appliquées par tous les organes de presse prétendant à la qualité, sinon à l'objectivité. De la critique éditorialisante nécessaire et légitime, la condamnation de la politique d'Ariel Sharon glisse vers la diabolisation de l'individu Sharon.

Nul conflit, aujourd'hui, ne peut avoir lieu sans que ne soit désigné le " bad guy ", le salaud qui doit être mis au ban du monde civilisé, et rejoindre Saddam Hussein et Slobodan Milosevic, quand ce n'est pas Hitler, sur le banc d'infamie internationale. Ainsi, on reprend, sans le critiquer, le vocable de " criminel de guerre " dont l'affublent ses ennemis mortels. On peut ne pas aimer Sharon, et préférer pour Israël un autre style de leader, mais son lynchage moral atteint aujourd'hui la dignité d'un peuple qui l'a d'abord élu, et qui, ensuite, soutient dans sa très grande majorité ce qu'il considère, malheureusement, comme la seule réponse possible aujourd'hui aux agressions sauvages dont il a été victime.

Sharon tueur d'enfants, Sharon boucher de victimes innocentes, Sharon enfin dont la seule existence charnelle permet à qui veut de laisser libre cours à une judéophobie sans rivages... A l'inverse, la béatification médiatique de Yasser Arafat, l'assiégé, le proscrit sur sa propre terre, ne s'encombre pas de nuances. Il est le plus faible, donc il est le gentil. Si l'on passait en boucle, sur nos grandes chaînes, les propos tenus ces derniers jours par le raïs sur Al Jezira, à la même fréquence que l'on nous présente les corps sanguinolents de combattants palestiniens tués ou blessés par Tsahal, cela dérangerait, et mettrait à mal l'agréable sentiment d'être toujours du bon côté en s'apitoyant sur les malheurs des Palestiniens.

On nous fera crédit d'avoir suffisamment d'expérience professionnelle pour repérer les techniques qui permettent aux médias de s'exonérer à bon compte de l'accusation de partialité, voire de manipulation. On ouvre ses colonnes et ses micros, certes, aux porte-parole des deux camps : une fois Elie Barnavi, une fois Leïla Shahid. Mais le reste du temps, on adopte la terminologie de l'un des protagonistes. Les enragés européens propalestiniens du style José Bové sont baptisés " pacifistes ", même lorsqu'ils accusent les services secrets israéliens d'avoir perpétré les attentats contre des lieux juifs en France.

Une nouvelle bouleversante, comme la mort d'un prêtre catholique lors du siège de l'église de Bethléhem est annoncée et fanfare au début des journaux télévisés de 20 heures, pour être piteusement et subrepticement démentie trente minutes plus tard. Tout est bien qui finit bien. A demain. Bonsoir. Générique...

La diffusion, bruts de décoffrage, de témoignages, accablants pour Tsahal du style, " l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours " est devenue la règle, dans la presse écrite comme dans l'audiovisuel. On apprendra sans doute, peu après, qu'il s'agissait à tout le moins d'exagérations, sinon d'inventions pures et simples, mais qu'importe, la vie passe, l'information aussi. Ce ne sont là que quelques exemples parmi une multitude, et loin de moi l'idée de clouer au pilori tel ou tel organe de presse : il s'agit d'un climat général, dont, de temps à autre, quelques journalistes plus scrupuleux parviennent à s'extraire. C'est pourquoi je suis triste, comme journaliste, comme juif, comme citoyen.