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Enquête et analyse

Le 11 septembre 2002 - N° 107

La justice française assigne à comparaître le directeur de l’un des plus grands quotidiens égyptiens,

accusé d’antisémitisme

Ibrahim M. Nafie, directeur d’Al-Ahram, premier quotidien égyptien officiel, et président de l’Association des journalistes arabes, a été assigné à comparaître par les autorités légales françaises, à Paris, pour incitation à l’antisémitisme et violence raciale. La citation est intervenue près de deux ans après la publication dans Al-Ahram (le 10 octobre 2000) d’un article intitulé : " La matza juive est faite de sang arabe ", rédigé par le journaliste Adel Hamouda. L’article se basait sur l’Affaire de Damas de 1840, au cours de laquelle la communauté juive de Damas fut accusée d’avoir assassiné un prêtre et son assistant dans le but de récupérer leur sang pour la confection de matzot. (1)

Toile de fond

La loi française interdisant l’incitation à la haine raciale et l’antisémitisme, les autorités françaises ont décidé d’enquêter sur l’affaire en découvrant que 1 100 exemplaires du numéro d’Al-Ahram comprenant l’article d’Adel Hamouda avaient été diffusés en France. (2) La plainte a été déposée par la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme). En 2000, les autorités françaises avaient déjà eu recours à la justice face à une autre organisation basée à l’étranger, le portail Internet Yahoo ! Un juge français avait décrété que Yahoo !, basé aux Etats-Unis, devait faire en sorte que les internautes français ne puissent accéder aux sites vendant aux enchères des objets symboles de haine raciale. Yahoo ! a par la suite banni les enchères offensantes de ses sites. (3) En février 1998, l’intellectuel musulman français et négationniste Roger Garaudy a été inculpé pour propos racistes et condamné à une amande de 20 000 dollars. (4) En juin 2001, le journaliste français et animateur radio Daniel Mermet a été convoqué par le Tribunal correctionnel de Paris, après qu’un procès lui fut intenté pour diffusion de propos antisémites au cours d’émissions portant sur le conflit israélo-arabe. Mermet a été acquitté après que son avocat eut convaincu la Cour que ses propos critiquaient la politique israélienne et n’étaient pas forcément antisémites. (5)

Les avocats de M. Nafie ont demandé au tribunal français de reculer l’audience, fixée pour le 8 août 2002, et d’autoriser le système légal égyptien à mener l’enquête, en vertu de l’accord franco-égyptien de mars 1982. (6) La réclamation a été prise en compte : il é été décidé que compte tenu de l’état de santé de M. Nafie, l’audience aurait lieu au Caire face à un juge français. (7)

L’opinion publique arabe rejette l’assignation

L’assignation de M. Nafie à comparaître a été qualifiée par les médias arabes de " terrorisme intellectuel ", de " coup porté à la liberté d’expression ", d’ " attaque sioniste contre la presse égyptienne ", d’une " extorsion du lobby sioniste de France ", et même d’ " insulte à l’ensemble de la presse arabe ", M. Nafie en étant considéré comme le principal représentant. (8) La presse arabe a accusé le lobby sioniste d’essayer de " faire taire [les Arabes] en empêchant la révélation des actions racistes et terroristes [d’Israël] contre le peuple palestinien ". (9) Les médias arabes ont par ailleurs déclaré que les Arabes ne pouvaient être inculpés pour antisémitisme vu qu’ils étaient eux-mêmes sémites ; ils ont reproché aux Juifs de monopoliser le terme " sémite ", les accusant également de " brandir l’épée de l’antisémitisme contre tous ceux qui s’opposent à Israël et au sionisme. " Ceux qui se sont posés en avocats de M. Nafie l’ont décrit comme un homme " qui écrit pour défendre des [positions sur des] problèmes nationaux, le panarabisme et les opprimés, un homme éloigné de l’antisémitisme et de la haine du judaïsme en tant que religion, mais opposé au sionisme raciste et au meurtre de Palestiniens. " Selon les termes du président du Conseil d’Etat égyptien, Al-Rahman Azouz, " la défense des Palestiniens ne donne pas lieu à quelque interprétation antisémite que ce soit ; c’est un appel au monde pour qu’il se réveille, les défende et éloigne d’eux l’oppression sioniste. " (10)

Les critiques de la France ont été plus discrètes : le procès français contre M. Nafie a été présenté comme une intervention aux motifs douteux dans les affaires intérieures de l’Egypte ; des appels ont été lancés pour abolir la loi contre l’incitation à la haine raciale en vertu du fait que, comme l’a remarqué le vice-président du Conseil d’Etat égyptien, Mohammed Kamal Mounir, cette dernière a été promulguée " dans des circonstances historiques qui n’existent plus. " (11) Le Père Yuhanna Qalta, assistant du patriarche copte en Egypte, a déclaré que l’enquête contre M. Nafie était une " injustice évidente " vu qu’en France, " plusieurs propos anti-religieux sont publiés. Certains auteurs ont pour seul intérêt de s’attaquer aux religions. De plus, on en publie bien plus aux Etats-Unis et en Occident contre la nation arabe et notre religion islamique et chrétienne qu’ici [dans les pays arabes]. Avant de juger la presse égyptienne et ses représentants, l’Occident ferait mieux de juger sa propre presse. " (12)

A chaque fois que mention était faite au procès, la presse arabe présentait l’article diffamatoire en question comme décrivant comme un " événement historique réel ". (13) Ahmed Dahbour, poète et chroniqueur au quotidien de l’Autorité palestinienne Al-Hayat al-Jadida, a déclaré que l’article de Hamouda portait sur un " incident inoubliable… cité dans des ouvrages et documenté par des protocoles, des photos, des confessions, des décisions juridiques, le fondement de l’Affaire étant l’assassinat par certains Juifs de Syrie du prêtre franciscain Thomas et de son serviteur… " Dahour a aussi affirmé que pour le sionisme, " toute référence faite à quelque pêché que ce soit de quelque juif que ce soit est considérée comme de l’antisémitisme. " (14) Fahmi Huwendi, journaliste islamiste égyptien, a décrit l’article de Hamouda comme un nouveau récit de " la célèbre histoire intervenue à Damas il y a deux siècles, au cours de laquelle certains rabbins juifs ont abattu un prêtre chrétien, puis confié un flacon de son sang au grand rabbin afin qu’il s’en serve pour la confection de matzot à l’attention des Juifs craignant Dieu. " (15)

Certaines personnes et organisations arabes publiques se mobilisent en soutien à M. Nafie

Depuis l’annonce de l’assignation de M. Nafie à Paris en août 2000, Al-Ahram a été inondé de déclarations de soutien de personnes et organisations arabes publiques. Plusieurs organisations ont exprimé leur désir d’aider à sa défense face à la justice, tandis que des dignitaires religieux, des politiciens, des diplomates et des directeurs de journaux, des journalistes, des juristes, des intellectuels, des hommes d’affaires, des financiers et plusieurs organisations arabes ont fait publier des déclarations de solidarité.

Parmi les réactions à la citation du directeur d’Al-Ahram à comparaître, la proposition d’une approche pratique face à l’ " assaut sioniste " prédomine. Daoud Al-Shiryan, chroniqueur saoudien au quotidien arabe Al-Hayat, édité à Londres, a comparé l’incident à celui relaté dans l’article du Dr Umayma Ahmed Al-Jalahma, publié en mars 2002 dans le quotidien saoudien Al-Riad, au " contenu similaire " (accusant également les Juifs de consommer le sang humain) (16) Dans ce dernier cas, explique-t-il, " l’affaire n’est pas arrivée jusqu’au tribunal, mais s’est réglée par les excuses du directeur et la condamnation de l’article et de son auteur par les médias américains. Toutefois ", remarque-t-il, " cette comparaison indique une escalade [de l’attitude consistant à] punir la presse arabe opposée aux Juifs. Si cette fois ils se contentent d’une audience, ce type d’article pourrait bien, à l’avenir, conduire à l’enfermement de l’auteur, à la fermeture du journal et à des dédommagements en argent. "

A la lumière de cette évolution, déclare Al-Shiryan, " ne pas adopter face à l’affaire d’Al-Ahram une position arabe commune et ne pas appliquer le principe de réciprocité à l’égard des journaux et médias occidentaux, lesquels traitent Arabes et musulmans avec… haine, [ayant recours à des] propos racistes, reviendrait à encourager le développement de ces activités [contre les médias arabes]. Nous ne serons pas surpris si un jour une organisation juive réclame d’instaurer des modifications aux versets coraniques ou aux écritures historiques, avançant [qu’ils répandent] la haine raciale. " (17)

Parmi les propos récurrents du discours médiatique arabe se trouve l’appel de Amr Moussa, Secrétaire général de la Ligue arabe, à répondre par des procès identiques, intentés aux dignitaires religieux israéliens et aux politiciens " qui ont ouvertement affirmé que les Arabes se développent comme des souris et sont comme des insectes devant être détruits. " (18) Selon Mahmoud Al-Atar, vice-président du Conseil d’Etat égyptien, il faut appeler à exploiter l’occasion médiatique [du procès] afin de condamner le terrorisme intellectuel sioniste et d’en révéler la honte à l’opinion publique française. " (19) Hafez Abou Saada, vice-président de la Fédération internationale des droits de l’homme, a appelé à organiser des manifestations de protestation en face du tribunal parisien, à brandir des pancartes portant les noms des " dirigeants israéliens racistes " et révélant " les propos tenus par des dirigeants et rabbins qui ont parlé de supprimer Arabes et Palestiniens. " (20) Selon le chroniqueur d’Al-Ahram Salama Ahmed, il faut appeler " les groupes civils arabes en France à défendre leurs droits et à lutter contre ces accusations de façon positive, par exemple en intentant un procès aux journaux et médias occidentaux [français] qui attaquent les Arabes et les musulmans avec des dizaines d’articles publiés dans des ouvrages ou dans les médias français, lesquels expriment tout leur mépris et toute leur haine pour la race et la religion [islamiques], conformément à la loi française elle —même, et derrière qui se cachent, la plupart du temps, des auteurs juifs. " (21)

Réponse de M. Nafie

La réponse de M. Nafie aux accusations dont il est l’objet se réfère le plus souvent aux arguments présentés plus haut. M. Nafie soutient que l’enquête française fait partie des " attaques habituelles " du lobby sioniste américain et européen contre l’Egypte, ses dirigeants, ses politiciens et ses intellectuels. L’article de M. Nafie, intitulé " Le conte de l’antisémitisme de la presse égyptienne ", prétend qu’accuser les médias arabes, et plus particulièrement égyptiens, d’antisémitisme et d’encouragement à la haine du Juif, c’est faire preuve d’ " une grande stupidité et d’une volonté évidente d’extorsion ".

D’abord, " en tant qu’Arabes, nous faisons partie de la race sémite et ne pouvons donc être contre nous-mêmes. L’un de ses groupes [de la race sémite, en référence aux Juifs] ne peut monopoliser [tous] les Sémites. Cette accusation [d’antisémitisme] serait valable si elle portait sur des groupes n’appartenant pas à la race sémite… "

Ensuite, " l’essentiel de l’accusation, dirigée contre nous de cette façon, est raciste. " M. Nafie affirme alors que le racisme n’est pas le véritable problème, expliquant : " Il existe des définitions précises de ce qu’est un acte ou une déclaration raciste, lesquels se manifestent par la stigmatisation de caractéristiques raciales attribuées à une race particulière, comme le mensonge, le mal, le vol, la vulgarité et la lâcheté. Si nous acceptons cette définition du racisme, nous nous apercevons que les accusations d’antisémitisme et de racisme dirigées contre la presse égyptienne sont sans fondement, vu que la plupart des articles publiés comportent des critiques de la politique d’agressivité d’Israël à l’encontre des membres du peuple palestinien et des expressions d’amertume face à l’assassinat et le terrorisme exercés par les forces israéliennes de l’occupation. Si nous acceptons cette définition du racisme, nous trouvons de l’autre côté [du côté israélien] des dizaines de déclarations anti-Arabes — portant sur les musulmans comme les chrétiens — formulées par les dirigeants politiques et religieux d’Israël, essentiellement… racistes. "

En référence à l’article de Hamouda publié dans Al-Ahram et situé au cœur de la polémique, M. Nafie a évoqué la source française utilisée par Hamouda : " L’essentiel de l’article est tiré de l’ouvrage français qui raconte les événements historiques de Damas intervenus en 1840, lesquels sont documentés par les tribunaux de la Charia d’Alep, de Hamat et de Damas. L’orientaliste français Charles Laurin a copié les faits recensés dans les protocoles du tribunal de la Charia et les a publiés dans son ouvrage, intitulé Récit de l’assassinat du Père Thomas et de son serviteur Ibrahim Amarah. Le livre a été traduit en arabe par le Dr Yussouf Nasrallah et publié au Caire en 1898. Il raconte l’histoire de la plainte déposée par le consul français à Damas, au bureau du gouverneur [musulman], concernant la disparition du père Thomas, chrétien, après qu’il eut fréquenté le quartier juif, et comporte des détails sur l’enquête et le témoignage de deux Grecs ayant affirmé avoir vu des rabbins juifs assassiner le père Thomas à extraire son sang pour l’introduire dans les matzot de la Pâque [juive]. "

M. Nafie a déclaré : " Bien qu’en fin de compte cet article soit à classer parmi les critiques de la politique du gouvernement israélien à l’encontre du peuple palestinien, l’Association juive française [sic] a adressé des pétitions aux tribunaux français contre Al-Ahram, prétendant que cet article entrait dans la catégorie des actions antisémites. " M. Nafie ajoute: " Ceci n’est rien de plus qu’une forme de terrorisme intellectuel, une tentative de restriction de la liberté de la presse égyptienne et arabe, surtout quand on considère que le contenu de cet article… ne peut en aucun cas être comparé aux dizaines d’articles et de déclarations de responsables israéliens qui injurient les Arabes nuit et jour à l’aide de descriptions racistes faciles. "

M. Nafie a également évoqué les accusations faites contre les médias égyptiens par Israël et le " lobby sioniste ", affirmant que ce qu’ils qualifient d’actes antisémites sont en fait " les points de vue des auteurs concernés sur la politique israélienne et les crimes de guerre perpétrés par les forces israéliennes de l’occupation contre le peuple palestinien, rien de plus. " " Les articles qui qualifient la politique israélienne de nazisme et comparent Sharon à Hitler " font également partie, selon M. Nafie, de la critique de la politique israélienne : (22) " Nous savons exactement ce que ces descriptions peuvent représenter pour l’esprit européen, qui est resté prisonnier de l’expérience nazie. ", précise-t-il, " mais tous devraient savoir que nous, en Egypte et dans le monde arabe, ne sommes pas prisonniers de cette expérience. Le nazisme était un mouvement raciste responsable de massacres contre l’humanité et en ce qui nous concerne, il n’est qu’un mouvement raciste [parmi d’autres], ayant commis des actions affreuses en Europe. C’est donc le droit de chaque auteur et de chaque penseur de considérer qu’il existe des ressemblances fondamentales entre la politique de Sharon et celle des nazis, même si le nombre de victimes n’est pas identique. En ce qui concerne la pensée de ces mouvements, il n’existe pas une grande différence entre l’idéologie nazie et celle des groupes sionistes extrémistes. Il ne s’agit pas là de mon opinion personnelle, ni de celle d’auteurs arabes uniquement. [Israël] Shahak, penseur israélien aujourd’hui disparu, était parvenu [à cette conclusion] dans son ouvrage sur le fondamentalisme juif… " (23)

 

  1. MEMRI a traduit et diffusé cet article le 6 novembre 2000
  2. http://www.jpost.com/Satellitepagename=JPost/A/JPArticle/ShowFull&cid=1027506425267
  3. http://news.bbc.co.uk/2/hi/not_in_website/syndication/monitoring/media_reports/2164030stm
  4. Voir la brochure de MEMRI " Le procès du négationniste Roger Garaudy dans la presse palestinienne et arabe " (en hébreu), avril 1988.
  5. Al-Ahram (Egypte), le 13 août 2002
  6. Al-Ahram (Egypte), le 9 août 2002
  7. Al-Hayat (Egypte), le 12 août 2002
  8. Al-Ahram (Egypte), le 4 août 2002
  9. Al-Ahram (Egypte), le 9 août 2002
  10. Al-Ahram (Egypte), le 4 août 2002
  11. Al-Ahram (Egypte), le 9 août 2002
  12. Al-Ahram (Egypte), le 5 août 2002
  13. Techrine (Syrie), le 13 août 2002
  14. Al-Hayat al-Jadida (Autorité palestinienne), le 18 août 2002
  15. Al-Ahram (Egypte), le 13 août 2002
  16. Voir le rapport 354 de MEMRI " Quotidien saoudien officiel : Les Juifs utilisent le sang d’adolescents dans leurs pâtisseries de Pourim " et " Le directeur du quotidien saoudien officiel Al-Riad : Au sujet des articles diffamatoires sur les pâtisseries de Pourim "
  17. Al-Hayat (Londres), le 12 août 2002
  18. Al-Ahram (Egypte), le 9 août 2002
  19. Al-Ahram (Egypte), le 10 août 2002
  20. Al-Ahram (Egypte), le 10 août 2002
  21. Al-Ahram (Egypte), le 11 août 2002
  22. M. Nafie a lui-même tenu des propos négationnistes, comparant : " Pour la première fois en un demi-siècle, on entend, au cours de manifestations qui s’étendent à travers tout Londres, … des appels contre les Juifs en tant que race et religion. Ceci a été interdit pendant un demi-siècle, depuis la fausse accusation de l’extermination nazie, sans doute l’un des plus grands mensonges sur la scène internationale, lequel a pâli devant [l’ampleur] des crimes de Sharon, encore plus nazis. " Al-Ahram (Egypte), le 13 août 2002.
  23. Al-Ahram (Egypte), le 1er août 2002

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