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Fils d'Abraham et de Marianne
Patrick Klugman,président de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF).
• LE MONDE - 24 Juin 2002

Si je n'étais pas français, je serais moins juif ; si je n'étais pas juif, je serais moins français.

Cette relation, que je tiens pour un exemple, entre une communauté et la République, repose sur un axiome simple : ne rien demander pour sa propre communauté qui ne soit pas légitime pour l'ensemble de la société. Aujourd'hui, ce modèle est menacé. Le danger est grave et il est imminent.

D'abord, on voit des Français qui ne font plus de la France une référence, des citoyens qui tiennent leur origine ou leur confession pour un choix politique. Entre citoyenneté et communauté, les limites sont de plus en plus confuses. Ces limites sont franchies quand des responsables de la communauté juive de France considèrent collectivement les musulmans comme des adversaires ; quand ils se groupent, comme à Sarcelles, pour former des listes électorales ou quand, face à l'antisémitisme, ils ont la tentation de se défendre eux-mêmes.

Elles sont franchies, aussi, quand se crée un Parti musulman de France qui sollicite des suffrages sur des critères confessionnels et diffuse des pamphlets du plus violent antisémitisme, quand, dans les caves, on entend chaque vendredi des appels à la haine, quand des radios musulmanes retransmettent, depuis l'Egypte ou l'Arabie saoudite, des encouragements au meurtre.

Elles sont franchies, enfin, lorsque la Palestine devient une cause nationale pour des jeunes Français aux yeux de qui la nation ne veut plus dire grand-chose, lorsqu'en somme les réflexes identitaires se substituent à la conscience politique. En tant que juif, en tant qu'étudiant, en tant que Français, je refuse que les juifs ne se définissent plus que comme juifs, les chrétiens comme chrétiens et les musulmans comme musulmans. C'est l'avenir de la France qui est menacé.

Ensuite, il y a dans la consultation sur l'islam engagée par le précédent gouvernement et poursuivie par l'actuel plusieurs indices qui laissent penser que la République organise désormais des communautés sans réel souci de leur appartenance à la France. Il y a une Eglise de France, un judaïsme français, il est temps qu'existe un islam français digne de représenter ses millions de fidèles. Je ne remets évidemment pas en cause l'opportunité d'une telle consultation mais bien ses modalités d'organisation.

L'Etat a institué une représentation politique sur des fondements exclusivement religieux : il est étonnant que le nombre des électeurs ne soit pas déterminé selon l'importance des associations, mais selon la superficie des mosquées. Par ailleurs, les autorités nationales choisissent pour constituer l'islam français entre des représentations plus ou moins officielles de l'islam marocain, algérien ou saoudien. Il y a là un danger pour la France : il faut tout arrêter et tout recommencer. La seule réponse, c'est la République. Mais il faut être lucide : la France ne sait plus parler aux Français.

Les pouvoirs publics, d'avoir tellement dissocié citoyenneté et identité, ont fini par réduire leurs administrés à des Arabes, des Juifs ou, sur d'autres points de vue, des chasseurs ou des agriculteurs, sans parler de tous ces Français depuis trois générations que l'on persiste à désigner comme "immigrés".

Notre pays n'intègre plus, alors il demande à chacun d'administrer son particularisme. La consultation sur l'islam est la pure expression de cette désertion de l'Etat. Si la République est communautariste, comment peut-elle attendre des communautés qu'elles soient républicaines ?

C'est à l'Etat qu'il appartient de conférer son sens véritable au terme même de "laïcité". "La République assure la liberté de conscience", dit l'article 2 de la loi de séparation : il ne s'agit pas d'une concession mais d'une garantie. La laïcité n'est ni un abandon ni une retraite de l'Etat. Le judaïsme inventa jadis la séparation des Eglises et de l'Etat : au temps de l'exode biblique, Moïse occupait les fonctions politiques, et Aaron les fonctions religieuses. Moïse parlait à Aaron tous les jours. Il est temps que, par l'intermédiaire de ses représentants, l'Etat parle, qu'il cesse de considérer les affaires religieuses comme des questions indifférentes et étrangères.

Les lois ne sont pas des monuments, ou alors ce sont des monuments qu'il faut revisiter souvent. L'enseignement de la religion doit revenir à l'école, les responsables religieux doivent être formés sous l'autorité de l'Etat, les institutions dépositaires du culte doivent être financées sous son contrôle. Bref, il est urgent de mettre en place un véritable ministère des cultes qui ne serait plus une sous-direction honteuse de la place Beauvau, mais une institution qui assurerait la légalité républicaine pour tous les cultes.

Juifs, musulmans, chrétiens, nous sommes tous fils d'Abraham. Si la France sait traiter ses communautés en évitant l'outrage de les ignorer et la facilité de les flatter, si elle consent en somme à les reconnaître en leur parlant de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, alors nous pouvons être ensemble les fils de Marianne.