Accueil   La liste des Infos Envoyez l'adresse du site à un ami   retour
Textes Courriers Liens Dérapages Emails rédactions Dates Presse Archives Metula News Agency

La solution au Proche-Orient ne viendra sûrement pas d'un abandon munichois des exigences de la sécurité d'Israël.

Démocratie contre fanatisme

Par MARC LEVY
Marc Levy est membre du comité directeur du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France).

Libération - vendredi 19 octobre 2001

Par-delà les différences de sensibilité face au drame du 11 septembre, une complémentarité semble pouvoir se dessiner entre ceux qui ont d'abord insisté sur le châtiment nécessaire, et ceux qui souhaitent surtout que l'on en traite les «causes profondes». Réunis autour de l'idée de justice, patrimoine commun des trois monothéismes et de la démocratie laïque, les premiers peuvent aisément admettre que prévenir la récidive n'exclut pas un travail durable sur les racines du mal, et les seconds convenir que ce travail de long terme n'exclut pas une action policière et militaire immédiate pour combattre des réseaux prêts à frapper. L'Histoire du XXe siècle, du Munich hitlérien au Munich palestinien des JO de 1972, nous apprend en effet le prix fort de l'oubli et du «lâche soulagement», quelles que soient les bonnes raisons du moment. Mais l'Histoire nous apprend aussi le prix, lui aussi différé et redoutable, des causes profondes non traitées, des injustices perpétuées, des fanatismes ménagés, des dictatures tolérées.

Soyons clairs: aucune cause, aucune explication ne peut justifier une telle horreur programmée qui a son origine tout simplement dans la haine et la mégalomanie de potentats fanatiques et frustrés. Cette haine se combat, avec tristesse mais fermeté. En revanche, il faut faire saisir cette horrible occasion pour faire reculer les injustices et les inégalités qui sont autant de facteurs favorisant le crime.

Mais ces frustrations et ces conflits ne sont pas les seuls éléments à prendre en compte. Pourquoi certains, comme les Kurdes, les Rwandais ou d'autres, les résistants à tant d'occupations et de malheurs du monde, soumis à ces mêmes facteurs, n'ont pas versé dans le terrorisme? C'est bien que d'autres causes culturelles ou politiques jouent aussi, qu'il faut aussi analyser et combattre.

Encombrés de stéréotypes et de simplismes, beaucoup ont refusé de voir jusqu'ici une dimension majeure du conflit proche-oriental qui fait le véritable lien avec la crise actuelle: la confrontation du fanatisme islamiste et de la démocratie israélienne. Plus qu'une «cause profonde» des attentats, le Proche-Orient est un bon révélateur de l'affrontement global actuel entre fanatisme et démocratie. On s'est trompé de camp en oubliant qu'Israël est un cas unique de pays démocratique qui réussit en pleine guerre à maintenir la liberté d'une presse très critique, celle de manifester contre les actions de l'armée, l'abolition de la peine de mort et une justice indépendante. Et que c'est largement ce «modèle démocratique» et la présence des Infidèles que les islamistes rejettent, beaucoup plus qu'une occupation que la plupart des Palestiniens ne subissent plus aujourd'hui.

Par quelle perversion de l'esprit, certains qui se lèvent avec générosité contre les atteintes à la démocratie, s'acharnent-ils unilatéralement contre la seule démocratie pluraliste du Proche-Orient, et prennent le parti de ce qu'ils ont toujours combattu, une autorité autocratique et corrompue, soutenue par les régimes les plus obscurantistes, le parti de ceux qui ont inventé le terrorisme contre les civils, qui mènent leur combat au nom d'Allah, élèvent leurs enfants dans la haine et les laissent aller à une mort glorifiée. Et la solution du conflit ne viendra certainement pas d'un interventionnisme américain ou européen se traduisant paradoxalement par l'abandon munichois des exigences de la sécurité d'Israël, sous la pression de dictateurs arabes qui demandent curieusement un prix pour leur neutralité face au terrorisme qu'ils disent pourtant vouloir combattre? Ce n'est pas le moindre des paradoxes que de voir encore aujourd'hui les Etats-Unis défendre la démocratie en s'appuyant sur ces dictatures arabes, terreau du terrorisme.

Plus fondamentalement encore, peu ont compris qu'au Proche-Orient étaient imbriqués l'Occident prospère et la misère de l'Orient, la modernité du Nord et les retards du Sud. Démocratie contre fanatisme, pluralisme contre autocratie, rationalité contre mythologies, éducation contre obscurantisme, la terre trois fois sainte, encore une fois symbolique, est meurtrie de toutes les fractures du siècle. Comment ne pas comprendre l'extrême difficulté à surmonter tous les maux du monde accumulés sur cette terre?

Comme souvent cependant, les faiblesses des démocraties laissent la porte ouverte à de tels excès que ceux-ci finissent par les contraindre au sursaut salvateur. Nous y sommes, de Durban à New York. La Conférence de Durban a été l'expression idéologique de la maladie contagieuse dont les attentats sont la manifestation terroriste: le fanatisme. Beaucoup n'ont pas ressenti à quel point ce mal s'était étendu puisque, au-delà même des fondamentalistes, les Palestiniens et les pays arabes ont pu entraîner de nombreuses ONG à transformer ce forum antiraciste en déchaînement antisémite, allant jusqu'à substituer à la Shoah un soi-disant «génocide» perpétré par les juifs contre les Palestiniens, à faire disparaître de la résolution finale une condamnation des attaques de synagogues, à agresser des délégués juifs, et à contester radicalement le droit à l'existence d'Israël en délégitimant son principe fondateur, le sionisme. Quelques semaines après, le massacre aux Etats-Unis réveille les consciences, pousse au débat, mobilise enfin les énergies, rapproche les démocraties.