Dim 29 déc 2002 9:00

Lettre ouverte au Président de l'Université Paris VI et à son Conseil d'Administration
Par Liliane Messika, écrivain


Mesdames, Messieurs,


N'étant malheureusement pas diplômée de Paris VI mais de Paris II, Paris III et Paris VII, je ne peux m'associer que de l'extérieur à la fierté légitime que vous devez ressentir pour l'acte de bravoure et de justice que vous venez d'accomplir.


En effet, refuser de renouveler un accord de coopération avec l'état d'Israël au motif de son non respect de la démocratie demande un courage politique qu'on attend peu d'universitaires habituellement engagés dans des démarches purement intellectuelles.


Certes, on n'enseigne, à Paris VI, ni l'histoire ni la géographie, ce qui vous évite d'avoir à considérer ces broutilles.

Car que signifie votre noble prise de position ? Une défense généreuse du faible contre le fort, du pauvre contre le riche, de l'humilié contre l'occupant, bien sûr !


Des intellectuels de votre niveau ne sauraient oublier de si universels principes.


Certes, Israël, 20 000 km2, ne peut être distingué sur une carte du monde arabo-musulman (8 millions de km2) qu'avec une loupe.


Certes, les 6 millions d'Israéliens (dont un million de musulmans, mais vous semblez ne pas les voir, donc ne les comptons pas, alors disons les 5 millions de juifs israéliens) pèsent de peu de poids comparé au milliard de musulmans que vous dédaignez autour d'eux.


Certes le pétrole des pays arabes ne profite qu'aux dirigeants de ces dictatures pendant que leurs populations croupissent dans la misère et l'analphabétisme, alors qu'Israël n'a qu'une ressource naturelle : sa matière grise.


Certes, il n'y a qu'une seule démocratie au Proche-Orient et c'est Israël.


Certes, le premier (et seul) pays de la région qui a donné le droit de vote aux femmes arabes est Israël.


Aussi votre grand élan de générosité visant à stigmatiser ceux qui ne respectent pas la démocratie est ? . De supprimer les liens avec Israël, bien sûr !


Certes depuis qu'Israël a reconquis sa capitale, en 1967, après des siècles d'occupation musulmane, les juifs peuvent de nouveau prier devant les vestiges du Temple de Salomon dont l'accès, sous occupation jordanienne (1948-1967), leur était strictement interdit.


Mais ils ont refusé la revanche et l'exclusive : c'est au Wakf, l'autorité religieuse musulmane, qu'ils ont laissé l'administration de l'esplanade des mosquées.


Alors pour protéger la liberté de circulation et de culte, la tolérance, la fraternité et la démocratie, votre réaction est, en bonne logique ? De supprimer les liens avec Israël, bien sûr !


Mesdames, Messieurs du Conseil d'Administration de Paris VI, il a dû vous falloir un grand courage : vous êtes des scientifiques, des universitaires, des intellectuels, ce qui implique non seulement que vous disposez d'un QI au-dessus de la moyenne, mais de surcroît que la rigueur est pour vous un outil de travail.

Or malgré ces lourds handicaps de départ, vous n'avez pas hésité, par 22 voix contre 4 et 6 abstentions, à prendre une décision qui oblige à faire intégralement abstraction de la réalité pour ne tenir compte que de l'affect, de l'apparence, des clichés, des lieux communs.


Pour des intellectuels de haut niveau, accepter de raisonner comme des illettrés désinformés, cela demande une grande abnégation. Pour cela je vous félicite des sacrifices que vous consentez à vos convictions.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit : lorsque vous exigez de vos collègues qui « exercent dans les universités israéliennes de prendre clairement position sur la situation faite aux enseignants et étudiants palestiniens », vous ne pouvez pas ignorer que, justement, plus de 300 000 enfants arabes vont en classe dans les écoles israéliennes. Au moment de la création d'Israël, il y avait une seule école secondaire arabe en Israël. Aujourd'hui, il y en a des centaines.


De la même façon, vous ne pouvez pas ignorer que les manuels scolaires palestiniens, financés par l'Union Européenne, sont pleins de représentations racistes et haineuses des juifs.[1] <#_ftn1 « Nous avons trouvé des livres avec des passages d'un antisémitisme si virulent que s'ils avaient été publiés en Europe, leurs éditeurs seraient poursuivis pour incitation à la haine » a déclaré François Zimeray, député européen lors d'un discours au Parlement Européen le 15 octobre 2001.


Alors on ne saurait qu'approuver votre légitime indignation. D'ailleurs, votre demande d'interrompre l'envoi des subventions que l'UE accorde à l'Autorité Palestinienne va dans le sens de la démarche d'un certain nombre de députés européens, qui refusent que les contribuables européens financent cette incitation à la haine.


Ah non, j'ai mal compris : c'est l'accord UE-Israël que vous refusez de renouveler ?


Pourtant, le 14 juillet dernier, les quotidiens koweïtiens, El Watan El Arabi et Al-Sabil révélaient le transfert de 5,1 millions de dollars prélevés sur l'aide saoudienne à l'Autorité Palestinienne par Arafat sur un compte personnel dans une banque parisienne. Dans le même temps, Abou Mazen, n° 2 de l'OLP « évacuait » 70 millions de dollars des caisses de l'Autorité Palestinienne. Al Watan joignait à ces informations des photographies des documents reçus du Caire concernant le dépôt de 5,1 millions de dollars par Arafat sur son compte personnel à la Banque arabe du Caire (avant le transfert vers Paris). En outre, le journal révélait que la plupart des denrées alimentaires envoyées à l'Autorité palestinienne, avaient été vendues sur les marchés palestiniens et israéliens au lieu d'être distribuées aux pauvres et aux démunis palestiniens.


Mais la réalité ne vous intéresse pas, Mesdames et Messieurs les scientifiques, universitaires et intellectuels : ce qui compte c'est votre conviction qu'il faut punir Israël de « l'occupation israélienne des territoires de Cisjordanie et de Gaza » et que tous les moyens pour le faire sont bons.

Mais n'est-ce pas justement votre métier de distinguer l'effet de la cause et de ne pas confondre les deux ? Dans ma naïveté, je croyais que le raisonnement scientifique avait à voir avec la raison. Merci de me démontrer qu'il n'en est rien et que tout est affaire de poésie !


En effet, en juillet 2000, lorsque Ehud Barak, alors Premier Ministre d'Israël, jouait (et perdait) sa carrière politique sur la signature de la paix, en proposant à Arafat, qui administrait depuis 1994 Gaza et la Cisjordanie, de transformer cette autonomie en souveraineté, quand il proposait de partager la souveraineté de la capitale israélienne avec les Palestiniens et qu'il se voyait opposer une fin de non recevoir, il n'occupait ni Gaza, ni la Cisjordanie.


Ce refus d'Arafat et son choix délibéré de lancer l'Intifada (si l'on en croit les déclarations du Ministre Palestinien de l'Information[2] <#_ftn2 ) qui s'est traduit par des attentats suicides faisant 80 morts civils en quelques semaines, c'est une cause, pas un effet.


Il est très facile de reconnaître une cause d'un effet : la cause survient en premier et l'effet ne serait pas arrivé s'il n'avait pas été « causé » par la cause. Facile à comprendre pour des scientifiques, non ? Et facile également à des scientifiques d'extrapoler que 80 morts sur une population de 6 millions d'habitants, cela représente 800 morts à l'échelle de la France. Vous imaginez, 800 femmes, enfants et adolescents français qui explosent dans le bus de ramassage scolaire, dans des discothèques ou au marché ? Quelle horreur !


Mais des Israéliens, ce n'est pas pareil.


La preuve, c'est que quand ils ripostent en occupant temporairement les villes d'où partent les auteurs d'attentats pour détruire les infrastructures terroristes, c'est EUX que VOUS punissez, Mesdames et

Messieurs les scientifiques, universitaires et intellectuels.


Je n'ai pas la prétention de faire changer d'avis la fine fleur de l'université française. Je vous demande simplement, au nom de la rigueur qui est censée être votre méthode de travail, de préciser les motifs qui vous conduisent à demander que l'ensemble des universités de mon pays s'associe à votre boycott de la seule démocratie du Moyen-Orient, du seul pays de la région où les femmes ne soient pas inégales devant la loi, où la culture est considérée comme une valeur et non comme une menace.

Car si vous vouliez réellement améliorer le sort des étudiants, des professeurs et des intellectuels palestiniens, il vous faudrait exiger que l'Autorité Palestinienne pratique la démocratie, la liberté d'opinion, l'égalité des droits entre ses citoyens, qu'elle renonce à la corruption et qu'elle affecte les crédits de l'UE aux salaires des fonctionnaires plutôt qu'au compte en banque de ses apparatchiks. Et qu'elle accepte une paix avec Israël.


Mais cela voudrait dire qu'Israël vivrait, ce qui semble, à l'heure actuelle insupportable pour le monde arabo-musulman.

Et pour vous, Mesdames et Messieurs les scientifiques, universitaires et intellectuels ?


Liliane Messika, écrivain


[1] Le livre de classe de CM2 intitulé Muqarar al-Tilawa Wa'ahkam Al-Tajwid décrit les juifs comme des lâches pour qui Allah a préparé les feux de l'enfer. Dans un manuel scolaire intitulé Al-Mutala'ah Wa'alnussus al-Adabia, et destiné aux élèves de 4ème, les Israéliens sont dénommés « les bouchers de Jérusalem ». Le Al-Mutala'ah Wa'alnussus al-Adabia pour la classe de 3ème fait référence à la bactérie du sionisme qui doit être éradiquée de la nation arabe.


[2] Imad Faluji, le Ministre de la Communication de l'Autorité Palestinienne, a déclaré que la violence avait été programmée en juillet, bien avant la soi-disant « provocation » de Sharon. « Elle (l'explosion de la violence) avait été planifiée depuis le retour du Président Arafat de Camp David, quand il retourna la situation contre l'ancien Président des Etats-Unis et rejeta les propositions américaines. »
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