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Dépêche Spéciale — Syrie

Le 16 janvier 2002

Bashar Assad enseigne aux membres du Congrès américain

à combattre le terrorisme selon l’exemple syrien

En 1982, l'armée syrienne a réprimé un soulèvement islamique dans la ville de Hamat, tuant des dizaines de milliers de résidents. La semaine dernière, le président syrien Bashar Al-Assad a expliqué à une délégation américaine du parti démocrate que les Etats-Unis pourraient tirer profit de l'expérience syrienne dans le domaine de la lutte anti-terroriste. Parmi les membres de la délégation américaine se trouvaient le sénateur Richard Durbin (Illinois), les députés David Price (Caroline du Nord), Jim Davis (Floride), Adam Schiff (Californie) et l'ex-parlementaire Wayne Owens (Utah). Etaient également présents à la réunion le ministre des Affaires Etrangères syrien Farouq Al-Shar' et l'ambassadeur américain à Damas Théodore Kattouf. Soubhi Hadidi, journaliste syrien résidant à Paris, a réagi aux déclarations d’Assad par un article dont voici quelques extraits :

Contexte : les déclarations d'Assad

La presse syrienne et arabe rapporte les propos tenus par Assad face à la délégation en ces termes : "Les Etats-Unis pourraient tirer profit de l'expérience de pays qui ont combattu le terrorisme avec succès, dont notamment la Syrie." Pour appuyer son affirmation, Assad a rappelé "les heurts intervenus entre le régime [syrien] et les Frères Musulmans entre 1982 et 1986, après que l'organisation islamique eut perpétré des assassinats et des attentats à la bombe visant les intellectuels et les politiciens du pays tout entier."

Le sénateur Durbin aurait répondu : "La Syrie a une grande expérience de la lutte anti-terroriste et il est possible d'en tirer profit (...) L'analyse historique que nous venons d’entendre sur l’expérience syrienne et les mesures qu’elle a prises est une leçon pour nous et pour beaucoup de pays dans le monde." (1)

Réaction d'Hadidi

Soubhi Hadidi, journaliste syrien au quotidien londonien de langue arabe Al-Qods Al-Arabi, actuellement installé à Paris, répond en détails à l'échange intervenu entre Bashar Assad et la délégation américaine. Dans un article intitulé "Le Massacre de Hamat et 'l'Expérience' Syrienne de la Lutte anti-terroriste", Hadidi écrit : "Le 2 février marquera le 20ème anniversaire du massacre des habitants de la ville de Hamat. Des unités [de l'armée syrienne] triées sur le volet (...) sous le commandement du Général 'Ali Haydar ont assiégé Hamat pendant 27 jours, mobilisant les tanks et pilonnant la ville à l'artillerie lourde avant de donner l’assaut et de tuer 30,000 à 40,000 citoyens (...), auxquels s'ajoutent 15,000 habitants toujours portés disparus à ce jour et 100,000 expulsés."

"La Logique voudrait que le régime syrien, et surtout les membres du 'jeune' gouvernement du président Bashar Al-Assad, fassent leur possible pour enterrer ce passé maudit et évider d'en parler. [On se serait attendu] à ce qu'ils essaient de tourner la page pour effacer les traces [du massacre]. Après tout, ce fut l’un des incidents les plus sanglants et les plus violents du 'Mouvement Correctif' (expression utilisée par Hafez Al-Assad pour décrire son coup d'Etat baathiste de mars 1970). Mais que s'est-il vraiment passé ?"

"Le massacre d'Hamat (...), authentique massacre prémédité de sang-froid, ne représente pas une expérience de lutte anti-terroriste (...). L'ancien président Hafez Al-Assad avait donné carte blanche à l’armée, autorisant le recours à toutes les armes et à tous les moyens de répression, de dissuasion et de châtiment (...), même si cela devait signifier détruire des quartiers entiers (par exemple, les quartiers d’Al-Baroudi, Al-Kilani, Al-Hamidiya et Al-Khadr), mosquées et églises comprises."

"(...) [Même] Patrick Seale, auteur d'une biographie très nettement favorable à Hafez Al-Assad et ami proche des dirigeants du régime (...), jusqu’à récemment en tous cas, (...) a dit que présenter la bataille de Hamat comme 'le dernier chapitre d'un long conflit rend compte de la barbarie épouvantable des mesures punitives imposées à la ville (...)'"

"Même si je ne suis pas tout à fait d'accord avec les conclusions de Seale (...), le fait qu’il évoque ouvertement la barbarie des mesures punitives syriennes imposées à la ville [de Hamat] indique l'importance cruciale que le régime attachait au combat, (ou massacre). L’épisode de Hamat est le plus cruel et le plus radical avertissement qu’ont reçu le peuple syrien - islamiques et séculaires mêlés - (...), les syndicats et cercles d’intellectuels. L’épisode de Hamat s’est érigé en modèle, en leçon, en règle à suivre face à toute opposition future [en Syrie], qu’elle soit armée ou pacifique."

"Ce qui est plus important, et tragique, c'est que des gens comme Patrick Seale affirment (...) que la bataille de Hamat a été menée contre le fondamentalisme et 'le Puritanisme’ au nom du modernisme et des lumières. Seale reconnaît que 'd'innombrables mosquées, églises et sites archéologiques ont été détruits et pillés, dont le musée du 18ème siècle Qasr Al-'Azm. En un mois de combat, environ un tiers du cœur historique de la ville [de Hamat] a été détruit. '"

"Mais l’épisode de Hamat ne représente pas l’unique massacre (...) Pour en finir avec l'opposition islamique armée, le régime [Baath] a choisi de réprimer le moindre esprit d'opposition dans la Syrie tout entière, d'Alep à Jisr Al-Shaghrour, de Deir Al-Zour à Latakieh, jusqu'à Tudmor, victime d’un massacre infâme. [Le recours à la violence] participait à un plan méthodique : il ne s’agissait pas seulement de répression militaire, de la destruction de villes, de massacres mineurs dans les prisons, les quartiers, les rues (...) Voici un bref aperçu des événements :"

"En décembre 1979, lors de la septième convention nationale du parti Baath au pouvoir, Rif'at Al-Assad, membre du leadership national et commandant des 'Unités de Défense' du régime baathiste, déclarait que quiconque ne se trouvait pas du côté du [coup d'état du Baath] faisait partie des rangs ennemis (...), pensant notamment aux Frères Musulmans. Il a appelé à une campagne nationale de 'nettoyage,' exigeant que les membres de l'opposition soient envoyés dans des camps de travail et de redressement en plein désert syrien."

"[Les remarques] de Rif'at Al-Assad ont précédé la naissance du mouvement populaire de protestation au sein des partis d'opposition (...) et des syndicats de médecins, dentistes, ingénieurs, pharmaciens et avocats, qui ont tous déclaré une grève d'une journée (le 31 mars 1980) pour protester contre leur manque de liberté, la cruauté de la répression et la violation des droits de l'homme par le régime syrien."

"La réponse immédiate du régime fut de dissoudre ces syndicats et d'arrêter leurs plus célèbres dirigeants. Quelques mois plus tard, le régime lançait une offensive de grande envergure contre quelques partis d'opposition, notamment le Parti Communiste Syrien (2), et entre mars et mai 1980, le régime perpétrait une série de massacres, les uns à la suite des autres, dont ceux de Jisr Al-Shaghrour (200 morts), Souq Al-Ahad (42 morts), du quartier de Hananu (83 morts), d’Alep, de Tudmor (700 morts) et du quartier Al-Bustan de Hamat (200 morts : cette fois-là la police s'est contentée de tirer sur la foule !)"

"Au cours de cette période [le régime] a voté la loi numéro 49, qui condamne à la peine de mort tout membre actuel - ou passé ! - de la confrérie des Frères Musulmans (...). Une série d'assassinats suivit, qui n'était pas déconnectée du régime (...). Parmi les victimes se trouvent : le Journaliste libanais Salim Al-Louzi, le commandant militaire palestinien Sa'ad Sayel, l’un des fondateurs du parti Baath, Salah Al-Din Al-Bitar et Mme Banan Al-Tantawi, épouse du leader des Frères Musulmans 'Issam Al-'Attar (...)."

"La 'recette' syrienne de la lutte anti-terroriste se base donc sur un contre-terrorisme d'Etat, des mesures violentes et généralisées. Cette violence-là a fait plus de victimes que n’importe quelle autre entreprise terroriste privée. Elle consiste en assassinats, en répression absolue de toute forme d’opposition (...), en la militarisation de l'Etat à tous les niveaux, en l'élimination des mouvements politiques au moyen de persécutions, arrestations, renvois, et en l’engendrement de la pauvreté." 

"Comment les Etats-Unis pourraient-ils bénéficier de ‘l'expérience syrienne ?' Le Pentagone aurait-il dû écraser Kandahar et Kaboul comme les 'Unités de Défense' et les 'Unités Spéciales' syriennes ont écrasé la ville de Hamat ? Ou peut-être le Pentagone aurait-il dû réclamer la condamnation à mort (rétroactive) des membres des talibans et d’Al-Qaïda ? Le commandant militaire américain aurait-il dû grimper sur un tank, entrer dans Kaboul, annoncer par mégaphone qu'il se tenait prêt à tuer 1.000 personnes par jour, suivant l’exemple du commandant militaire syrien à Alep en 1980? Le fait que ce massacre serve de référence n’est-il pas une insulte à la mémoire des martyrs du massacre de Hamat (...) dont 90% étaient des civils, comme les membres du régime syrien eux-mêmes le reconnaissent ?"

"La déclaration du président syrien (...) n’est qu’un discours bâclé de plus parmi tous ceux qu’il a prononcés depuis son arrivée au pouvoir (...) ; elle nous indique son niveau d'hypocrisie politique et nous montre que la crise en Syrie touche aussi les domaines économique, social et législatif."

"Il est étonnant qu'Assad donne cet exemple à la délégation d'un pays qui a toujours la Syrie sur sa liste d'Etats soutenant le terrorisme (...), laquelle délégation est venue à Damas exiger que le régime arrête de sponsoriser des organisations ‘terroristes', qui plus est le jour même où l'ancien Secrétaire d'Etat américain Alexander Haig invitait la Maison Blanche à diriger sa prochaine offensive anti-terroriste contre la Syrie plutôt que l’Irak !"

"Le 20ème anniversaire du massacre de Hamat aurait mérité une prise de position entièrement différente, [un appel à] la réconciliation nationale, à une certaine forme de guérison (3) (...)"

 

(1) Al-Baath (Syrie), 8 janvier 2002 ; Al-Hayat (Londres), 9 janvier 2002.

(2) Al-Turk est actuellement à nouveau en procès en Syrie pour raisons politiques.

(3) Al-Qods Al-Arabi (Londres), 11 janvier 2002.

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