Lun 24 fév 2003
L’ancien secrétaire d’État adjoint pour le Proche-Orient relève « l’ironie » de la position française sur l’Irak
Richard Murphy à « L’Orient-Le Jour » : L’accès à travers la Turquie permet de réduire les pertes en vies humaines

New York - correspondante de « L’Orient-Le Jour » Sylviane ZÉHIL

Ancien secrétaire d’État adjoint pour le Proche-Orient et de l’Asie du Sud sous le président Reagan, l’ambassadeur Richard Murphy connaît parfaitement le dossier de la région. Il a été ambassadeur des États-Unis en Syrie (1974-1978), en Arabie saoudite (1981-1983), en Mauritanie (1971-1974) et aux Philippines (1978-1981). «L’Orient-Le Jour» l’a rencontré à son bureau au Council on Foreign Relations où il occupe le poste de président du Middle East Institute pour discuter du dossier de l’Irak.

Q - La guerre d’Irak semble être proche. Faut-il penser que les voies diplomatiques sont fermées et que le conflit est inévitable ?
R - « La réponse est entièrement entre les mains de Saddam Hussein. Il a eu largement le temps de se plier aux demandes du Conseil de sécurité. Il n’a pas coopéré activement et totalement aux demandes des inspecteurs de l’Onu. Nous ne savons pas ce qu’il est advenu des stocks d’armes chimiques, biologiques et autres produits qui étaient en sa possession. Le gouvernement irakien prétend les avoir détruits sans donner de preuves crédibles. Aucun inspecteur ne les a encore vus. La question a été posée au gouvernement irakien depuis douze ans. Je ne suis pas optimiste que dans les prochaines semaines on aura une réponse. Nous n’avons pas vu cette volonté de collaborer totalement. Augmenter le nombre des inspecteurs n’est pas une solution. Les inspecteurs ne sont pas des détectives. L’exemple de démilitarisation de l’Afrique du Sud et du Kazakhstan nous rappelle ce que veut dire une coopération réelle de désarmement des armes de destruction massive. L’Irak n’a pas atteint le niveau de coopération requis.»

Q - La guerre aura-t-elle lieu, comme beaucoup le pensent, avant la mi-mars ?
R - « Ce serait insensé de ma part de spéculer. Le nombre de militaires américains et britanniques a augmenté rapidement ces dernières semaines. Je pense que le président Bush a retardé l’arrivée de milliers de troupes dans le but de montrer sa volonté d’éviter la guerre. Je pense qu’à la fin de ce mois, leur nombre augmentera de manière significative. L’Amérique n’est pas poussée par le désir d’aller en guerre en mars à cause du climat et de la haute température de l’été, mais par un manque de crédibilité de la réponse irakienne et le manque de coopération avec les inspecteurs de l’Onu. »

Q - Y aura-t-il une nouvelle résolution qui ralliera les autres membres du Conseil de sécurité récalcitrants à une intervention armée en Irak ?
R - « Il est question d’une deuxième résolution américano-britannique. Il est impossible de prévoir à l’avance les réactions des autres membres du Conseil de sécurité. Dans tous les cas, le prochain rapport de Hans Blix sera important pour Paris, Moscou et Pékin, en ce qui concerne leur décision de voter pour une nouvelle résolution.
L’ironie, c’est qu’en novembre dernier, après le débat prolongé sur la résolution 1441, la France était parmi les principaux membres du Conseil à insister sur une seconde résolution. La France n’a pas interprété la résolution 1441 comme une autorisation d’utiliser la force. À cette époque, les États-Unis n’avaient pas pensé qu’il fallait une nouvelle résolution pour une action militaire au cas où l’Irak n’aurait pas respecté la résolution 1441. Aujourd’hui, les positions sont renversées. Je suis frappé par l’ironie de cette situation. »

Q - Le secrétaire d’État, M. Colin Powell, a observé que le succès militaire américain en Irak « pourrait changer fondamentalement le Moyen-Orient d’une manière puissante et positive ». Quelle est la vision de l’avenir de la région après la guerre ?
R - « Qui sait ? Il est simpliste de penser que le désarmement en Irak mènera automatiquement à un changement d’autres régimes dans la région. Je ne pense pas que l’Amérique va lancer, ce que nombreux prévoient, une série d’attaques militaires. Je crois qu’une plus grande démocratie au Moyen-Orient serait bénéfique pour les peuples de la région. Il ne s’agit nullement d’imposer une démocratie à l’américaine. Nous devons être spécifiques en ce qui concerne l’Irak. Un gouvernement qui représentera tous les ethnies et groupes semble être logique. Mais en fin de compte, ce sera au peuple irakien de décider. On ne peut le lui imposer. Ce serait le meilleur gage pour le développement et la stabilité de l’Irak. »

Q - Qu’arrivera-t-il aux pays avoisinants ?
R - « Notre souci concerne l’Irak et les armes de destruction massive qui se trouvent entre les mains d’un régime prêt à les utiliser. Je refuse de spéculer sur l’avenir de la région et la théorie du domino qui implique un changement automatique au Moyen-Orient. »

Q - Pourquoi les États-Unis ne cherchent-ils pas à désarmer Israël de la même manière qu’ils le font pour l’Irak ?
R - « Ce point de vue est exprimé dans tout le monde arabe. Je peux le comprendre. Il y a une différence claire avec l’Irak. Israël n’a jamais utilisé les armes nucléaires, biologiques ou chimiques qu’il possède. Il n’y a pas de doute qu’Israël devrait être partie dans un accord régional qui impliquera une zone libre des armes de destruction massive. En 1995, les Israéliens ont soutenu qu’ils discuteront des armements nucléaires et des armes de destruction massive deux ans après avoir signé un accord global de paix, ce qui contribuera à la stabilité dans une région si tourmentée et volatile. »

Q - Après la guerre d’Irak, allons-nous vers un accord de paix dans la région ?
R - « Je pense qu’il y aura un nouvel effort par Washington pour redémarrer les négociations palestino-israéliennes. L’Administration Bush a d’abord donné la priorité à la situation en Irak tout en reconnaissant l’importance critique du processus de paix palestino-israélien. Il y aura un État palestinien à la fin de 2005. »

Q - Quelle sera la mission de l’Otan dans cette guerre ?
R - « Depuis la fin de l’Union soviétique, les observateurs se demandent quelle sera la mission de l’Otan. Les Européens n’ont pas répondu de manière bilatérale à la crise du Kosovo avec la rapidité que cette crise méritait. Pour un Américain, il était inquiétant d’observer les manœuvres politiques de la France, de la Belgique et de l’Allemagne concernant la demande de la Turquie de protection en cas de guerre. On espère tous que l’Otan restera une force pour la stabilité en Europe. Quant à nos relations avec la France et l’Allemagne qui sont aujourd’hui tendues, je suis sûr qu’elles redeviendront comme par le passé traditionnellement amicales. »

Q - Si la Turquie refuse de coopérer, comment cela affectera le planning militaire. Y aurait-il d’autres joueurs potentiels de remplacement ?
R - « Personnellement, je ne vois pas comment une guerre peut être menée efficacement sans l’accès au nord de l’Irak à travers la Turquie. Au minimum, la non-participation de la Turquie prolongera la guerre et causera plus de dommages aux attaquants et aux Irakiens. Bien qu’on ne puisse pas remplacer la Turquie, il semble que les États du Conseil de coopération du Golfe aient décidé d’apporter un plus grand soutien à la guerre qu’ils n’avaient envisagé au début. »

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