Jeu 6 fév 2003 11:09

Mon commentaire à l'article de Alain Jakubowicz: (voir plus bas)
Jean-Pierre Chemla


Alain Jakubowicz se fourre complètement le doigt dans l'oeil en estimant que notre priorité est de ne pas faire l'amalgame entre les organisations d'extrême-gauche et les individus qui les composent.

Certes, si nous ne devons interpeller, voire poursuivre en justice, que ceux qui ont proféré des paroles désobligeantes, antisémites ou pro-terroristes comme Patrick Farbiaz récemment, nous devons absolument être vigilants sur la ligne politique de ces partis, concernant le proche-orient.

Ne nous laissons pas entraîner par ce complexe de ne pas avoir à dénoncer l'antisionisme. Tout le monde a, bien sûr, le droit d'être ce qu'il veut, pervers sado-maso, raciste, antisémite ou antisioniste. Mais il faut savoir que diffuser le discours de l'antisionisme c'est dénier aux juifs le droit d'exister en tant que nation et en tant que peuple, et il ne manquerait plus que nous n'ayons pas le droit de nous défendre.
"Juifs de France, écoutez ces paroles qui vous dissolvent dans le néant, et fermez-la, surtout ne répondez pas. Non, mais! C'est à de valeureux antisionistes que vous vous adressez!"

Que Monsieur Jakubowicz le veuille ou non, la quasi totalité des militants de ces organisations adhèrent à ce discours, et il est NORMAL que nous le dénoncions en le martelant, quitte à passer pour d'affreux paranoïaques obsessionnels. Toutes les prises de position contre Israël dans leurs meetings sont suivies d'ovations hystériques pendant que les ventes de keffiehs battent leur plein à l'extérieur.
Qui fait l'amalgame si ce ne sont les militants eux-mêmes ? Je mets au défi Alain Jakubowicz d'en dénombrer 1% dans la LCR, les Verts ou le PCF prêts à proclamer que Israël fait une guerre toute en retenue là où d'autres Etats s'y seraient pris à coup de bombardements aériens comme l'OTAN en Serbie, que l'Autorité palestinienne est la principale responsable du pourrissement de la situation par sa corruption et son incurie, ou que l'offre israélienne de Camp David était, en effet, généreuse, chacun semblant avoir oublié un peu trop vite ce que la division de Jérusalem représentait pour les Israéliens et les Juifs du monde entier en terme de transgression de tabou en 2000, division dont nos mémoires à court terme semblent s'être habituées en 2003.
Quant aux larmes de M. Besancenot, pourquoi ne pas les interpréter comme la révélation qui s'imposait avec trop d'évidence ce soir là, que, en effet, son antisionisme pouvait s'apparenter à cet antisémitisme qu'il ne croyait juste là que l'apanage des mouvements fascistes d'extrême droite qu'il abhorre, à n'en pas douter.

Quand M. Jakubowicz reproche à M. Cukierman de sortir de ses prérogatives en parlant trop d'Israël et de son gouvernement, il a raison dans le fond, tort dans les faits.
Raison dans le fond, car les citoyens juifs de France ont été depuis la Révolution exemplaires du point de vue républicain et qu'une double allégeance n'a, en principe, aucune raison de se manifester.
En principe, car dans les faits, c'est ce contrat qui unissait les Juifs de France à la Nation qui a été bien mis à mal, déjà par la France de Vichy puis par celle de Chirac. Citons Léon Rozenbaum qui s'occupe d'Alyah et qui justifie celle-ci par:
Le carcan des définitions de "nation" et "religion" admis par la laïcité française, n'a pas de prise sur la réalité du Peuple d'Israël. Nous avons décolonisé nos esprits, fait sauté les verrous mentaux et surtout celui inventé en 1791 par le comte de Clermont-Tonnerre: "donner tout au Juifs en tant qu'individus, rien en tant que Nation". Ce principe avait contribué à mutiler l'identité juive en échange d'une entrée dans la société libérale. Ce modèle a définitivement échoué à AUSCHWITZ.
Et pour ceux qui n'en étaient pas convaincus, ce gâchis est parachevé en 2003 par nos chères forces progressistes de gauche, trop occupés à fraterniser avec leurs nouveaux amis "issus de l'immigration maghrébine", arabo-musulmans si on préfère.
Mais incorrigibles républicains et défenseurs de la laïcité que nous sommes, nous continuons de chanter La Marseillaise quand d'autres la sifflent pendant que ceux-ci nous demandent, de plus en plus nombreux, de "retourner dans notre pays", pays qui est censé être Israël dont justement ils dénient le droit à l'existence.
Alors c'est tout naturellement que nous nous tournons vers Israël et soutenons son gouvernement quel qu'il soit, même si nous n'hésitons pas à le critiquer entre nous. Il n'y a pas de problème pour les Juifs de France de voir leur représentant incarner leurs préoccupations. Il y en a plus d'en voir un autre prendre son contre-pied deux jours après, comme si nous avions besoin de ce genre de division dans le climat actuel.



Pas d'amalgame
Par Alain JAKUBOWICZ

mercredi 05 février 2003


Alain Jakubowicz est avocat
et président du Crif Rhône-Alpes.
(1) Conseil représentatif des institutions juives de France.



Les juifs de France ont assez souffert de la caricature pour ne pas s'y livrer à leur tour.


Puissent nos concitoyens ne pas voir dans les derniers propos du président du Crif (1) le visage de la communauté juive de France. On mesurera combien cette supplique est pénible au membre du comité directeur président du Crif Rhône-Alpes que je suis. Elle s'impose cependant à moi au lendemain des propos tenus par Roger Cukierman lors du dîner du Crif et de sa prestation, samedi soir, à l'émission Tout le monde en parle de Thierry Ardisson, sur France 2.
Je ne peux, je ne veux voir la communauté juive dans la représentation qu'il en a donnée. Je ne peux, je ne veux courir le risque que l'on croie que ce visage est celui de la réalité. Les juifs de France ont suffisamment souffert des amalgames et de la caricature pour ne pas s'y livrer à leur tour. Alors, disons-le tout net. Il est faux, pis, il est dangereux, de stigmatiser sans nuance une «alliance brun-vert-rouge», comme si tous ces militants étaient à mettre dans le même sac.
Faux, même si des passerelles existent chez une poignée de Verts que l'antisionisme viscéral égare sur le chemin du négationnisme et de l'antisémitisme. Il me revient à l'esprit le cas d'un responsable des Verts qui s'était livré à des délires négationnistes que le sinistre Faurisson n'aurait pas reniés. Il avait cependant aussitôt été exclu du mouvement des Verts.
Dangereux, parce que cette assimilation banalise, pis, légitime, l'antisémitisme de l'extrême droite pseudo-nationale française. Cet antisémitisme-là, radical et définitif, n'a rien à voir avec celui de la bande d'excités néorévolutionnaires et antimondialistes qui croient trouver dans le drame du Proche-Orient la légitimité de leur odieux syllogisme : Israël = Etat juif. Israël = assassin. Donc juif = assassin.. Si l'antisémitisme n'est pas consubstantiel de l'antisionisme, la frontière est largement franchie en bien des circonstances. L'antisionisme de ces gens-là ne vise-t-il pas à contester l'existence même de l'Etat d'Israël ?
Olivier Besancenot a demandé, chez Thierry Ardisson, à Roger Cukierman de lui citer des exemples. Il lui a, à juste titre, été donné celui des propos inqualifiables de José Bové ou encore celui de ces jeunes gens qui sont pris à partie, quand ils ne sont pas violentés, dans les collèges, les lycées et les universités de la République, uniquement parce qu'ils s'appellent Cohen ou Lévy, pour venger le sort qui serait réservé aux populations palestiniennes par l'armée israélienne. La critique de Tsahal est libre. Les violences antisémites exercées contre ces jeunes gens sont prohibées. Qui, à cette occasion, importe sur notre sol le conflit du Proche-Orient ?
Je pourrais multiplier les exemples de franchissement de cette frontière fétide. J'en donnerai un qui concerne directement le mouvement politique d'Olivier Besancenot. Un de ses militants, professeur de son état, était cité à comparaître par le procureur de la République de Chambéry pour avoir «tagué» en de nombreux emplacements de l'agglomération chambérienne la profession de foi suivante : «Sharon assassin», en utilisant pour les «s» d'«assassin», le graphique spécifique de la SS nazie. Ce militant a fait citer à l'audience, où j'étais partie civile, une députée européenne de la LCR qui revenait d'une mission d'enquête à Jénine. Ayant entendu certains responsables d'extrême gauche se livrer à une révoltante comparaison entre Jénine et Auschwitz, j'interrogeais le témoin : «Madame, vous qui revenez de Jénine, dites-nous, y avez-vous vu Auschwitz ?» Après moult circonvolutions et sommée par mes soins de répondre simplement à une question simple, elle refusa.... Comme si le fait de reconnaître que le drame de Jénine, pour effroyable qu'il soit, n'avait rien à voir avec le camp d'extermination d'Auschwitz, nuisait à la défense de la cause palestinienne... CQFD.
Roger Cukierman a raison de rappeler que dans la grande et belle démocratie qui est la nôtre, les citoyens n'ont pas à rendre compte de leurs sympathies et de leurs antipathies. Les juifs de France ont le droit d'être solidaires du peuple d'Israël, comme les musulmans ont celui d'être solidaires du peuple palestinien, encore que cet attachement soit de nature totalement différente ; historique et atavique dans un cas, conjoncturel dans l'autre. Est-il au demeurant aussi antinomique que les extrémistes de tout poil tentent de le faire croire de rien transiger sur l'existence de l'Etat d'Israël tout en aspirant à la création d'un Etat palestinien ?
Mais là où Roger Cukierman a tort, c'est lorsqu'il se pose en défenseur de la politique du gouvernement israélien. Ce n'est pas son rôle. Ce n'est pas notre rôle. Nous pouvons penser ce que nous voulons de cette politique, et Dieu sait que l'opinion des juifs de France sur ce sujet, comme sur bien d'autres, est loin d'être monolithique. Mais il n'appartient pas au Crif, organe représentatif de la citoyenneté des juifs de France, de s'exprimer sur ce sujet. Notre soutien inconditionnel va au peuple d'Israël dans son droit à la paix, pas à un gouvernement, quel qu'il soit. Le Crif n'a pas vocation à être une ambassade bis de l'Etat d'Israël. L'ambassadeur nouvellement installé, comme son prédécesseur, remplit admirablement sa tâche dans un contexte suffisamment difficile pour que les juifs de France ne la rendent pas plus pénible encore.
Mais le pire de tout est l'image laissée par ces prises de paroles publiques. Comme si les juifs de France étaient repliés sur eux-mêmes, contraints à une défense agressive, insensibles aux malheurs des autres. Ce n'est pas cette communauté juive que je vois. Ce n'est pas non plus, loin s'en faut, celle à laquelle j'aspire. Cette image est contraire à ce que nous sommes. A notre histoire. A notre tradition. Je ne peux me résigner à laisser le monopole du coeur à Olivier Besancenot et à la LCR. Ses larmes, sur le plateau de Thierry Ardisson, sincères ou feintes, m'ont ému. Le Crif doit entendre ses derniers mots : «ça fait mal...» Cette douleur est peut-être le gage de sa bonne foi. Puisse-t-il à son tour entendre le cri des juifs blessés par des dérapages qui ne sont peut-être pas toujours volontaires, mais hélas toujours douloureux.


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