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«Le judaïsme n'est pas qu'une religion»

Marc-Alain Ouaknin
Rabbin, docteur en philosophie, professeur de littérature, ce spécialiste de la kabbale est l'un des principaux vulgarisateurs de la pensée talmudique

L'Express du 01/02/2001
propos recueillis par Jean-Sébastien Stehli

«Par rapport au conflit actuel, il y a deux logiques: celle des Israéliens, qui, dans leur grande majorité, ont un désir fervent de paix; et celle des Palestiniens, qui ne sont pas dans une logique de coexistence ni de reconnaissance de l'autre, au sens où Emmanuel Levinas l'entend: connaître sa culture, dialoguer avec lui, avoir des rapports de fraternité. Les Palestiniens ont simplement une stratégie de récupération de territoires qui passe par un traité de paix aléatoire. Dès qu'ils pourront l'annuler, ils le feront. Les Israéliens utilisent la guerre pour faire la paix. Les Arabes, eux, utilisent la paix pour faire la guerre.

«Ne pas s'aveugler avec des mots faux»
Tout est une question de mots: quels sont les mots justes pour préparer la paix? Il ne faut pas s'aveugler avec des mots faux. Toute société a besoin de rêves pour exister, et la paix en est un, mais elle n'est pas pour maintenant. La manière dont on nomme les choses est essentielle. Aujourd'hui, parlons plutôt de traité de non-agression. Je peux comprendre les revendications des Palestiniens, mais la paix véritable, c'est la reconnaissance de la légitimité des uns par les autres, c'est vivre aux côtés des Palestiniens sans mur de Berlin ni barbelés. Si l'on ne peut pas aller les uns chez les autres, marcher la main dans la main, commercer, avoir des échanges spirituels, d'amitié, alors ce n'est pas la paix. Je parle là d'un chemin de plusieurs années qui mènera à la paix. Aujourd'hui, les Arabes ne vivent que dans le ressentiment et la haine. Je le répète: on ne peut pas parler de paix. Comparons les manifestations populaires. D'un côté, on voit des foules brandissant le Coran, scandant des slogans de haine, brûlant des drapeaux et tirant en l'air avec des fusils; de l'autre, des Israéliens qui dansent et chantent ou se recueillent, assis par terre avec des bougies.

"Jérusalem" est un terme hébraïque: les textes bibliques juifs et non juifs l'attestent sans ambiguïté. Il faut que les Arabes le reconnaissent. Il faut donner aux Israéliens une sorte de trade mark sur le nom de Jérusalem et reconnaître leur droit sur la ville comme capitale politique de l'Etat d'Israël et capitale spirituelle du peuple juif. Nous sommes prêts à offrir une moitié de Jérusalem aux Palestiniens, mais nous, nous devons conserver le nom de Jérusalem. A eux d'en trouver un autre pour désigner leur partie. J'insiste: les mots sont extrêmement importants pour la résolution d'un conflit. Il faut maîtriser les frontières linguistiques des uns et des autres, de la même manière que l'ONU définit au millimètre près les frontières géographiques.

De plus, le chemin vers la paix passe par la reconnaissance de l'épaisseur historique de l'autre. Par exemple, chacun doit admettre que, selon la chronologie historique, le temple de Salomon précède la mosquée. La négation de l'histoire de l'autre n'est qu'un révisionnisme qui fait obstacle au règlement des problèmes. Je reste optimiste: le peuple juif a vécu des moments très difficiles, mais a survécu. Je crois au réveil des Israéliens, qui vont, une fois la paix venue, réfléchir à ce que signifie une civilisation hébraïque, pas exclusivement religieuse. Le judaïsme n'est pas qu'une religion. C'est une culture au sens fort du terme, avec une philosophie, des structures juridiques, politiques, artistiques. Un temps viendra, en Israël, où les trois années passées dans l'armée ne seront plus considérées comme l'un des moments les plus importants de la vie d'un jeune.

"Juif" vient du mot hébreu yeouda, qui signifie "remercier". Un juif, c'est quelqu'un qui a de la gratitude. Les juifs ont le sens de la mémoire et sont tendus vers le futur. Ils savent que le présent est difficile, mais aussi que la paix est possible. D'ailleurs, en hébreu, "salut" se dit shalom, ce qui veut dire "paix". En arabe, salam veut aussi dire "paix". On devrait y arriver!»