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Entre guerre et terreur
Ran Halévi - directeur de recherche au CNRS - 12 octobre 2001

La guerre qui vient de commencer va durer encore longtemps. Mais on peut d'ores et déjà définir les conditions qui peuvent, à terme, en assurer le succès. A commencer par une révision des certitudes et des choix sur lesquels, hier encore, on croyait tout savoir.

L'effondrement des tours jumelles a réduit en poussière l'illusion qu'on pouvait échapper au terrorisme en espérant le confiner à quelques régions du monde, ou en le "raisonnant" par quelques discrètes transactions, ou en œuvrant, dans les pays qui l'abritent, pour le bien-être des déshérités.    
 
 Rien ne garantit que cette tragédie ne se reproduise demain ailleurs, peut-être en pire.

Il en va de même de l'idée chimérique, si emblématique de l'ère Clinton, qu'on peut emporter des guerres avec "zéro mort", sans engager des troupes, en jetant sur l'ennemi des bombes de haute altitude : qui oserait aujourd'hui y croire encore ?

Cette guerre ne va pas éteindre - elle va au contraire attiser - la haine inexpiable des islamistes contre la démocratie, le capitalisme, l'individualisme, la "corruption occidentale". Entre le "Grand Satan" américain, l'"entité sioniste" et les société européennes, l'aversion des islamistes ne fait pas une différence de principe mais seulement d'échelle. Tous sont visés au même titre comme des impies qui insultent la religion et dont l'élimination, l'humiliation constituent un impératif divin.

Il serait illusoire d'imaginer que l'élimination de Ben Laden ou l'effondrement du régime des talibans vont "immuniser" les "Etats voyous" contre les tentations qui ont animé les terroristes kamikazes. Le nier sous prétexte que la chose n'a pas encore été démontrée est irresponsable. Un seuil psychologique a été franchi dans notre perception de ce que peut le terrorisme islamiste : nous savons maintenant que ses auteurs sont irréductibles à toute rationalité de dissuasion, que le temps de "l'équilibre de la terreur" est révolu, et que le risque, demain, qu'un "Etat voyou" recourre aux armes de destruction massive n'est plus de l'ordre de l'impensable. Congédier, dès lors, le projet du bouclier antimissile comme une obsession paranoïaque des conservateurs américains est déraisonnable.

Sur le chapitre des relations internationale, la tragédie du 11 septembre exerce déjà ses effets. Elle a vite fait comprendre aux Américains qu'on ne peut inviter ses alliés à former une coalition contre le terrorisme tout en négligeant de les associer à une concertation de fond sur une politique de défense commune. Et elle oblige déjà le gouvernement Bush à s'impliquer davantage au Moyen- Orient.

Faut-il pour autant établir une relation entre les récents attentats aux Etats-Unis et l'échec du processus de paix israélo-palestinien, comme on persiste à l'affirmer dans les pays arabes et dans quelques tribunes libres dans les journaux ? La réponse dépend, si je puis dire, de la manière dont on pose la question. Dire que ce gigantesque massacre avait quelque rapport de cause à effet avec le "désengagement" des Américains au Proche-Orient, ou avec leur soutien à Israël, ou avec la politique de M. Sharon est une imposture doublée d'une erreur. Le précédent attentat contre le World Trade Center, en 1993, eut lieu en pleine euphorie d'Oslo. Et les premières attaques-suicides en Israël ont été commises, de l'aveu même de leurs commanditaires, pour faire avorter un processus de paix qui paraissait alors irréversible.

Le terrorisme international de type Ben Laden se nourrit à l'évidence du conflit israélo-palestinien, mais il le dépasse de beaucoup : il a des objectifs bien plus vastes que l'échec du processus de paix ou même l'élimination de l'Etat d'Israël.

S'il existe pourtant un lien entre la seconde Intifada et les événements d'Amérique, c'est ailleurs qu'il faut le chercher : dans cette volonté de mourir, pour faire mourir le plus grand nombre, qui anime les kamikazes dans les deux cas. L'hécatombe de New York et de Washington n'est que le stade supérieur, spectaculaire, de ce qui est devenu en Israël presque une routine.

Il est vrai que le kamikaze qui fait exploser et mutiler des civils innocents à Tel-Aviv ou à Jérusalem ne songe pas seulement aux soixante-dix vierges qui l'attendent au ciel. Il est animé aussi par le désespoir et l'exaspération que ne cessent d'attiser cette ruineuse confrontation. Mais ce qui apparente son geste à celui des terroristes qui ont dévasté le cœur de New York, c'est l'espèce de culture génocidaire qui est devenue le lot commun de tous les dévots du fondamentalisme islamique, à Gaza et en Cisjordanie comme à Téhéran, à Kaboul mais aussi en Égypte, en Arabie saoudite et ailleurs.

Si le gouvernement américain et ses alliés entendent sérieusement éradiquer le terrorisme et en éliminer les sanctuaires, il leur faudra se montrer aussi intransigeants avec les talibans qui hébergent Ben Laden qu'avec Damas qui abrite le siège officiel du Djihad islamique, avec l'Iran qui parraine le Hezbollah et avec l'Autorité palestinienne qui manipule le terrorisme islamiste, l'encourage et souvent le dirige - ce qui n'empêche pas M. Arafat de quémander un tabouret dans la future coalition antiterroriste aux côtés de l'Iran et de la Syrie... quitte à réprimer dans le sang les protestataires qui n'ont cure de ses petits calculs. Ce ralliement intéressé doit avoir un prix : l'abandon de toute complicité avec le terrorisme et la culture de haine qui en constitue le terreau. Il faut l'exiger sans faiblesse, non seulement pour des raisons morales, mais tout simplement par souci d'efficacité. Vaste programme...