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Dépêche Spéciale – Arabie Saoudite / Djihad et Terrorisme

Le 17 juin 2002 N° 389

L’ambassadeur d’Arabie Saoudite à Londres : Je souhaite la paix
avec Israël ; J’aspire à mourir en martyr ; La lapidation et l’amputation des mains sont au cœur de la foi de tout musulman

Huda Al-Husseini, correspondante du quotidien saoudien Al-Sharq al-Awsat, diffusé à Londres, s’est longuement entretenue avec Ghazi Al-Qusaibi, ambassadeur d’Arabie Saoudite à Londres. (1) Voici quelques extraits de l’interview : (2)

J’ai dû prendre position sur les attentats suicides
Invité à s’exprimer sur un poème écrit en hommage à Ayat Al-Akhras, jeune fille dont l’attentat suicide a fait réagir les médias britanniques, Al-Qusaibi explique : " J’ai écrit ce poème pour deux raisons qui me touchaient : d’abord, je l’ai vue parler dans une émission télévisée. Il était clair que cette femme ne voulait mourir qu’en martyre, pour défendre sa patrie. Elle était âgée de 17 ans seulement, et j’imaginais qu’elle fût ma fille. Je sentais que c’était une jeune personne que le désespoir, la frustration et la rage avaient conduite au désir de se tuer pour sa patrie.
Et puis, peu après son martyre, le président américain George Bush a déclaré que tous les Arabes devaient qualifier de criminels et de meurtriers les auteurs d’attentats suicides – en ce qui me concerne, je refuse cette expression, car il s’agit d’opérations martyre. Je me suis dit : l’humiliation dans laquelle nous vivons n’est plus assez : ils vont maintenant nous dicter non seulement quoi faire, mais aussi quoi dire ! L’homme sous influence israélienne [en référence à George Bush] va-t-il maintenant décider de qui est un martyr musulman et qui est un criminel musulman ? Je n’avais d’autre choix que de prendre position. J’aurais pu rédiger un article, mais l’émotion s’est exprimée sous la forme d’un poème. Je me doutais bien que ce poème déclencherait des réactions, mais il arrive qu’on soit obligé de dire ce que l’on pense. "
A la question " Encouragez-vous les jeunes gens à perpétrer des ‘opérations martyre ?’ ", Al-Qusaibi répond : " Que je les encourage ou non n’est pas la question… Ma position personnelle n’a rien à voir avec l’actualité, contrairement à celle de mon gouvernement ou des autres gouvernements. Je considère que c’est le droit de chaque homme de défendre sa patrie de toutes les façons possibles. Un homme qui meurt en défendant sa patrie est un martyr, et nous ne devons en aucun cas le considérer comme suicidaire.
Dans le Coran…, il est écrit que celui qui meurt pour Allah est un martyr. Prié de clarifier l’expression ‘pour Allah’, le prophète Mahomet a dit : ‘…pour que la parole d’Allah soit suprême’. En d’autres termes, celui qui tue pour devenir un héros, ou pour [afficher] son courage ne sera jamais un martyr, quoi qu’il fasse… "

Mon fils prend seul ses décisions
Huda Al-Husseini demande ensuite à l’ambassadeur s’il serait prêt à pousser son fils au martyre, ou s’il lui permettrait d’aller se battre en Palestine. Al-Qusaibi répond : " Mon fils a vingt quatre ans et prend ses décisions tout seul… S’il décidait de devenir un martyr, ce serait sa propre décision…
Ce qui fait mal, c’est que les journalistes sionistes racontent qu’un homme perpètre une opération dans le but de gagner 70 vierges aux yeux noirs au paradis ! Celui qui veut 70 filles n’a qu’à se rendre dans une maison close de Tel-Aviv ; il n’a pas besoin de se tuer. Peut-on concevoir qu’une opération martyre d’un tel héroïsme soit ainsi souillée?… "

L’Arabie Saoudite accorde un soutien financier aux familles des martyrs palestiniens
Interrogé sur l’aide saoudienne accordée aux familles des kamikazes, Al-Qusaibi déclare : " Tous les Palestiniens, tous les martyrs et toutes leurs familles vivent dans le besoin…Comment pourraient-t-ils s’en sortir sans l’aide de leurs frères arabes ?Admettons qu’on ait affaire à des meurtriers : quelle loi punit les familles des meurtriers ? [Timothy] McVeigh, responsable du meurtre de 450 personnes, a reçu de l’argent de la sécurité sociale jusqu’au dernier jour ! … J’ignore quelles sont les intentions de Saddam Hussein [quand il envoie des fonds aux familles des kamikazes], mais j’approuve l’octroi d’une aide aux familles des martyrs, des blessés, et de tout Palestinien nécessiteux. Et L’Arabie Saoudite va dans ce sens. "
Invité à donner son sentiment sur l’éventualité d’un avenir où les attentats suicides deviendraient une arme contre les régimes arabes, Al-Qusaibi répond : " La situation des Palestiniens n’est comparable à aucune autre situation... Les Palestiniens sont actuellement le seul peuple au monde à vivre sous un régime colonialiste. J'ai écrit dans un article que je ne réclamais pas pour eux le respect des droits de l’homme, mais des animaux… La Grande Bretagne est sur le point d’approuver un projet de loi accordant aux animaux le droit de se nourrir, de boire et de s’exprimer. Or quatre millions de Palestiniens ne peuvent ni se déplacer, ni travailler, et sont massacrés. "
L’interviewer précise sa question : " Vous réclamez la liberté d’expression comme ils le font ici pour les animaux. Mais les Palestiniens sous occupation israélienne ne sont pas les seuls privés de cette liberté. Beaucoup, dans le monde arabe, se trouvent dans une situation similaire. "
" Il n’y a pas de comparaison possible ", rétorque Al-Qusaibi, " Il existe plusieurs niveaux de répression dans le monde arabe. Dans les pires cas, un homme peut partir…, ce que les Palestiniens ne peuvent pas faire… "

Sur la culture de la mort
Al-Qusaibi ajoute : " Je n’ai pas changé d’avis sur le problème palestinien depuis l’âge de seize ans… J’ai évoqué par écrit la pionnière des attentats-suicides : une Libanaise [du nom de] Sanaa Al-Muhaeidly… Ma position n’a rien de nouveau. Ce qui est nouveau, c’est l’horreur et la tension engendrées par le fidaaï [martyre] en Israël. Autrefois, peu importait aux Israéliens qu’on emploie le terme ‘martyre’. Aujourd’hui, ils craignent vraiment ce qu’ils appellent la ‘culture de la mort’ et que moi j’appelle ‘culture du martyre’. Quand la culture du martyre se sera répandue parmi les Palestiniens et les Arabes, ce sera la fin du mythe d’Israël…

L’initiative saoudienne : la dernière chance d’Israël
L’initiative du prince héritier Abdallah était un avertissement adressé au monde : voici quelle est la limite infranchissable. Ne nous en demandez pas plus, car nous ne pourrons pas vous l’accorder. Voilà la dernière chance d’Israël, un message qui ne s’adresse ni au Likoud, ni à Sharon. Le prince Abdallah sait bien qu’il n’y a rien de bon à attendre de Sharon, mais il a vu la situation se détériorer au point de devenir incontrôlable. Il a considéré qu’il était de son devoir de transmettre ce message – une initiative qui ne s’adresse nullement à Sharon, mais au monde.
Nous avons voulu faire passer un autre message aux Israéliens : ‘Nous, 22 pays [arabes] vous avons offert la paix avant que la situation ne devienne incontrôlable…’
Vous me demandez comment mettre un terme à cette situation. Est-ce que je peux demander au martyr de ne pas mourir en martyr ? Nous avons assisté à des manifestations, dans certains pays arabes, où tous étaient prêts à devenir martyrs. Seul un Etat palestinien viable mettra fin à la violence…
[Les frontières] en sont claires : la rive Ouest, la bande de Gaza et Jérusalem Est, plus le démantèlement des implantations. L’initiative arabe était très claire. Une fois que seront établies les frontières définitives, je serai en mesure de trouver du travail aux jeunes gens et de permettre à cette jeune fille de 17 ans d’attendre qu’un mari se présente. Quand un homme est prêt à se sacrifier, cela signifie qu’il se trouve dans une impasse. C’est pourquoi la solution ne viendra pas de mes condamnations de la violence ou de la cessation de l’aide octroyée [aux Palestiniens]… "

Oui, je souhaite la paix avec Israël
L’interviewer demande à Al-Qusaibi si personnellement, il désire la paix avec Israël : " Oui ", affirme-t-il " et je vais vous répéter ce que j’ai déjà dit aux sionistes fanatiques, à Lord Levy, Barbara Amiel, Lord Conrad Black et ce que je suis prêt à redire à n’importe qui : ‘Toute ma vie, j’ai cru qu’il fallait libérer la Palestine dans son intégralité. Mais il me semble que ces vingt dernières années, une nouvelle génération est née en Israël, une génération qui n’a pas d’autre lieu [d’origine]. Je peux dire à Sharon, par exemple, de retourner en Russie. Mais la nouvelle génération en Israël n’a pas d’autre terre et ignore que la terre sur laquelle elle vit à été usurpée. Qu’adviendra-t-il de cette génération ?… C’est pourquoi, s’il se crée un Etat palestinien viable aux côtés de l’Etat d’Israël…la coexistence avec Israël ne me posera pas de problème. " (3)

J’aspire à mourir en martyr
L’interviewer reprend : " Ouri Avneri a dit que vous êtes un homme dangereux. Il vous a appelé ‘l’ambassadeur de la mort’ ".
" Ceci est une incitation au meurtre ", réplique Al-Qusaibi. " Il est vrai que j’ai de nombreux défauts, mais la peur de la mort n’en fait pas partie… Je n’ai pas peur de la mort – au contraire, j’aspire à mourir en martyr, bien que j’aie atteint un âge qui ne m’autorise pas à perpétrer d’opération martyre. Mon poids ne me le permet pas. Mais je souhaite néanmoins finir en martyr… "

Du fossé culturel qui sépare l’islam et l’Occident
Evoquant ses nombreuses années passées à Londres, Al-Qusaibi explique : " Il existe un fossé culturel. Nous nous ridiculisons en prétendant qu’il n’y a aucune différence entre l’islam et l’Occident. La différence fondamentale, c’est que la plupart des préceptes de l’islam (ceux qui se trouvent dans les bons textes) ne varient pas et ne peuvent être modifiés, contrairement aux préceptes de la culture occidentale. Les musulmans considèrent qu’un précepte qui change n’est pas adapté aux êtres humains. Les préceptes ne dépendent pas des relations publiques. "

Le fouet, la lapidation, l’amputation sont, aux yeux des musulmans, le " cœur de la foi islamique "
" De l’autre côté, la démocratie, en Grande Bretagne, peut faire ce qu’elle veut. En école de droit, nous avons appris que le Parlement britannique peut tout sauf transformer un homme en femme et vice versa. Aujourd’hui, même cela lui est possible. Selon l’islam, personne – ni la nation, ni 1 200 000 000 de musulmans – ne peuvent permettre ce qui est interdit ou interdire ce qui est permis. [L’islam] a établi des châtiments et quoi que nous disions, l’Occident les considèrera comme barbares et primitifs. Dans une optique occidentale, il n’est pas logique de faire usage du fouet. L’exécution est inacceptable, de même que l’amputation des mains et la lapidation, alors que ces pratiques se trouvent au cœur de la foi islamique.
Ainsi, le fossé culturel est bien réel et ne peut être comblé en louant les services d’une compagnie de relations publiques – mais seulement par le respect mutuel des cultures. En qualifiant d’un côté la culture occidentale d’absurde, de mauvaise et d’inférieure [à la nôtre], de l’autre la culture islamique de primitive, nous n’arriverons à rien. Je maintiens qu’une position de maturité consiste pour nous à accepter les Occidentaux avec leur culture et pour eux à nous accepter avec la nôtre… "


(1) Pour plus d’informations sur Ghazi Al-Qusaibi, ambassadeur d’Arabie Saoudite à Londres, voir la Dépêche Spéciale n° 372 (en anglais) sur l’hommage rendu par l’ambassadeur aux auteurs d’attentats suicides. Voir aussi la Dépêche Spéciale n° 256 " Bush a des complexes ".
(2) Al-Sharq al-Awsat (Londres), le 5 juin 2002
(3) Voir la Dépêche Spéciale n° 251 sur la visite de l’ambassadeur d’Arabie Saoudite à Londres : " Nous ne devons pas écarter l’option de la guerre avec Israël "


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