Jeu 27 fév 2003 15:18

Lettre ouverte à mes amis israéliens

Louis Michel, Vice-premier ministre des Affaires étrangères
LE SOIR
mercredi 26 février 2003

Les relations entre la Belgique et Israël sont aujourd'hui très tendues et je le regrette profondément. L'origine de cette tension est l'arrêt de la Cour de cassation, qui a confirmé la portée de la loi de 1993 sur le génocide. Sur la base de cette loi, une plainte a été déposée en 2001 contre M. Ariel Sharon, qui a entre-temps été réélu au poste de Premier ministre d'Israël.

Cette loi, votée à l'unanimité par le Parlement belge en 1993, est inspirée par le souci de transposer en droit belge les obligations en droit international de la Belgique, notamment les Conventions de Genève de 1949 et ses Protocoles et la Convention sur le Génocide de 1948. Elle accorde aux juges belges une compétence universelle pour un nombre limité de crimes très graves, le génocide, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité. Cette loi s'inscrit dans une évolution globale du droit pénal international.

Je rappellerai aussi que la Belgique est un des premiers pays au monde à avoir adopté en 1981 une législation réprimant certains actes inspirés par le racisme et la xénophobie. Cette loi a été étoffée en 1995 par une loi réprimant la négation, la minimisation, la justification ou l'approbation du génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la Seconde Guerre mondiale.

La loi sur le génocide de 1993 est également l'expression de la volonté politique de donner à nos relations extérieures une assise éthique. Je ne peux et ne veux le nier. J'ai personnellement, en ma qualité de ministre des Affaires étrangères de Belgique, mis un point d'honneur à fonder nos relations extérieures sur des valeurs fondamentales, telles que le respect d'autrui, la justice, la solidarité.

Qu'on me comprenne bien : la Belgique ne veut en aucune manière s'ériger en grand moralisateur afin de décider prétentieusement du bien et du mal dans ce monde. Loin de moi également de vouloir jouer le rôle de maître inquisiteur.

Je saisis bien que la plainte déposée auprès d'un juge belge contre le Premier ministre israélien Ariel Sharon suscite l'incompréhension, voire l'indignation. Néanmoins, ce n'est à ce stade qu'une plainte, qui n'a pas encore été examinée, ni sur le plan de la recevabilité, ni sur le fond. Il revient au juge indépendant de statuer. Laisser entendre que cette plainte serait inspirée politiquement par le gouvernement belge et serait dirigée contre l'État d'Israël et son Premier ministre, est tout à fait faux.

Je regrette que mes amis israéliens ne puissent accepter la philosophie qui est à la base de la loi de 1993, mais persistent, au contraire, à répéter que cette loi vise spécifiquement Israël. Rien n'est moins vrai.

Israël et la Belgique sont des pays profondément enracinés dans la démocratie, qui aspirent aux mêmes idéaux de liberté et de tolérance. Le respect et l'entente réciproques entre la Belgique et Israël sont chaque jour perceptibles, ce à quoi la communauté juive de Belgique contribue. J'insiste une fois encore sur le fait qu'en Belgique il n'est aucunement question d'antisémitisme. Si la moindre manifestation d'antisémitisme devait apparaître, je serais le premier à m'y opposer vigoureusement.

Je demande à mes amis israéliens de se remémorer la conférence de Durban sur le Racisme et la Xénophobie de l'été 2001, où, en tant que président de l'Union européenne, j'ai tout mis en œuvre avec détermination pour arriver à un résultat positif. Toute référence à l'antisémitisme, même cachée, a été supprimée. Je suis même parvenu à faire figurer dans le document final une référence explicite à l'Holocauste. Invoquer l'antisémitisme relève de la mauvaise foi ou du procès d'intention aussi injuste qu'irresponsable.

La Belgique a été l'un des premiers pays à reconnaître Israël comme un Etat indépendant. Depuis lors, nous avons œuvré ensemble à une relation solide. Depuis 1948, nos relations ont naturellement connu des hauts et des bas. Bien entendu, nous avons de temps à autre des divergences de vues. Toutefois, nous avons toujours réussi à les surmonter par la concertation et le dialogue. Je reste ouvert à ce dialogue. Aujourd'hui, demain, toujours.·

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