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Shimon Pérès : «rétablir un dialogue crédible avec les Palestiniens»
L'homme des accords d'Oslo allié au général le plus controversé de l'histoire d'Israël : ainsi se résume l'entrée de Shimon Pérès, en tant que ministre des Affaires étrangères et vice-premier ministre, dans le gouvernement israélien. Pour «Le Figaro», il précise la tâche et les limites qu'il se fixe pour les mois à venir.

Propos recueillis à Jérusalem par Pierre Prier - Publié le 10 mars 2001, page 2
LE FIGARO. - Pourquoi vous, l'homme de la paix, avez-vous accepté de participer à un gouvernement qui parle d'employer la force ?
Shimon PÉRÈS. - J'ai pensé que la situation était devenue extrêmement menaçante pour nous, aussi bien que pour les Palestiniens. Il faut créer une nouvelle occasion de recommencer le processus de paix. La situation n'est pas simple du tout. Bizarrement, la dimension psychologique est devenue la plus importante. Aujourd'hui, il y a deux peuples qui sont en colère l'un contre l'autre, au point que nous avons presque perdu la capacité de nous parler. Si on continue comme cela, on ne pourra pas aller de l'avant.

Mais pourquoi cela serait-il possible avec Ariel Sharon, là où Ehud Barak a échoué ?
L'époque a changé, et les responsabilités de M. Sharon aussi. Je ne pense pas que M. Sharon laissera à la fin de son mandat un pays plein de terreur et de violence. Les priorités sont complètement différentes pour lui et pour nous. Je pense que c'est la raison pour laquelle il a voulu un gouvernement équilibré. Nous allons vraiment essayer ensemble de trouver une réponse, pas seulement militaire, mais aussi politique. Nous sommes très sérieux. Et c'est parce que je pense qu'il y a une bonne chance de travailler ensemble que je suis entré au gouvernement.

Mais comment pouvez-vous accepter de vous retrouver aux côtés d'extrémistes comme Rehavam Zeevi, partisan de l'expulsion des Palestiniens, ou Avigdor Lieberman, qui parle de bombarder Téhéran et le barrage égyptien d'Assouan ?
Je pense que ce sont eux qui prennent un risque en participant au gouvernement, pas moi. Ils ne sont pas majoritaires...

Quelle sera votre marge de manœuvre ? Vous avez dit que vous possédiez un «droit de veto», qui consisterait à démissionner. Dans quel cas ?
Si on abandonne les négociations de paix. Si on essaye de récupérer les zones A, contrôlées par l'Autorité palestinienne. Si on implante de nouvelles colonies...

Qu'est-ce qui vous fait espérer que les Palestiniens acceptent des propositions beaucoup plus réduites que celles qu'ils ont refusées à Camp David ?
A mon avis, les Palestiniens ont fait une erreur en refusant les propositions de Camp David. Cela arrive... Ces propositions étaient généreuses, c'était une tentative très sérieuse de mettre fin au conflit. Et je pense que, parmi les Palestiniens, nombreux sont ceux qui critiquent le rejet de ces propositions.

Vous connaissez bien Yasser Arafat. A votre avis, quelle est la raison de son refus ?
Il y avait deux raisons. D'abord, il pensait qu'il pouvait obtenir plus en continuant les négociations. Il n'a pas compris quelles étaient les limites qu'Israël ne voulait pas franchir. Mais il y a aussi une erreur du côté israélien: d'avoir inclus dans ces négociations, qui devaient mener à la fin du conflit, la question de Jérusalem et celle du droit au retour des réfugiés. Ce fut la plus grande erreur. Cela revenait presque à forcer la main à Arafat sur ces deux questions. Arafat ne pouvait pas dire aux réfugiés : «Je vous ai oubliés.» En politique, il y a une date pour chaque question, mais un temps pour chaque solution. Mais Yasser Arafat a tout de même commis une erreur en rejetant les propositions de Clinton et de Barak.

Certains l'accusent de ne pas savoir faire la paix, de vouloir rester dans l'histoire comme un chef de guerre...
Non, je ne crois pas. Il s'est simplement trompé. La vraie liberté politique, c'est de faire des erreurs. On ne change pas leur caractère en rajoutant des explications brillantes.

Yasser Arafat est-il toujours un partenaire pour la paix ?
Oui. Il reste le seul partenaire, même s'il s'est trompé.

Les Palestiniens réclament que l'on reparte du point où l'on s'était arrêté, c'est-à-dire les conversations de Taba, en janvier. Les membres du gouvernement d'Ehud Barak affirment que l'on était alors très près d'un accord.
On ne peut pas recommencer à partir de points qui n'existent plus. Négocier sur des négociations, ce n'est pas sérieux. Il est inutile de discuter sans cesse sur le nom que l'on donne aux négociations. Il faut recommencer le processus de paix. Chacun pourra dire ce qu'il veut... A mon avis, il faut commencer les négociations sans aucune condition préalable autre que la volonté palestinienne de faire cesser la violence. Nul besoin de donner un titre à ces négociations. Chaque côté pourra les appeler comme il veut.

Les négociations de Camp David, et de Taba en janvier, menées par un gouvernement issu de votre parti, sont donc nulles et non avenues ?
Avec ses propositions extraordinaires aux Palestiniens, Barak avait perdu sa majorité. Avec sa politique dans les Territoires palestiniens, il a perdu les Arabes. Il était très dur dans les Territoires, et très généreux dans ses propositions. Il a payé pour les deux.

La réponse militaire a été trop dure ?
Je ne sais pas. Peut-être qu'objectivement nous n'avions pas le choix. Peut-être qu'aux yeux des Palestiniens elle a été exagérée.

Y a-t-il une solution militaire à ce conflit ?
Non. Il faut agir dans quatre domaines en même temps : le domaine psychologique, le domaine économique, la fin de la violence et la reprise des négociations. Tous les quatre. La première chose à faire, c'est de rétablir un dialogue crédible. On peut le faire en allégeant le sort très dur des Palestiniens du point de vue économique. En leur permettant de retrouver du travail, des revenus, la liberté de mouvement. Pour cela, il est clair qu'il faut une réduction de la violence. Mais je ne pense pas que nous devons marchander autour de ces conditions. Elles doivent faire partie d'un dialogue global.

La fin des violences, qu'est-ce que cela veut dire ? Attendrez-vous que plus aucun adolescent ne jette des pierres pour recommencer à discuter ?
Nous n'accusons pas l'Autorité palestinienne d'être responsable de chaque jet de pierre. Ce que nous lui demandons, c'est qu'elle montre qu'elle fait le maximum pour arrêter la terreur. Nous la jugerons d'après sa politique, et pas seulement par ses résultats. Nous demandons 100% d'efforts pour arrêter la violence, même s'il n'y a pas 100% de résultats.

Le premier ministre laisse entendre que l'Autorité doit «réarrêter» tous les islamistes qu'elle a libérés...
Si l'Autorité mène une politique contre la terreur, nous pourrons discuter.

Quelle serait pour vous la preuve tangible de cette politique antiterroriste ?
Qu'elle accepte le principe de lutter contre la terreur, et qu'elle l'annonce.

Vous pourriez donc recommencer à discuter avant que le dernier terroriste ne soit revenu en prison ?
Oui.

Le processus d'Oslo est-il toujours vivant ?
Oui, oui. A 100%. Il est vivant comme réalité, et aussi dans l'accord de gouvernement entre le Parti travailliste et le Likoud.

Comment expliquez-vous que, depuis les accords d'Oslo, que vous avez signés, le nombre de colons en territoire palestinien ait doublé ?
Le gouvernement de Netanyahu avait autorisé la construction de 25 000 bâtiments. On ne pouvait pas, légalement, en annuler plus de 12 000. C'est la véritable explication.

Quelle est votre position sur les colonies ?
Notre condition, pour entrer au gouvernement, était d'arrêter complètement l'implantation de nouvelles colonies. Ariel Sharon lui-même l'a annoncé dans son discours d'investiture à la Knesset.

Mais il reste la possibilité d'agrandir celles qui existent déjà...
C'est compliqué. Les implantations sont vivantes. Des enfants naissent... Mais il faut faire attention que ce développement naturel ne soit pas utilisé comme une excuse pour établir de nouvelles colonies.

Mais des hommes politiques de gauche disent que c'est le principe même de la colonisation des territoires conquis en 1967 qui a créé la situation actuelle. Qu'en pensez-vous ?
L'époque était différente. Les considérations stratégiques venaient en premier. Nous n'avions pas le choix. Les colonies jouaient un rôle dans la défense d'Israël. Mais, au moment où nous avons commencé le processus de paix, en 1993, il fallait arrêter complètement.

Les mêmes affirment qu'aucune paix ne sera possible si Israël n'abandonne pas toutes ses colonies.
Aucun calendrier ne peut être lu à l'envers. On ne peut pas changer le passé. Malheureusement. Quand vous avez un bébé, l'important n'est pas que le bébé soit le résultat de l'amour ou d'un accident. Le bébé est là.

Beaucoup de commentateurs n'accordent pas une durée de vie très longue à ce gouvernement, que l'on dit trop large pour survivre. Quel est votre propre pronostic ?
Les gouvernements sont toujours trop petits pour résoudre les grands problèmes, et trop grands pour gérer les petits. La composition du gouvernement est moins importante que sa politique, que ce qu'il va faire.

Votre entrée dans le gouvernement d'Ariel Sharon a divisé le Parti travailliste. Certains disent qu'il a perdu son âme et qu'il est au bord de l'éclatement.
Il y a un seul Parti travailliste, il n'y en a pas deux. On n'a pas de députés sans électeurs, mais on ne peut rester uniquement le représentant de ses électeurs. On doit représenter une mission, un futur. Donc il ne peut y avoir deux partis travaillistes. Il faut avoir une seule vision. Je pense que les opposants travaillistes au gouvernement d'union nationale ont commis une erreur. Les partis ne créent pas les réalités. Ils doivent s'y adapter. Et on ne peut pas construire un parti en dehors des réalités. Des gens dans le parti disent : «Il faut d'abord nous réorganiser, et il faut que le reste du monde attende que nous soyons prêts. Ne répondons pas à l'urgence.» Mais personne ne les attendra. Ni les balles ni les occasions de faire la paix.

Les Etats-Unis sont-ils le seul partenaire d'Israël ?
L'Europe peut jouer un rôle majeur dans la reconstruction du Proche-Orient. C'est aussi important que les négociations. Et l'Europe peut être non l'arbitre - nous n'avons pas besoin d'un arbitre -, mais le reconstructeur. C'est son intérêt. J'ai déjà dit, sur le mode ironique, que c'était à elle de décider si le Proche-Orient deviendrait une extension de l'Europe, ou si l'Europe deviendrait une extension du Proche-Orient, avec sa terreur et ses dangers.

Vous croyez toujours, en ces temps de blocage, à votre vision du «nouveau Proche-Orient» ?
A 100%. Mais je dirais plutôt que je crois à un nouvel âge du Proche-Orient. Le Proche-Orient ne peut pas empêcher la marche de l'histoire. Il ne peut pas la refuser. Je ne crois pas que les peuples sont comme des conserves. Il n'y a pas de peuples congelés, que ce soient les Arabes ou les Juifs. Tout est dynamique et changeant, grâce aux jeunes. Ceux qui se disent «experts des Arabes» ne sont que des experts du passé des Arabes. Il n'y a pas d'expert de l'avenir des peuples arabes.