Mar 21 jan 2003 21:46

L'Intifada des campus, par Paul Bernard et Patrick Klugman

"Sionistes, fascistes, hors des facs !" On entend ces cris sur de nombreux campus français. Ils ne s'adressent pas à des militants mais à des étudiants qui ne sont plus comme les autres depuis qu'ils reçoivent des menaces de cet ordre. La tentation a longtemps été forte d'ignorer ces intimidations, de les tenir pour l'expression négligeable d'une ignorance haineuse qui est de tous les temps. A cela se joignait un réflexe devenu traditionnel chez nos coreligionnaires : la crainte qu'une trop grande publicité donnée aux actes dont ils sont les victimes ne finisse par se retourner contre eux.

Mais le silence n'est plus un refuge. La haine des juifs est devenue un fait statistique dans les universités françaises. Trois cocktails molotov ont été lancés sur le local de notre association à l'université de Jussieu. Un étudiant juif de l'université de Saint-Denis a été roué de coups parce qu'il s'était étonné de la présence, dans le hall de la faculté, d'un immense panneau sur lequel on avait dessiné une étoile de David fondue dans une croix gammée. Un professeur d'une université de la région parisienne a dû interrompre son cours, sous les menaces, parce qu'il traitait de la Shoah. La liste de ces anecdotes pourrait être assez longue pour leur ôter tout caractère anecdotique.

Quelque chose s'est produit, dont l'aveu nous coûte, parce que nous aimons notre pays : les étudiants juifs de France ont peur. N'exagérons pas l'importance de cette peur : nous ne ferons pas aux victimes des persécutions passées l'outrage de comparer ce qu'elles ont vécu avec ce qui nous arrive aujourd'hui. Mais il est de moins en moins indifférent, sur nos campus, de porter un nom juif, de respecter les règles du judaïsme, ou d'arborer, en guise de bijou, une lettre hébraïque.

Les juifs redeviennent, comme au temps de l'antisémitisme triomphant, coupables de tous les maux. Il n'est guère d'événement social, militaire ou politique, de drame national ou international, dont on ne les tienne responsables.

Les étudiants juifs sont constamment pris à partie sur les menaces de guerre en Irak. Parce qu'ils sont juifs, on les somme de s'expliquer (cette injonction leur est parfois, comme à l'université de Nanterre, adressée par écrit) sur les choix stratégiques du président Bush.

Que peuvent-ils répondre, sinon qu'ils sont fatigués de porter le poids du monde sur leurs épaules, qu'ils aimeraient ne plus avoir à souffrir de ce qu'ils sont, qu'ils demandent que leur soit départi un peu de cette innocence et de cette irresponsabilité si généreusement accordées à tous ceux qui ont leur âge ? Ils voudraient simplement ne plus être comptables de tout, et c'est un sentiment de lassitude plutôt que d'exaspération que nous exprimons en leur nom, en disant que, maintenant, nous en avons assez.

Nous en avons assez d'être les victimes d'une obsession. Nous en avons assez d'être agressés par ceux qui, par désoeuvrement autant que par idéalisme, par paresse autant que par conviction, croient avoir trouvé leur Vietnam dans une Palestine qui est plus un prétexte qu'une cause.

Nous en avons assez que, pour ceux-là, la Palestine, l'Irak et la "mondialisation" ne soient qu'un seul conflit, contre un seul ennemi : le juif. Nous en avons assez de voir le droit inaliénable des Palestiniens à disposer d'un Etat souverain, pour lequel nous sommes prêts à militer, dévoyé au profit d'un délire où s'exaltent les thèmes les plus abjects de l'antisémitisme millénaire. Nous en avons assez d'entendre des allusions à notre richesse prétendue, à notre pouvoir supposé. Nous en avons assez de voir souillés les mots de "paix" et de "justice" qui servent à justifier l'idéologie de la mort et le suicide mis au service du meurtre.

Au nom de la Palestine, tout est permis. A l'université Paris-X, on organise, sous le regard bienveillant de l'administration, une "Journée de la terre" (palestinienne, bien sûr, il n'y a pas d'autre terre) au cours de laquelle une jeune femme déclare, sous les applaudissements de plusieurs centaines de personnes : " Je suis prête à me faire exploser !" Quelques étudiants juifs ont tenté de parler : ils n'ont pas pu. Quand, dans cette même université, on veut organiser une conférence sur le génocide nazi, l'administration l'annule, faute de pouvoir "garantir la sécurité des intervenants". A l'Institut national des télécommunications, un élève reçoit un message où il est traité de "chien juif enragé". L'école, au nom de l'ordre public, choisit de sanctionner au même titre l'offenseur et l'offensé.

A la Sorbonne, dans un amphithéâtre bondé, on célèbre les " martyrs"d'une cause à la complexité de laquelle on n'entend rien. Un étudiant juif prend le micro, il doit finalement le lâcher sous les cris de : "Sors ! Sors ! Sors !"

Nous avons renoncé à comprendre pourquoi la guerre israélo-palestinienne retient, à l'exclusion de la plupart des autres sujets, l'attention des étudiants et des professeurs de France. C'est une mode, certes inspirée par la pitié ou par la solidarité avec le plus faible, mais suspecte parce qu'exclusive. Personne ne songe à s'inquiéter du massacre des chrétiens au Soudan ou au Nigeria, ni de l'occupation du Tibet par la Chine, du Liban par la Syrie, de la Tchétchénie par la Russie. Lorsque les facultés Paris-VI et Grenoble-II ont l'idée de punir des universitaires à cause de leur nationalité, c'est, comme par instinct, vers l'Etat juif qu'elles se tournent. Il n'est pas étonnant que les étudiants juifs aient envie de crier : "S'il vous faut absolument des adversaires pour donner un sens à votre vie, il est temps que vous en trouviez d'autres que les juifs !"

Le conflit du Proche-Orient s'est, en somme, déplacé dans nos universités. Faute de pouvoir vibrer pour une cause qui les touche directement, des étudiants français jouent le rôle des Palestiniens, et aux juifs, malgré eux, revient le rôle des Israéliens : c'est une mauvaise pièce dont le titre pourrait être "L'Intifada des campus".

L'université, parce que, depuis trente-cinq ans, elle a peur d'être tenue pour autoritaire, et parce que la police ne peut y entrer sans l'accord de l'administration, tend à devenir une zone de non-droit. Les plus faibles y sont les victimes de l'ignorance, de la mode et de la force. Le lieu où devrait s'enseigner le sens de l'interdit semble être l'un des seuls où tout est permis. Les étudiants juifs sont seuls.

C'est l'affaire de la République. L'un des innombrables messages électroniques que je pourrais verser au dossier (Internet est devenu l'outil de la haine impunie) s'adresse à un étudiant juif, et se termine par ces mots : "Je t'emmerde, petit Sharon, tout comme les Palestiniens emmerdent ceux qui leur ont piqué leur patrie. Signé : le déraciné qui cherche vainement à quoi s'attacher."

C'est à la République française qu'il revient de donner à ce déraciné quelque chose à quoi il puisse s'attacher. Il est malheureux que tant d'étudiants français se reconnaissent si peu dans leur pays, qu'ils jugent nécessaire, pour exister, d'y importer des guerres étrangères. Nous, les étudiants juifs de France, nous ne voulons pas être la cible de ceux qui, n'ayant plus de racines, empruntent celles des autres. Nous estimons rendre service à notre pays en lui disant, calmement et dignement : "Ça suffit."

Paul Bernard est secrétaire national de l'union des étudiants juifs de france (UEJF). Patrick Klugman est président de l'UEJF.
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