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Dépêche Spéciale /Jordanie

Le 18 septembre 2002 - N° 419

Point de vue d’un intellectuel arabe :

L’Etat islamique moderne, selon le prince Ben Talal de Jordanie

L ‘ancien prince héritier de Jordanie, le prince Ben Talal, (1) est l’un des intellectuels les plus renommés du monde arabe (2). Voici quelques extraits d’un article sur l’Etat islamique moderne, récemment paru dans le quotidien arabe Al-Hayat, édité à Londres : (3)

L’Etat islamique moderne devrait se fonder sur le pluralisme et le respect de la diversité

L’idée d’un Etat islamique moderne se base sur des principes considérés par le musulman contemporain comme les fondements, comme la structure de sa foi en un monde moderne, [lui permettant d’être] en accord avec lui-même en tant que musulman tout en respectant les droits des minorités, de se rallier à la culture de la tolérance vis-à-vis des autres formations, d’accepter la suprématie de la loi, d’être partisan de la diversité culturelle et d’appliquer l’égalité et la justice à tous les secteurs de l’activité humaine.

Bien avant la découverte du Nouveau monde, la civilisation islamique était le melting-pot mondial. Avant l’émergence de l’Etat-nation, le monde islamique était un refuge pour ceux qui fuyaient la discrimination religieuse et intellectuelle. Le soutien apporté par l’islam aux découvertes scientifiques et son respect pour l’environnement n’avaient d’égal que son souci de l’ordre social. L’islam avait recours non à la coercition religieuse mais à l’enseignement des droits civiques.

Le pluralisme et le respect de la diversité considérés par la société internationale comme des droits naturels fondamentaux avaient [déjà] été adoptés par le prophète Mahomet et les califes qui lui ont succédé. En construisant l’Etat islamique moderne, les musulmans doivent impérativement pendre pour modèle l’Etat islamique d’autrefois, mais aussi se demander si nous avons été à la hauteur de l’héritage transmis par nos ancêtres en termes de sagesse, de civilisation et d’expérience. Il est également impératif de comprendre la dynamique moderne qui nous gouverne — et la nécessité de relever les défis de la mondialisation, de la communication de masse, des exploits technologiques, de la culture de masse et des droits de l’homme.

Les droits de la femme

L’Etat islamique n’est pas isolé du monde ni épargné des problèmes urgents existant à l’échelle mondiale : la faim, la pauvreté et la maladie. La moitié de la population mondiale est constituée de femmes et 10 autres pour cent sont invalides. Si nous ne parvenons pas à intégrer ces deux éléments à la société, nous risquons de perdre plus de 50% de potentiel humain en termes de productivité. Le prophète Mahomet et ses compagnons considéraient que le Paradis se trouvait sous le pied des femmes.

Il est essentiel que les conflits, y compris les conflits internes au monde islamique contemporain, se règlent dans un esprit de paix. Cela afin d’éviter une course à l’armement accompagnée d’une détérioration sociale et économique et d’un ralentissement de l’acquisition de la sécurité.

En revoyant les différents aspects de l’Etat islamique moderne, il est important de débattre de l’interdépendance qui existe entre capacité de production, armement et dettes et des effets néfastes de ce terrible nœud sur un avenir de paix durable. Il est nécessaire de reposer les problèmes fondamentaux, comme celui de la pauvreté.

L’Etat islamique moderne pourrait prendre les devants dans les domaines économique et politique en plaçant le bien-être des personnes au centre des décisions de politique nationale et internationale. Avons-nous besoin de guerres pour nous rappeler notre statut commun d’être humains  Pourquoi ne pouvons-nous mettre en place les moyens de défendre la paix en temps de paix  Pourquoi les efforts déployés au niveau international ces dernières décennies ont-ils porté sur comment maintenir la paix plutôt que sur comment faire la paix  Ne peut-on chercher à prévenir les crises plutôt qu’à les régler  L’Etat islamique moderne montrerait comment faire cesser la déshumanisation dont nous avons été témoins au siècle dernier.

Le 11 septembre — absolument immoral

Il est impossible de terminer sans mentionner les événements destructeurs du 11 septembre 2001. Le respect de la sainteté de la vie est la base des grandes religions. Certaines initiatives prises au nom d’une cause politique, que leurs auteurs cherchent à légitimer, devraient être considérées comme néfastes pour la dignité humaine. Des actions de violence extrémiste de ce type, qui prennent pour cibles et otages des hommes, des femmes et des enfants innocents, sont d’une immoralité absolue, et aucun Etat islamique moderne ne devrait les tolérer.

La miséricorde représente le vrai visage de l’islam et il est possible de prouver qu’elle est l’élément vital de l’enseignement islamique. La miséricorde occupe, dans l’islam, la deuxième position, juste après l’unicité de Dieu et le message du Prophète. La miséricorde devrait être le principe exemplaire permettant à tout Etat moderne islamique de définir le cœur de sa modernité.

En bâtissant l’Etat islamique moderne, il est important de se souvenir que le Coran est dépourvu de toute référence à des agressions guerrières ou à la propagation de la violence. L’islam ne tolère la violence que dans le but de défendre les opprimés et les victimes de l’exploitation, non d’accéder au pouvoir. On n’a le droit de partir en guerre que " pour Allah ", [c’est-à-dire] pour la justice et la défense des droits des pauvres et des personnes exploitées.

L’ " Anthropolitique " - une approche humaine des conflits

En tant qu’expert-conseil ayant également pris part au dialogue des civilisations, et en tant que musulman, j’ai présenté un nouveau modèle de relations internationales et conseillé de créer une organisation basée sur la connaissance, organisation qui s’occuperait des problèmes des sociétés humaines ; c’est ce que j’appelle l’" anthropolitique " ou politique de l’humanité. La simple reconnaissance de la valeur humaine devrait permettre de passer plus facilement d’un état de conflit effréné à un état de paix.

L’un des problèmes essentiels auquel toute nation se trouve aujourd’hui confrontée, et qui n’épargne pas l’Etat islamique, est celui de la mondialisation et de la gestion de l’intérêt public dans le monde. Cet intérêt, généralement défini, influence les relations de chaque Etat-nation avec les autres Etats-nations. En l’absence de solution acceptable pour tous au [problème] de l’opinion publique du futur Etat islamique, les fondamentalistes extrémistes représentent un danger pour tous les Etats islamiques et leur stabilité. L’extrémisme religieux a déclaré la guerre à l’Etat-nation comme à l’Etat islamique moderne.

La religion et l’Etat devraient être séparés.

Notre unique expérience historique d’un Etat religieux indique l’intérêt d’une séparation des pouvoirs pour le bien de tous. Nous devons distinguer entre un gouvernement religieux qui recherche le bien de tous, sans considérations religieuses, de celui qui aspire à appliquer un seul et unique point de vue religieux ou laïque. A chaque fois qu’on parle de théocratie, on pense à l’Iran. J’aimerais rappeler au monde l’existence d’une théocratie européenne, connue sous le nom de " Vatican ".

L’islam respecte la diversité humaine. Le devoir des musulmans n’est pas d’imposer leurs croyances aux autres, et le Coran est très clair sur ce point. Les musulmans peuvent participer au dialogue sur les aspects propres à chaque croyance, mais le jugement final demeure entre les seules mains d’Allah, béni et loué soit-Il.

L’Egalité comme devoir de l’Etat islamique

L’islam défend l’égalité et il appartient à l’Etat islamique, que ce soit dans sa constellation ancienne ou moderne, de respecter les droits des individus et des groupes, leur foi et leur nationalité, et cela malgré l’existence de contre-exemples. L’histoire montre que les sociétés islamiques ont, grosso modo, respecté ces principes. Le meilleur exemple est celui de la Constitution de Médine, négociée par le prophète Mahomet avec des non-musulmans, laquelle leur garantissait [l’exercice] de leurs droits et devoirs ainsi que la liberté de culte et de lieu de culte. Elle représente un ensemble de régulations civiques ainsi qu’un programme d’action pour le pluralisme islamique. Les dirigeants consécutifs ont établi les droits du millet [constitué principalement de minorités juives et chrétiennes dans le but de protéger la liberté de culte des minorités].

La déclaration internationale des droits de l’homme a établi que " tous les êtres humains naissent égaux en droits et en dignité " ; ce principe est aussi bien islamique qu’universel.

La vision de Mohammed Ali Jinah [père fondateur du Pakistan moderne] : un modèle

En tant que musulman croyant aux principes des droits de l’homme, j’ai été attristé par la destruction des temples bouddhistes, perpétrée par les talibans en Afghanistan. J’ai été blessé par le silence de mes frères musulmans. Nous ne pouvons nous permettre de laisser se poursuivre cette décadence. Nous ne pourrons pas longtemps prétendre être modérés si nous ne jouons pas notre rôle de partisans du juste milieu. Si nous échouons, les extrémistes envahiront le pays de slogans de haine et de défi. C’est pourquoi il est très important, et même nécessaire pour l’Etat islamique moderne de ne pas se laisser emprisonner par les conditions que lui imposent les groupes islamistes, lesquels citent l’islam à des fins non-islamiques.

La vision de Mohammed Ali Jinah [père fondateur du Pakistan moderne] d’un Etat islamique moderne est celle d’un Etat providence qui trouve son inspiration dans les principes et l’enseignement de l’islam et qui se base sur des fondements démocratiques assurant le respect de l’individu en accordant les mêmes droits aux hommes, femmes et enfants, sans considérations d’appartenance religieuse et politique. C’est là un exemple que nous devrions suivre. ~

  1. Le prince Talal a dernièrement fait les gros titres alors qu’il participait à un meeting du Congrès national iraquien (l’opposition iraquienne en exil), à Londres le 12 juillet 2002. Voir l’Enquête et analyse n° 106 de MEMRI.
  2. Le prince Hassan est président du Club de Rome, groupe de réflexion international pour le changement, dépourvu d’intérêts politiques, idéologiques ou financiers ; il est également président du Forum de la pensée arabe (Al-Multaqa al-Fikri), groupe de réflexion palestinien créé à Jérusalem en 1977, qui s’occupe d’identifier les problèmes épineux pour les porter à l’attention du public.
  3. Al-Hayat (Londres), le 27 août 2002

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