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Israël-Palestine  : un mur en attendant la paix

Ran Halévi, directeur de recherche au CNRS.

• LE MONDE - 30 mai 2002

L'opération Rempart s'est achevée sur un bilan militaire aléatoire et des perspectives politiques incertaines : elle n'a pas abouti à l'éradication du terrorisme palestinien et elle brouille un peu plus la finalité des négociations à venir.

Pourtant, elle était devenue inévitable après les carnages en série perpétrés en Israël. Aucun gouvernement, de droite ou de gauche, ne pouvait tolérer indéfiniment le spectacle devenu quotidien de dizaines de civils déchiquetés par des bombes humaines. L'incurie volontaire de l'Autorité palestinienne, indifférente ou complice selon les cas, n'offrait d'autre issue que de confier à l'armée israélienne la tâche que la police de Yasser Arafat n'assumait plus depuis longtemps.

On connaît la suite. Tsahal réussit à mettre nombre de terroristes, tués ou arrêtés, hors d'état de nuire. Mais l'armée israélienne a fait aussi des victimes civiles, sans doute quelques dizaines, et laissé en partant des quartiers dévastés, notamment à Jénine, où les combattants palestiniens n'ont pas hésité à prendre la population en otage pour en faire des boucliers humains, avant de crier au massacre, puis de se rétracter, en réclamant - c'est devenu une tradition - la constitution d'une commission d'enquête internationale que le gouvernement israélien avait d'ailleurs grand tort de refuser.

Cette vaste offensive devait permettre de contenir, du moins pour un temps, le terrorisme palestinien. Elle ne pouvait certainement pas l'éliminer. Une tâche de cette ampleur, expliquent les militaires, requiert plus de temps - quelques mois sans doute - et un prix infiniment plus élevé en vies humaines de part et d'autre.

D'autant que le nerf de l'infrastructure terroriste se situe dans la bande de Gaza, là où se trouvent les commanditaires, les ingénieurs, ainsi qu'une réserve énorme d'explosifs, de mines anti-chars, de lance-roquettes et d'armes légères, introduits régulièrement en contrebande par la mer et par des tunnels creusés à Raffah.

Si l'armée israélienne y avait étendu son offensive, elle aurait pu espérer ramener durablement la capacité de nuisance des terroristes à des proportions, si j'ose dire, vivables. Or, une telle opération, un moment envisagée, semble aujourd'hui suspendue, ou différée... jusqu'au prochain carnage.

Même en Cisjordanie, la destruction de quelques usines de la terreur et les arrestations menées par Tsahal ne risquaient pas de tarir le recrutement des candidats aux attentas-suicides : l'entraînement à cette besogne ne nécessite aucun savoir-faire particulier, si ce n'est une bonne dose de fanatisme et de détermination. Les récentes tueries de Rishon-Letzion et d'ailleurs, et l'explosion évitée de justesse au cœur de la principale réserve de carburants d'Israël le montrent assez, tout comme l'interception, redevenue quotidienne, par les forces de sécurité israéliennes, de kamikazes en route pour commettre un attentat, ou de voitures piégés prêtes à exploser.

C'est dire que l'opération israélienne ne pouvait atteindre, par définition, que des objectifs bien limités. Elle a restauré, partiellement, la capacité de dissuasion israélienne, sérieusement érodée depuis quelque temps. Elle a montré aux Palestiniens la vanité de cet espoir apocalyptique, exacerbé par l'appel au martyre, d'en finir avec l' "entité sioniste" à coup de massacres répétés (les juifs, expliquait sobrement un dirigeant du Hamas, sont vulnérables parce qu'ils aiment trop la vie).

Mais le répit qu'elle a produit est très relatif et trop précaire pour être durable. Les services de renseignement israéliens sont formels : à défaut d'une issue politique à l'affrontement militaire, le cycle infernal de la violence va reprendre fatalement - c'est déjà le cas - avec son cortège de victimes toujours plus nombreuses, de ripostes toujours plus dures, un retour de l'armée israélienne dans les Territoires et une descente supplémentaire dans l'abîme de la haine qui ne fera qu'amplifier un peu plus la tragédie palestinienne, envenimer les divisions au sein de la société israélienne et accroître l'isolement du pays sur la scène internationale.

Comment en sortir ? Ariel Sharon va répétant qu'il est disposé à faire pour la paix de douloureux sacrifices. Ce n'est pas un programme politique mais une déclaration d'intention. Et elle paraît d'autant plus problématique que M. Sharon n'a jamais caché son attachement au Grand Israël et son soutien à l'extension des implantations. Pour ne rien arranger, le voici ligoté par le vote du comité central du Likoud excluant la création d'un Etat palestinien.

En attendant, il énumère les conditions d'une reprise des négociations politiques, qu'on entend également formuler par les Américains, certains dirigeants arabes et, désormais, beaucoup de Palestiniens :

- une réforme en profondeur de l'administration palestinienne dont la brutalité, l'impéritie et la corruption ont fini par exaspéré jusqu'à ses plus fidèles soutiens ;

- un usage plus transparent des sommes colossales allouées par les Etats-Unis et la Communauté européenne, qui servirent jusqu'ici moins à créer des emplois et à soulager la population qu'à enrichir quelques dignitaires, à acheter des armes et à financer une propagande antisémite d'une ampleur sans précédent ;

- réorganiser la douzaine des milices rivales qui agissent dans les Territoires en une force régulière subordonnée au même commandement ;

- forcer l'Autorité palestinienne à exercer enfin le monopole des armes ;

- voire évincer M. Arafat, ou le marginaliser, au profit d'une direction moins calamiteuse.

Ces exigences sont assurément légitimes, sauf quand elles servent de prétexte à ne rien faire en attendant des temps meilleurs. Le moins qu'on puisse dire est que M. Sharon n'est pas pressé d'agir. Sa féroce animosité envers le président de l'Autorité palestinienne, moralement justifiable, est politiquement nuisible. En le confinant pendant des semaines à Ramallah, il a réussi a transformer M. Arafat, pourvoyeur impénitent du terrorisme dans sa forme la plus sinistre, en victime, voire en héros d'un peuple dont cet homme n'a cessé pourtant de trahir les aspirations.

Et que dire de cette idée saugrenue, un moment envisagée, d'expulser M. Arafat des Territoires : non seulement elle n'aurait rien diminué de son ascendant politique, mais elle lui aurait enfin permis de reprendre ses pérégrinations à travers la planète pour y promener triomphalement sa nouvelle posture de martyr.

On prête à M. Sharon le projet d'un accord intérimaire de longue durée et d'une création de zones tampon au milieu des Territoires. Il est irréaliste d'imaginer que les Palestiniens acceptent une proposition bien moins généreuse que celles offertes par Ehoud Barak à Camp David, puis par Bill Clinton à Taba, qu'ils avaient d'ailleurs toutes rejetées ; ou qu'ils s'accommodent de ces zones tampon qui maintiennent l'intégralité des implantations à leur place ainsi que l'enclavement insupportable des Territoires autonomes.

Faut-il reprendre le processus de paix là où il s'est interrompu ? La haine et la méfiance mutuelles sont telles aujourd'hui qu'un accord rapidement négocié ne paraît tout simplement pas envisageable. La culture d'annihilation diffusée sur les ondes de l'Autorité palestinienne, enseignée dans les écoles et prêchée dans les mosquées a semé son venin au sein d'une population, jeune surtout, qu'aucune éducation n'a prémunie contre ce lavage de cerveau systématique. Elle a transformé les Territoires en une manufacture d'attentats-suicides. Elle participe d'une stratégie concertée qui manipule à son profit le désespoir palestinien et dont les visées ne s'arrêtent pas aux frontières de 1967. Et elle n'a longtemps rencontré que silence, ou même consentement explicite, des autocrates apeurés de la région. Par son efficacité même, elle rend impraticable la conclusion dans l'immédiat d'un accord définitif.

Pour créer les conditions d'une paix durable, dont les contours ont été dessinés par M. Clinton puis à Taba, il faut commencer par séparer les 2 peuples au bénéfice de l'un et de l'autre. Cette idée d'une séparation unilatérale, un des serpents de mer de la politique israélienne, n'est pas un substitut à la paix future, elle en est la condition.

Dans sa version la plus favorable à un règlement définitif, elle prévoit le retrait de Tsahal d'une bonne partie des Territoires, en Cisjordanie et à Gaza, pour laisser aux Palestiniens une continuité territoriale ; elle suppose le regroupement des implantations en quelques gros ensembles, notamment autour de Jérusalem, et l'évacuation d'une cinquantaine d'implantations périphériques ou isolées au milieu de la population palestinienne (elles comprennent 15% de la population juive qui vit au-delà de ligne verte) ; elle implique le maintien d'une présence militaire israélienne dans la vallée du Jourdain. Surtout, elle n'est nullement incompatible avec la création dès maintenant d'un Etat palestinien souverain, et ne doit en rien préjuger de ses frontières définitives.

Ce désengagement unilatéral doit établir, au sens propre, une barrière physique entre les deux peuples. L'espace naturel - économique, politique et culturel - dans lequel devrait s'intégrer le futur Etat se situe à l'Est, au sein du monde arabe qui a prodigué jusqu'ici aux Palestiniens beaucoup de vaines promesses, un bon lot de mauvais conseils et bien peu de ses immenses ressources.

Soyons clair : continuer à faire venir quotidiennement en Israël des dizaines de milliers de travailleurs palestiniens ne peut produire que de ruineuses conséquences. En raison des contrôles interminables, nécessaires pour des impératifs de sécurité, mais humiliants et invivables. En raison, surtout, de la dépendance économique que produit cette situation : ce n'est pas en fabriquant une espèce de nouveau Bantoustan qu'on exaucera les aspirations nationales palestiniennes.

L'idée d'une séparation unilatérale transcende les camps politiques en Israël. Et c'est peu de dire qu'elle n'est pas populaire. Elle suscite contre elle une coalition hétéroclite qui réunit les opposants, à droite, au démantèlement de la moindre implantation, à ceux qui, à gauche, rêvent toujours d'un "nouveau Proche-Orient". Le réalisme politique donne tort aux uns comme aux autres. Il faut se rendre à l'évidence, intériorisée par la grande majorité des Israéliens, que le maintien de certaines implantations est un obstacle rédhibitoire au dénouement, même lointain, du conflit israélo-palestinien. Mais il faut abandonner aussi toute velléité de vouloir remédier à des problèmes politiques par des solutions utopiques.

En érigeant un grand mur, ce n'est pas la paix qu'on condamne, mais les chimères que certains de ses dévots et beaucoup de ses adversaires continuent à nourrir à ses dépens.
( lire un précédent article de Ran Halévi du 31 octobre 2001 : Entre guerre et terreur)