Accueil   Les Infos Envoyez l'adresse du site à un ami   retour
Textes Courriers Liens Dérapages Emails rédactions Dates Presse Archives Metula News Agency
Religions et agressivité
Mis à jour le lundi 27 novembre 2000

Cette crise israélo-palestinienne, avec ses échos en France, appelle de la part de l´Amitié judéo-chrétienne de France (AJCF) des réflexions et des engagements de nature à cerner les enjeux, à favoriser des solutions autant qu´il dépend de nous et à rendre la société française capable de vivre positivement une hétérogénéité religieuse dont certaines manifestations suscitent une inquiétude nouvelle.

Les agressions contre les synagogues en France suscitent l´indignation, à cause de ce qu´elles rappellent. Surtout, elles inquiètent parce qu´elles montrent l´usage catastrophique que l´on peut faire du religieux dans une société sécularisée.

Exclu de l´école, refoulé par les institutions (voir le refus d´inscrire la notion d´héritage religieux dans la Charte européenne des droits de l´homme), le religieux reparaît associé aux frustrations, à la part quasi barbare, en tout cas irrationnelle, de chacun. Chez des gens sans culture religieuse, la référence à une identité confessionnelle peut servir à justifier l´agressivité la plus brutale. De telles violences montrent l´inconvénient d´ignorer, de marginaliser des appartenances qui impliquent une affirmation globale sur la raison d´être de l´homme et du monde.

Parce qu´il prend en charge ces questions-là, le religieux mérite respect et attention. Même si l´on n´y adhère pas, on doit essayer de le connaître dans la diversité de ses formes et la rigueur de ses exigences. Dans la crise récente, beaucoup de religieux ne se sont pas trouvés du côté de la paix. Le langage de l´intransigeance s´est adossé aux fondamentalismes, à une insistance sur la « sacralité ». Sacralisation en fait de l´idée que chacun se fait de lui-même et de ses droits. Nous avons à réfléchir sur une certaine fidélité perverse qui se coupe de la vie en prétendant mettre Dieu de son côté. « Vivre, c´est perdre », dit le Talmud, « Qui veut sauver sa vie la perdra », dit l´Evangile, double invitation à mettre une distance entre la prétention de chacun et la Vérité.

La manière dont certains religieux cautionnent la violence suscite en retour chez beaucoup de gens qui se veulent ouverts des rapprochements sentimentaux qui tendent à dissoudre la religion dans l´humanitaire et le folklore : embrassons-nous, écoutons-nous chanter les uns les autres, mangeons la cuisine d´autrui, rencontrons-nous dans la bonne volonté et la tolérance.

L´expérience que nous avons à l´AJCF est plus exigeante. Il ne s´agit pas de réduire les croyances à presque rien, pour qu´elles ne soient pas nocives. Nous essayons en commun de réfléchir sur la signification de nos croyances et sur l´histoire de nos communautés.

Le point d´éclatement du conflit a été Jérusalem, précisément le mont du Temple (esplanade des Mosquées). Un compromis pratique existait et fonctionnait, permettant aux uns et aux autres d´exercer leur culte. C´est la traduction politique du compromis qui n´a pas été trouvée, parce qu´elle contraignait à une délimitation stricte des souverainetés.

Ne serait-il pas possible, devant cet échec actuel du politique, que les autorités religieuses en cause se concertent pour proposer une manière de régler la fréquentation des divers espaces, cherchant non à disposer des barrières infranchissables, mais à définir des comportements admissibles par les autres.
Signataires : grand rabbin Gilles Bernheim, Paul Bommier, Bruno Charmet, Yves Chevalier, Joseph Choukroun, Madeleine Cohen, Jean Dujardin, Bernard Dupuy, Jean-Claude Eslin, Renée Grignon, Hubert Heilbronn, Gérard Israël, Colette Kessler, pasteur Michel Leplay, Emile Moatti, pasteur Jean-Michel Perraut, Pierre Pierrard, Richard Prasquier, Freddy Raphaël, Jean Rastoin, grand rabbin René-Samuel Sirat, Chistiane de Solère, Françoise Tardy, Paul Thibaud.
Le Monde daté du mardi 28 novembre 2000