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Enquête et analyse / Egypte

Le 13 novembre 2002 n° 109

La presse arabe face à l’antisémitisme de la série télévisée égyptienne : " Chevalier sans monture "

Le 6 novembre 2002, certaines chaînes télévisées arabes ont diffusé le premier épisode d’un feuilleton en 41 parties intitulé : " Chevalier sans monture ", qui se fonde sur le Protocole des sages de Sion. Il était prévu de le diffuser sur la télévision égyptienne officielle, la chaîne égyptienne Rêve, la télévision irakienne officielle ainsi que la chaîne Al-Manar du Hezbollah. (1) (2)

La série, produite par Mohammed Sobhi (qui interprète aussi le rôle principal), devait passer l’an dernier pendant le Ramadan, mais n’avait pas été achevée à temps. Sa récente diffusion a provoqué des réactions de protestation en Occident, le Département d’Etat américain étant même intervenu pour demander au gouvernement égyptien d’y mettre un terme – requête qui a d’emblée été écartée par Safwat Al-Sharif, ministre égyptien de l’Information. Al-Sharq al-Awsat rapporte que le ministre a pris sa décision après avoir visionné tous les épisodes faisant référence au Protocole. (3)

La série a déclenché un chaud débat dans la presse arabe, plus particulièrement égyptienne. La plupart des écrivains en ont approuvé la diffusion ; certains ont toutefois critiqué l’intérêt obsessionnel porté par les Egyptiens aux récits antisémites.

La série a été visionnée et approuvée pour diffusion par le comité de censure égyptien. Un comité affilié à l’Association pour la radio et la télévision égyptiennes a qualifié la série de " jalon dans l’histoire du théâtre arabe ". Le ministre égyptien de l’Information a affirmé pour sa part que " les opinions exprimées dans cette série ne contiennent aucun élément antisémite. "

Le chroniqueur Marc Sayegh : Et si Israël en avait fait autant ?

Marc Sayegh, journaliste opposé à la diffusion de la série, exprime son désaccord de façon originale dans sa chronique hebdomadaire au journal Al-Hayat, quotidien arabe édité à Londres. Dans un article intitulé " Les Protocoles des anciens Arabes : Egypte, en voilà assez ! ", M. Sayegh inverse la situation, imaginant la diffusion, sur la télévision israélienne, d’une émission portant sur un " complot arabe " pour dominer le monde : " En secret, la télévision israélienne a entrepris de produire une série destinée à sa télévision et aux chaînes américaines, prévue pour le mois prochain, mois de Yom Kippour. Le contenu de cette série est inquiétant : le scénariste prétend que les Juifs d’Alep lui ont confié un document dont nul n’a jamais entendu parler… [ce document affirmerait que] pendant les années 20, après la chute de l’empire arabe et la fin du rêve d’une unité arabe, tous les représentants des provincesarabes se sont réunis à Alep pour se concerter sur les moyens de retrouver le contrôle du monde …

La série israélienne prétend qu’en 80 ans, les Arabes ont réussi à s’imposer sur la société européenne par l’émigration, plaçant un certain nombre de ministres dans les gouvernements français et des membres aux parlements des autres pays européens, forçant des pays comme la France à adopter une politique arabe… 

Le représentant libanais dépêché à Alep était un fermier, vu que l’élite libanaise de l’époque s’occupait de francophonie. (4) Ce fermier, originaire de la vallée de la Béqua, a affirmé, de la façon la plus naturelle, qu’il envisageait de déraciner les arbres fruitiers et de planter du hachisch [à la place], puis d’inonder le marché de l’entité sioniste et des pays colonialistes de hachisch, afin de les assujettir à la volonté des Arabes au cours d’une phase ultérieure…

Bien entendu, la question de l’authenticité du " document " et le racisme de ses allégations sont devenus sujet à controverse dans les milieux israéliens cultivés. Nombreux sont ceux qui doutent de son authenticité dans la communauté juive d’Alep. Mais le professeur israélien Mustahiq Mabdaï résume le débat comme suit : ‘Je ne sais si ce document est un faux, mais ce qui est sûr, c’est que les dirigeants arabes ont [effectivement] tenté d’en exécuter les grandes lignes.’ "

" Evidemment, cette histoire n’est qu’imaginaire ", souligne Marc, ajoutant : " Les intellectuels et artistes israéliens, qui sont allés aussi loin que possible dans la violation des droits des Palestiniens, n’ont pas atteint le niveau de stupidité (car qui pourrait l’atteindre ?) de certains de nos intellectuels et artistes. La semaine prochaine, pendant le mois de Ramadan, la télévision égyptienne entreprendra de diffuser " Chevalier sans monture ", qui se base sur le faux historique intitulé Protocole des sages de Sion… La vérité historique n’intéresse qu’une partie de l’‘élite’ arabe et égyptienne : au lieu d’exiger du gouvernement qu’il annule l’accord de paix avec Israël – accord qui a fonctionné pendant un quart de siècle -, certains artistes au Caire se tournent vers les tambours, les micros et l’imbécillité des médias, lesquels exacerbent le problème palestinien.

L’acteur principal de la série, Mohammed Sobhi, s’est empressé d’expliquer que le ‘traitement théâtral du Protocole des Sages de Sion est artistique !’ Artistique, tout autant que la symphonie ‘Je hais Israël’, de Ludwig Shaaban, responsable du stand de repassage. (5) Egypte, en voilà assez ! " (6)

Le chroniqueur Ibrahim Al-Arabi : le public arabe musulman est enfermé dans le 19ème siècle

Dans la rubrique cinéma d’Al-Hayat, Ibrahim Al-Arabi s’élève également contre la diffusion de la série : " … L’art télévisé arabe nous ramène cent cinquante ans en arrière en se plaçant au cœur du débat sur ce livre, dont on sait aujourd’hui qu’il est un faux de la police secrète du Tsar, forgé pour justifier les attaques contre les Juifs russes. Cet ouvrage a servi aux régimes fascistes et racistes à intensifier la persécution des Juifs – avec des conséquences plus catastrophiques pour les Arabes que pour les Juifs, vu que cela a conduit à la naissance du concept politico-historique de ‘foyer national juif’ et à la création de [l’Etat d’] Israël…

Depuis des mois, les personnes informées en Egypte discutent de ce projet. Certains disent que le financement du projet de Mohammed Sobhi provient essentiellement du président irakien Saddam Hussein en personne, comme si le tort qu’il avait causé aux Arabes ne suffisait pas : il tend maintenant un piège à l’Egypte, ses artistes et sa réputation internationale… " (7)

La presse égyptienne officielle : " La série se base sur une histoire vraie "

La presse égyptienne officielle a adopté le point de vue contraire. Le directeur du quotidien Al-Akhbar, Gala Duweidar, écrit : " Au nom de notre foi en la démocratie…, nous devons réagir à l’attaque barbare dont est victime l’art égyptien et arabe… Tout comme leurs pères et grand-pères [avant eux], les nouveaux sionistes refusent la liberté d’expression à chaque fois que celle-ci empiète sur leurs propres objectifs et complots. C’est loin d’être un fait nouveau chez [les Juifs], puisqu’ils ont même nié le contenu des saintes écritures [islamiques] !

Thomas Friedman, l’agent sioniste muni d’une identité israélienne et d’une citoyenneté américaine, a poursuivi son attaque hostile et répugnante contre l’Egypte pour le compte des objectifs agressifs d’Israël, condamnant, dans un article du New York Times, les intentions de la télévision égyptienne quant à la diffusion de cette série pendant le mois du Ramadan. [Il] prétend qu’elle porte sur un complot sioniste pour prendre possession du territoire arabe – ce qui s’est [pourtant] produit. Il attaque la série, ignorant qu’il remet ainsi en cause l’authenticité d’écrits scientifiques se basant sur des faits historiques. Il accuse ensuite les dirigeants égyptiens de propager la haine des Juifs… Ce méprisable Friedman n’a rien trouvé de mieux pour narguer les Egyptiens et les Arabes que l’extorsion et la terreur basée sur l’accusation de l’antisémitisme… " (8)

Sanaa Fath Allah, journaliste d’Al-Akhbar, s’est insurgé contre le fait que le Congrès américain ne se soit " pas opposé à la pièce Mama America [une pièce de Muhammad Sobhi datant de 1993 opposée à l’hégémonie américaine dans le monde, dans laquelle la statue de la liberté est brisée] alors qu’il proteste contre [la diffusion de la série Chevalier sans monture, uniquement] parce que celle-ci concerne l’histoire des Juifs… "

Fath Allah a vanté [le travail de] Sobhi, espérant que le djihad continuerait sous toutes les formes possibles : " Nous avons besoin d’un artiste comme Sobhi… Hommages à cette série éclairante " (9)

Entretiens avec le producteur de la série

Le producteur Mohammed Sobhi explique dans l’hebdomadaire égyptien d’opposition Al-Usbou : " La série évoque un épisode de notre histoire dans la région ainsi que les actions des Juifs… Ce travail est sans rapport avec la religion juive et n’encourage pas à verser le sang ni à tuer. Le fait est que cette série condamne le terrorisme… Mon message au monde est que la religion islamique interdit de tuer des innocents, des femmes et des enfants, mais ne nous empêche pas de mener le djihad et de nous battre pour récupérer notre terre… " (10)

Dans un entretien d’Al-Gumhouriya, quotidien égyptien officiel, Sobhi renchérit : " La série ne porte pas du tout sur le sémitisme, ni sur quelque religion que ce soit. Le comité de censure l’a visionnée plus d’une fois et approuvée. Ils en a même fait l’éloge, fait sans précédent ces vingt dernières années. Je ne comprends pas ce qu’ils ont à craindre d’une série dont aucune scène n’a été censurée… S’ils soutiennent que la série est antisémite et qu’elle encourage le terrorisme…, qu’auront-ils à répondre à leurs dignitaires religieux qui maudissent l’islam ? " (11)

Après son retour de Bagdad, où il s’est rendu en observateur du référendum qui a valu à Saddam Hussein 100% des voix, Sobhi a déclaré qu’il n’était pas intéressé par les protestations d’Israël, ni atteint par leurs " hurlements hystériques… dus au fait que je révèle [au monde] le Protocole des sages de Sion, que je considère comme l’un des fondements du sionisme. Je trouve que les mémoires de Hafez Najib [sur lesquels se base la série], constituent un sol fertile au dévoilement du Protocole… Ils [les Juifs] n’acceptent aucune critique, et surtout pas de la part d’Arabes. Ils savent bien que la controverse sur le Protocole des Sages de Sion révèlera leur véritable visage raciste, leurs intentions expansionnistes et leur objection à toute forme de paix. " (12)

Côté palestinien : regarder la série est un devoir panarabe

La série a déclenché un certain nombre de critiques chez les Palestiniens, mais celles-ci portent essentiellement sur le fait que la série permet aux régimes arabes de donner au spectateur l’illusion qu’il soutient les Palestiniens. Hafez Al-Barghouti, directeur du quotidien Al-Hayat Al-Jadida, de l’Autorité Palestinienne, écrit : " … Cette série représente une tentative pour anesthésier [le spectateur arabe] ou lui permettre de soupirer de soulagement, car le citoyen arabe opprimé, à qui l’on interdit d’exprimer sa solidarité envers les Palestiniens massacrés, sentira qu’il remplit son devoir panarabe en sacrifiant une heure de son temps par jour à scruter le petit écran, ; il pourra aussi se détendre [en se disant] que son tour n’est pas encore venu, sur l’agenda de Washington - et de ses annexes arabes -, car les capitales arabes figurent aussi sur l’agenda du massacre… " (13)

Diffusion du Premier épisode

La diffusion de la série a débuté le 6 novembre. Le Premier épisode commence par le souvenir de la défaite arabe/palestinienne de 1948 face aux " enfants de Sion qui, en traîtres, se sont emparés de [la terre]. " Son explication, lit-on, remonte à loin. Elle commence avec l’histoire de l’enlèvement d’un enfant de cinq ans en 1855 au Caire par le pacha turc, lequel garde l’enfant chez lui en dépit des objections de sa femme et de sa fille [sa femme n’ayant enfanté que des filles]. C’est sur les mémoires de ce garçon devenu grand - Hafez Nagib – que se base la série.

 

  1. Selon le quotidien londonien de langue arabe Al-Sharq al-Awsat, six autres pays arabes ont finalement décidé de ne pas diffuser la série, afin d’éviter d’envenimer les relations avec les Etats-Unis. Voir la Dépêche spéciale n°309 de MEMRI, décembre 2001.
  2. Al-Sharq al-Awsat (Londres), le 3 novembre ‏2002
  3. Al-Sharq al-Awsat (Londres), le 1er novembre ‏2002
  4. Référence ironique au sommet francophone de Beyrouth (2002)
  5. Référence ironique au chanteur égyptien Shaaban Abd El-Rahim, auteur de la chanson populaire : " Je hais Israël, j’aime Amr Moussa "
  6. Al-Hayat (Londres), le 3 novembre 2002
  7. Al-Hayat (Londres), le 1er novembre 2002
  8. Al-Akhbar (Egypte), le 3 novembre 2002
  9. Al-Akhbar (Egypte), le 4 novembre 2002
  10. Al-Usbou (Egypte), le 4 novembre 2002
  11. Al-Gumhouriya (Egypte), le 2 novembre 2002
  12. Al-Sharq al-Awsat (Londres), le 1er novembre 2002
  13. Al-Hayat al-Jadida (Autorité Palestinienne), le 3 novembre 2002

 

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