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Dépêche Spéciale / Arabie Saoudite

Le 15 novembre 2002 n° 439

Un journaliste renvoyé d’Al-Hayat pour ses vues libérales

Le journaliste tunisien Lafif Lakhdhar a été dernièrement renvoyé du quotidien arabe Al-Hayat, financé par le prince saoudien Khaled Ben Sultan, en raison de ses vues progressistes. Lakhdhar y écrivait une chronique hebdomadaire dans la section Madarat du dimanche, à l’usage des journalistes libéraux. (1) Lafif Lakhdhar est une figure marquante du mouvement pour la modernisation et la laïcisation dans le monde arabe. La direction saoudienne avait déjà manifesté son agacement face à ses positions, suspendant la publication de ses articles pendant deux mois. Mais suite aux déclarations de Lafif Lakhdhar sur Al-Jazira le 17 octobre 2002, les propriétaires saoudiens du journal l’ont définitivement renvoyé. Voici quelques extraits de l’intervention de Lakhdhar sur Al-Jazira : (2)

La culture occidentale : un besoin de la population

" Les pays d’Afrique n’avaient aucune élite, jusqu’à ce que la France vienne en créer une. C’est l’élite francophone qui a réclamé l’indépendance de ces pays. Le Premier ministre du premier gouvernement temporaire d’Algérie, Farhat Abbas, ne connaissait pas un mot d’arabe : il prononçait tous ses discours en français. Bourguiba connaissait l’arabe et le français…, tout comme les membres de son parti et du Mouvement national… En Afrique, l’élite a émergé avec le colonialisme français… Quand l’Occident a pénétré le monde islamique, il a rencontré une certaine résistance. Aujourd’hui, les choses ont changé : ce sont les jeunes arabes musulmans qui recherchent la culture [occidentale]. [La présence d’une] culture occidentale a fini par devenir une exigence intérieure.

En Iran, les jeunes se battent contre la Garde révolutionnaire qui leur retire leurs installations satellite pour les empêcher de se brancher sur les chaînes occidentales, surtout américaines. Cela révèle aussi bien la peur des cultures occidentales qu’une volonté de fermeture, ce qui est un appel à la mort. Cet appel n’est pas nouveau : on pouvait aussi l’entendre à l’époque d’Al-Hanabilah, en raison du fait que notre culture se fondait sur des traductions. Sans les chrétiens, qui ont traduit des textes en grec ancien, en indien ainsi que la littérature assyrienne, il n’y aurait eu ni civilisation, ni monothéisme... La philosophie grecque était une philosophie païenne, et pourtant les musulmans l’ont adoptée… "

Nous sommes des barbares

" La Turquie est aujourd’hui dans la meilleure position. Quand Atatürk a déclaré la laïcité en 1924 et aboli le califat, seuls 4% des Turcs savaient lire, contre 95% aujourd’hui. La Turquie deviendra un pays réellement civilisé et démocratique en intégrant l’Union européenne. Cela ne signifie pas que nous avons abandonné la barbarie. Nous sommes [de vrais] barbares : Saddam Hussein prétend avoir gagné les élections avec 100% des voix — c’est à dire que personne n’est mort ce jour-là ; personne n’a eu la grippe. C’est un scandale. Nous devons secouer cette poussière de nos vêtements…

L’oppression des minorités en Turquie aujourd’hui est un vestige de la période ottomane ; ce n’est pas un produit laïque. L’Espagne est à l’origine un pays fasciste qui est devenu une démocratie en intégrant l’Union européenne. Il en est de même de la Grèce. C’est l’Union européenne qui a forcé la Turquie à reconnaître la langue kurde et à abolir la peine de mort.

L’appartenance à l’Union européenne nous éloigne de notre barbarie. Notre héritage [culturel] ne nous a rien épargné : ni l’amputation des mains, ni la lapidation, ni les califes qui ne peuvent être démis de leurs fonctions que par la mort, ni l’administration de 40 à 80 coups de fouets à qui boit un verre de bière, et j’en passe. Je pense que nous devons préserver notre héritage culturel, mais en en développant l’aspect éclairé, celui qui nous aide à nous adapter aux besoins de notre génération. Par exemple, limiter la femme au foyer, refuser la liberté aux femmes ainsi que [le principe de l’] égalité entre hommes et femmes, considérer le témoignage de deux femmes comme égal à celui d’un seul homme, procéder à des héritages inégaux — toutes ces coutumes doivent être abandonnées parce qu’elles ne sont plus adaptées à notre génération. "

Je voudrais que la femme musulmane ressemble aux autres femmes

A ce stade, l’invité Sami Hadad accuse Lakhdhar de désirer que les femmes se promènent nues ou en bikinis. Ce à quoi Lakhdhar réplique : " Nulle part les femmes ne se promènent nues. Je veux que les femmes musulmanes soient comme les femmes chinoises, indiennes, sénégalaises, européennes, américaines et russes. Pourquoi sommes-nous racistes envers nous-mêmes, déclarant que ce qui est bon pour les autres ne l’est pas pour nous ? Je me trouvais récemment en Egypte où des étudiants m’ont fait remarquer que j’encourageais la laïcité et que la laïcité est bonne pour l’Europe, mais pas pour nous. Je leur ai répondu que c’était du racisme envers soi-même [que de parler ainsi].

La lapidation n’existe pas dans le Coran. Les dignitaires musulmans sont allés la chercher dans la Torah. L’administration de la peine [de mort] aux hérétiques qui ont délaissé l’islam n’existe pas [non plus] dans le Coran… Pourquoi ne reconnaissons-nous pas la langue berbère ? Nous devons reconnaÎtre toutes les langues, le kurde et le berbère [compris]. Nous devons reconnaître les droits des minorités…

Ceci est un débat à la française : chacun a son opinion, mais personne ne maudit ou ne frappe l’autre. Si nous avions conduit ce débat à l’arabe, le sang aurait coulé…

Je demande que la Commission des droits de l’homme des Nations unies et Amnesty International interviennent pour protéger les femmes lapidées en Iran et tous les opprimés. Les musulmans sunnites en Iran n’ont pas le droit de se construire une mosquée. C’est scandaleux. Ils réclament actuellement que l’Onu s’occupe de leur bâtir une mosquée à Téhéran parce qu’ils n’ont pas où prier le vendredi, alors que les musulmans en France ont des mosquées et jouissent de la liberté de culte… "

 

  1. Pour en savoir plus sur Lafif Lakhdhar [Al-Afif Al-Akhdar], voir les Dépêches Spéciales de MEMRI n° 95, 225, 429, 333, 142, 404
  2. Télévision Al-Jazira (Qatar), le 18 octobre 2002

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