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Enquête et analyse / Iraq

Le 26 avril 2002

Les conséquences de la suspension des exportations de pétrole par l’Iraq : L’embargo pétrolier est-il réalisable ?

Par le Dr Nimrod Raphaeli*

L’échec de Saddam Hussein

En grande fanfare et dans une ambiance politique solennelle, Saddam Hussein a annoncé, le 8 avril 2002, la suspension des exportations de pétrole pendant un mois, en signe de solidarité avec les Palestiniens.

?Après la première réaction du marché consistant, le jour même, en une augmentation subite du prix du brut, le bon sens et la situation objective ont conduit à une chute d’environ 19%, constatée une semaine seulement après la déclaration iraquienne. Deux raisons peuvent expliquer le retour rapide du marché à son état quasi-initial : en premier lieu, l’assurance des exportateurs de pétrole, d’Arabie Saoudite en particulier, que la circulation du pétrole ne serait pas affectée par des considérations politiques ; l’ironie du sort, en second lieu, qui a permis que la décision iraquienne coïncide avec la nouvelle du dépassement de leur quota par les membres de l’OPEP de 1.3 millions de barils par jour (1) au mois de mars, ce qui équivaut à peu près à l’export iraquien dans le cadre du programme " Pétrole contre denrées alimentaires ". La décision iraquienne est restée confinée à son propre territoire, puisque aucun Etat ne l’a suivie. Forcé d’affronter la réalité, le ministre iraquien du Pétrole, M. Amer Muhammad Rashid, n’a pu que prier les autres Etats producteurs de pétrole de " ne pas, au moins, augmenter leur production ! " (2) Se sentant isolé dans sa décision, Saddam Hussein a adressé un autre discours, le 22 avril, " aux frères arabes, rois, présidents, émirs et responsables ", les implorant de réduire leur production de pétrole de 50% afin de " priver directement les Etats-Unis et l’entité sioniste de l’autre moitié " (3)

L’embargo pétrolier est-il réalisable ?

La carte économique et politique du Moyen-Orient, telle que commentée dans des articles de nouvelles et d’analyse des principaux journaux arabes, n’autorise pas les producteurs et exportateurs de pétrole à envisager l’embargo.

?Dans un article d’analyse du quotidien égyptien Al-Ahram, Adel Ibrahim avance (5) que si l’embargo pétrolier (provoquant inévitablement une flambée du prix du brut) était susceptible d’affaiblir l’économie américaine, il porterait également atteinte à l’économie des pays producteurs de pétrole, ce que ces pays peuvent difficilement se permettre, vu les conditions économiques actuelles sur le plan international.

?Selon M. Ibrahim, un certain nombre de producteurs arabes ont d’ores et déjà affirmé que l’embargo pétrolier n’était pas au programme. Le Koweït a notamment déclaré que le pétrole était " une arme à double tranchant, susceptible d’atteindre les Arabes plus durement que les Etats-Unis. " D’autre part, le cheik Jaber Al-Moubarak Al-Sabah, vice Premier ministre koweïtien et ministre de la Défense, a souligné qu’il ne serait pas possible d’aider les Palestiniens sans les revenus provenant du pétrole : " Le pétrole est une véritable source de richesse pour le peuple et nous ne pouvons en faire un moyen de pression. " L’Indonésie, plus grand pays islamique au monde, est allée encore plus loin en écartant catégoriquement la possibilité d’un embargo pétrolier.

?L’analyste Adel Ibrahim considère l’éventualité d’un retour à la " surprise " ou au " choc " de 1973, année ou l’embargo pétrolier fut décidé concomitamment à la guerre d’octobre. Il conclut en affirmant qu’une telle initiative ne peut être répétée parce qu’avec la concurrence grandissante de la Russie, la Norvège, l’Angola, le Mexique et les pays du bassin de la mer Caspienne, l’OPEP n’a plus autant prise sur l’offre pétrolière. Il rappelle la création en 1974 de l’Agence Internationale pour l’Energie (organisation de consommateurs siégeant à Paris) qui a cherché à réduire la dépendance mondiale du pétrole arabe à travers la mise en place de stocks de réserve, le progrès technologique et la réduction du coût.

?Les Etats-Unis, principale cible de l’embargo de 1973 ont, depuis, diversifié leurs sources d’approvisionnement : en février dernier, la consommation américaine se montait à 17 millions de barils par jour, dont 50% provenant du Venezuela, du Mexique et du Canada. L’Arabie Saoudite figurait en quatrième position sur la liste des pourvoyeurs en pétrole des Etats-Unis.

?En bref, aux Etats-Unis, on ne semble pas s’inquiéter outre mesure de la pénurie de pétrole que pourraient occasionner les tensions croissantes au Proche-Orient, d’autant plus que l’OPEP a officiellement déclaré qu’elle n’utiliserait pas le pétrole comme une arme politique. (5)

?Parallèlement, un rapport de responsables égyptiens et d’experts de la question du pétrole, publié par le journal koweïtien Al-Qabas, révèle l’inutilité d’un embargo pétrolier. Le Dr Hamdi Abd El-Azm, expert économique, rapporte que l’usage de l’arme pétrolière par les pays arabes en ferait " les principaux perdants, parce qu’ils entreraient dans une guerre économique avec les Etats-Unis, guerre qui finirait par devenir politique ". Il rappelle ensuite que de nombreux pays arabes reçoivent une aide des Etats-Unis, " des importations de blé et un soutien financier " et que l’embargo pourrait y mettre un terme. (6)

?Le prince Saoud Al-Fayçal, ministre des Affaires étrangères d’Arabie Saoudite (premier exportateur mondial de pétrole) a insisté sur le fait que la croissance économique des pays arabes dépendait des exportations de pétrole de ces derniers. Il a déclaré que " le pétrole n’est pas un fusil ou un tank, mais une ressource qui profite à l’économie nationale ", ajoutant : " Nous sommes en guerre contre un ennemi dont la première initiative serait de détruire nos champs pétrolifères. " (7)

?Abd El-Rahman Al-Rashid, directeur d’Al-Sharq al-Awsat, quotidien saoudien diffusé à Londres, affirme que l’esprit, non le pétrole, est ce qui enrichit un pays. Il prend l’exemple de Singapour : pauvre en ressources naturelles, ce pays a une économie plus développée que n’importe quel pays arabe. Bien que de nombreux pays arabes bénéficient de ressources en pétrole, " l’esprit de certains de leurs gouvernements est responsable de la pauvreté et de la misère de la population, qui se déplace encore à dos d’âne et de chameau à notre époque. Par Allah, les ressources de l’esprit sont plus déterminantes que les ressources de pétrole… " M. Al-Rashid conclut de la manière suivante : " A l’époque moderne, les nations du monde arabe se divisent en fonction du degré de folie de leurs dirigeants : il y a de grandes nations [arabes] qui se sont laissées conduire par les cris et les pleurs, tandis que de petites nations ont gardé un certain sens de la mesure ou un certain bon sens, essayant de limiter les dégâts. " (8)

L’embargo pétrolier contre les Etats-Unis à des fins politiques

D’autres analystes pensent que l’appel iraquien à l’embargo pétrolier collectif est plus " une tentative de marquer des points sur la scène politique, en se confrontant à ses voisins conservateurs, qu’une proposition sérieuse. " Ils soutiennent que les Arabes ont tiré les leçons de l’expérience de 1973 : l’embargo avait alors eu l’effet inverse de celui escompté. Cet embargo, expliquent-t-ils, " a conduit les pays occidentaux à accroître leurs dépenses dans le domaine de l’exploration d’emplacements au coût élevé, comme la mer du Nord, à chercher d’autres sources d’énergie, et à mettre sur pied d’importants stocks de réserve. " (9)

?Au début de ce mois, la conférence islamique de Kuala Lumpur a rejeté la tentative iraquienne de soulever la question de l’embargo pétrolier. (10) Notons que d’après certains observateurs, la décision de l’Iraq de suspendre ses exportations de pétrole pendant un mois aurait pour but véritable de lui permettre d’entreprendre des travaux d’entretien et de restauration de ses installations pétrolières. (11)

Conclusion

Les mesures prises par certains producteurs de pétrole pour empêcher d’éventuelles manifestations de violence, violence qui pourrait obliger les dirigeants à revoir leur position sur la question de l’embargo, montrent que rien ne laisse actuellement présager d’un embargo pétrolier. Ce sentiment est renforcé par les principes de bases du marché, la politique déclarée de l’OPEP et des principaux cartels, ainsi que par les affirmations souvent répétées des principaux producteurs arabes de pétrole, selon lesquels le pétrole doit servir au développement de leurs propres pays et non d’arme contre le consommateur.

*Le Dr Nimrod Raphaeli est responsable des analyses du Programme d’études économiques du Moyen-Orient de MEMRI

 

  1. Al-Qods al-Arabi et Al-Watan (Koweït), le 10 avril 2002
  2. Babil, le 15 avril 2002
  3. Babil, le23 avril 2002
  4. Al-Ahram, le 6 avril 2002
  5. Al-Ahram, le 6 avril 2002
  6. Al-Ahram, le 12 avril 2002
  7. Al-Sharq al-Awsat, le 20 avril 2002
  8. Al-Sharq al-Awsat, le 13 avril 2002
  9. Al-Qods al-Arabi, le 5 avril 2002
  10. Al-Hayat, le 3 avril 2002
  11. Al-Hayat, le 12 avril 2002

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