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Sombre et inévitable détour, par Ilan Greilsammer

LE MONDE du 01.02.01 

LE sort en est jeté. Le 6  février, un papy rondouillard de soixante- treize ans, le général en retraite qui avait fait basculer Israël dans la catastrophe du Liban, qui avait menti à Begin alors qu'il entraînait Tsahal dans Beyrouth, sera élu premier ministre de l'Etat d'Israël. Derrière lui nous verrons l'habituelle cohorte de colons, de nationalistes, d'ultra-religieux, d'opportunistes qui l'accompagnent toujours et partout. Ce n'est pas la peine d'espérer l'impossible  : les chances d'Ehoud Barak de remonter la pente et de l'emporter en dernière minute sont proches de zéro. Avec l'actuel gouvernement disparaîtra dans les oubliettes de l'Histoire ce qui restait de l'œuvre d'Itzhak Rabin, le processus d'Oslo, et les très maigres chances d'accord israélo-palestinien dans lesquelles nous, colombes, avions mis sans doute trop d'espoirs.

De ce qu'il faut bien qualifier de fiasco sans précédent, il faut attribuer la paternité à trop de monde pour qu'on puisse citer ici tous les responsables. Le principal coupable est certainement Ehoud Barak lui-même. Comment un homme aussi intelligent, aussi fin, aussi sympathique, a-t-il pu, en un an et demi, épuiser tout le capital de confiance dont il disposait dans l'opinion israélienne, lors de son élection contre Nétanyahou  ? Le fait est là  : l'écrasante majorité des Israéliens le considèrent aujourd'hui comme un poids mort dont il  faut se débarrasser à tout prix, l'homme du zigzag permanent, la girouette qui agit selon l'inspiration du moment, un politicien raté coupé des aspirations populaires.

Dès le début, l'ancien chef d'état-major s'est trouvé dans une incapacité totale de communiquer avec la population, manipulant ses ministres pour éviter toute compétition avec lui-même, nommant à son cabinet une pléthore d'intrigants insignifiants, louvoyant entre la gauche ultralaïque et les partis ultra-orthodoxes sans parvenir à se décider, promettant à droite et à gauche et ne tenant rien, disant tout et son contraire. Au cours de ces derniers mois d'Intifada, Barak a donné l'image d'un homme indécis, impuissant, ne sachant en fait pas quoi faire pour ramener un quelconque sentiment de sécurité.

Yasser Arafat partage largement la paternité du retour du leader de la droite nationaliste.Si l'éruption de colère qui a suivi la montée de Sharon sur l'esplanade des Mosquées pouvait être comprise par de nombreux Israéliens, la poursuite de la violence aveugle décidée, menée et encouragée par l'Autorité palestinienne a complètement dérouté la gauche israélienne, détruit toute possibilité de dialogue et totalement déconsidéré Arafat aux yeux de la population.

Tirer sur les civils, mettre des bombes sur les routes, encourager la violence  ? A force de vouloir trop tirer sur la corde, elle a fini par casser. Il faut le dire très clairement  : Arafat a, de ses propres mains, poussé Barak dans l'abîme. Aujourd'hui, le leader palestinien apparaît, aux yeux de la grande majorité des habitants de l'Etat juif, comme un ennemi implacable, rusé et machiavélique, prêt à tout pour parvenir à ses fins et à qui il est hors de question de faire à nouveau confiance.

Dans le départ de Barak, tous ceux qui ont fait un clin d'œil au chef de l'Autorité palestinienne lorsqu'il faisait preuve d'intransigeance, du président Moubarak au président Chirac, portent, eux aussi, une lourde responsabilité.

Au-delà de la médiocrité des personnes, la fin de l'ère Barak et la mort du processus d'Oslo reflètent surtout le fait qu'Israéliens et Palestiniens ne sont pas encore mûrs pour les sacrifices exigés par la paix. A ceux qui s'impatientaient des lenteurs d'Oslo, comptaient les jours et les semaines, pointaient les manquements de part et d'autre, les dates non respectées, je dirai au contraire  : tout a été beaucoup trop vite, les mentalités n'ont pas suivi, il faut laisser le temps faire son œuvre.

Certes, un très grand nombre d'Israéliens comprennent aujourd'hui qu'un Etat palestinien doit voir le jour et qu'Israël devra nécessairement abandonner la quasi-totalité du territoire conquis en 1967, avec les implantations juives qui y sont installées. Ils comprendraient peut-être que, dans le cadre d'une vraie paix, une paix de confiance, la vallée du Jourdain soit remise à l'Etat palestinien. Un  nombre croissant d'Israéliens admettraient, je crois, que les quartiers arabes de Jérusalem constituent la capitale de l'Etat palestinien.

Mais que peut-on y faire  ? Nous en sommes encore à un stade où l'abandon du mont du Templedes Mosquées, lieu mythique s'il en est, se heurte à un rejet quasi total de la population juive, et où les Israéliens qui sont prêts à reconnaître le droit au retour des réfugiés de 1948 se comptent sur les doigts de la main. Et, là, la violence ne sert strictement à rien.

Dans le contexte actuel où l'opinion israélienne est tétanisée, complètement traumatisée par la situation, par l'insécurité, la peur de se rendre dans des lieux publics tels que centres commerciaux et marchés ouverts, l'appréhension à laisser les enfants se promener en ville, la crainte d'emprunter des routes pourtant habituelles, l'élection de Sharon est inévitable. Peut-être d'ailleurs était-ce là ce que désirait secrètement Arafat, dans la croyance illusoire que seule la droite israélienne est capable de faire la paix avec lui  ?

C'est triste à dire, mais il faudra sans doute une période de gouvernement de la droite nationaliste, religieuse et obscurantiste, un temps de régression sur tous les plans pour que des solutions équitables et inévitables fassent enfin leur lent cheminement dans les esprits: pour que les Israéliens comprennent qu'il n'y a pas d'issue fondée sur la force et la conquête, pour que les Arabes comprennent qu'ils ne peuvent obtenir absolument tout ce qu'ils veulent et qu'ils ont besoin de l'opinion israélienne plus que de forces internationales, pour qu'un leadership démocratique et non corrompu apparaisse enfin chez les Palestiniens, pour que les Arabes israéliens, malgré leurs blessures, comprennent qu'ils ont eu tort de préférer Sharon à Barak  ; bref, pour que quelque chose d'à peu près sensé entre enfin dans la tête des uns et des autres.

Ilan Greilsammer est professeur de science politique à l'université Bar-Ilan (Israël).