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ISRAËL MENACÉ

Par Martin Indyk, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Israël

Novembre 2001

Nous sommes retournés en Israël en janvier 2000. Nous étions au seuil d'un nouveau millénaire, d'un nouvel âge d'or pour le peuple juif. Nous avions quitté une Amérique sûre et opulente, une Amérique où les Juifs sont libres et prospères. Nous arrivions dans un Israël qui venait de se prononcer pour de nouvelles élections censées assurer la poursuite du processus de paix et qui devaient donner à Ehoud Barak toute latitude de parachever la tâche que son mentor, Yitzhak Rabin, avait entamée sept ans plus tôt.

C'était la dernière année de l'administration Clinton. Une année de paix, espérions-nous, une année qui devait voir la fin du conflit israélo-arabe et inaugurer une nouvelle ère de paix et de sécurité pour l'État juif dans le millénaire à venir. C'est du moins ce que nous espérions, ma femme, mon fils et moi cet après-midi radieux, à notre descente d'avion à l'aéroport Ben Gourion, au moment où je m'apprêtais à reprendre mes fonctions d'ambassadeur des Etats-Unis en Israël.

Dès la descente d'avion, les contingences de l'heure nous ont envahi: les divergences entre les partis Shas et Meretz concernant les subventions de l'État aux écoles religieuses, un différend futile en apparence, mais qui est en fait emblématique du fossé profond qui séparent les religieux des laïques dans ce pays. Autre fracture, autre conflit: les riches et les pauvres, résultat d'une nouvelle économie fondée en bonne partie sur l'essor des technologies de pointe qui a certes généré une vague de prospérité exceptionnelle, mais dont n'ont bénéficié que certaines couches de la population, laissant loin derrière l'autre Israël, celui des villes de développement frappées du fléau du chômage. Au chapitre des réalités israéliennes: les dissensions profondes concernant le prix à payer pour la paix, bruyamment et quotidiennement exprimées à la Knesset par les faucons nationalistes et les colombes gauchistes, le tout assaisonné du vitriol répandu par les députés des partis arabes. On dirait parfois que les prophéties des ennemis d'Israël se réalisent, que l'ère de paix tant espérée va générer de tels conflits intestins, de telles haines, que ce pays sera miné de l'intérieur.

Puis vint l'intifada et son tribut quotidien de mort et de destruction, d'émeutes, d'attentats suicide à Hadera, à Natanya, à Tel-Aviv ou à Jérusalem le jour; de tirs sur des véhicules civils et d'attaques à l'arme automatique et au mortier la nuit sur le quartier de Guilo. Le tout assorti du soulèvement de la population arabe d'Israël qui déboucha sur une situation jugée impensable jusqu'alors: des policiers israéliens tirant et abattant treize citoyens arabes en colère.

Soudain, le rêve de la paix s'était transformé en un long cauchemar, pour les Juifs comme pour les Arabes. Un noir nuage de détresse et de frustration recouvrait Israël.

Et précisément à un moment où tout semblait perdu, l'instinct de survie reprenait sa place dans nos gènes juifs. Les Israéliens redécouvraient leur énergie vitale, et ce qu'ils avaient de si précieux à défendre: ce miracle sans précédent d'un État juif bâti dans le sang, la sueur et les larmes pendant cinq décennies. Plus question de laisser en un an détruire par des terroristes palestiniens ce que le peuple juif avait construit. Le vieux paradigme, sécurisant et familier, du sionisme s'imposait à nouveau aux esprits. Plus de dissensions politiques entre le Shas et le Meretz, plus de manifestations tapageuses pour ou contre la partition de Jérusalem ou les colonies des territoires. Pourquoi, du reste, puisque les terroristes faisaient la preuve irréfutable qu'ils ne faisaient pas de distinction entre Tel-Aviv et Tekoa.

Tout devenait une question de survie. Et cette pulsion de survie, les Juifs la connaissent bien et savent la gérer. Du coup, les Israéliens reprenaient une vie «normale». A Jérusalem, les enfants regardaient les échanges de tirs de Guilo comme s'il s'agissait de feux d'artifice. Les mères de famille allaient faire leurs courses au centre commercial de Natanya ou se joindre aux foules du chouk haCarmel. Les adolescents retournaient danser dans les discothèques de Tel-Aviv après le repas du vendredi soir en famille. Et les familles endeuillées par l'attentat [du Dolphinarium], dont de nombreux immigrants russes récemment installés en Israël, enterraient leurs morts avec courage et dignité.

La vieille formule «Ein brera» est redevenue d'actualité – pas le choix que de mener une vie normale dans cette conjoncture anormale. C'est la condition juive au seuil du XXIe siècle. C'est triste, décevant, poignant. Mais, comparé aux vicissitudes du peuple juif à travers les âges, c'est loin d'être désespéré.