Dim 5 jan 2003 11:51

J'ai honte !, par Claude Cohen-Tannoudji

J'ai été pendant une dizaine d'années professeur à l'université Paris-VI avant d'être élu au Collège de France en 1973. Je continue depuis cette date à donner des cours de troisième cycle dans cette université. Tous mes travaux de recherche ont été et continuent à être effectués dans un laboratoire associé à Paris-VI. Je me sens donc directement concerné et interpellé par une motion récente du conseil d'administration de cette université demandant à l'Union européenne de ne pas renouveler le contrat cadre de coopération universitaire entre l'Union européenne et Israël et je m'estime en droit de donner mon opinion.

J'ai honte pour ces collègues qui osent jeter un anathème sur d'autres collègues à cause de leur nationalité. J'ai honte pour ces collègues qui, devant un conflit douloureux où deux peuples souffrent cruellement et quotidiennement, choisissent de diaboliser l'une des deux parties plutôt que d'essayer de les rapprocher.

J'ai honte pour ces collègues qui font semblant d'ignorer que les universités israéliennes sont des lieux de débat démocratique, où des voix fortes et nombreuses n'hésitent pas à s'élever pour s'opposer à la politique de leur gouvernement, où les contacts sont maintenus envers et contre tout avec les homologues palestiniens pour qu'une véritable collaboration puisse s'instaurer le jour où un accord de paix sera enfin réalisé.

J'ai honte pour ces collègues qui font semblant d'ignorer qu'en pénalisant et en isolant ainsi les universitaires israéliens, ils donnent en réalité un coup de poignard dans le dos à la paix.

Nous avons, nous universitaires et scientifiques, de grands chantiers devant nous : essayer par notre enseignement de redonner aux jeunes générations l'envie de faire des études scientifiques, maintenir la recherche scientifique au plus haut niveau, veiller à ce que les découvertes scientifiques ne soient pas dévoyées, aider les pays en voie de développement à améliorer leurs systèmes éducatifs et universitaires, ce qui représente à coup sûr le meilleur rempart contre les dérives fondamentalistes.

Essayons de développer en nous l'intelligence, le courage et la générosité qui sont nécessaires pour mener à bien ces tâches ambitieuses. Ne laissons pas ce vrai visage de l'université être défiguré par des gesticulations stériles et dangereuses qui ne savent trouver comme langage que celui de l'anathème et de l'exclusion.

Claude Cohen-Tannoudji est professeur au Collège de France et Prix Nobel de physique
LE MONDE | 04.01.03
Fermer la fenêtre