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Les juifs de France entre deux feux, par Henri Hajdenberg

16 MAI 2002

Vue des Etats-Unis, la situation des juifs de France paraît brûlante. Ils sont pris entre deux feux : les incendies de synagogues et la flambée lepéniste. Nombre de journalistes américains ont dénoncé l'idéologie antisémite sous couvert d'hostilité à Israël et le président George Bush a sonné l'alarme.

Les faits et leur répercussion sont suffisamment graves pour qu'on essaie d'éviter les amalgames.

D'une manière abrupte, les statistiques livrent un nombre impressionnant d'agressions à l'égard de lieux communautaires juifs et d'individus, dans certains quartiers et banlieues des grandes villes où populations juive et d'origine maghrébine se côtoient. Pour l'instant, à de très rares exceptions, les juifs des quartiers bourgeois ont été épargnés par cette vague ravageuse.

Le malaise d'être juif en France existe. Des juifs de toutes les couches sociales envisagent de quitter leur pays. En dépit du terrorisme palestinien, l'intérêt pour l'immigration en Israël n'a jamais été aussi manifeste. Le Canada consacre des spots publicitaires à ses possibilités d'accueil sur les ondes des radios juives.

Malgré la mobilisation lepéniste des derniers mois, aucun indice ne permet de lier les auteurs des agressions avec un mouvement d'extrême droite. Pour Malek Boutih, président de SOS-Racisme, les délinquants arrêtés sont des "voyous". Il n'empêche que, dans leur grande majorité, ils sont issus des milieux arabo-musulmans et qu'ils n'incendient pas des églises.

La difficulté voire l'impossibilité d'évoquer la Shoah dans certains lycées à forte présence de jeunes originaires du Maghreb, leurs remarques et leurs insultes à l'égard d'enseignants ou d'adolescents juifs témoignent d'un comportement fortement antisémite par rejet d'Israël.

Il n'existe pas de revendication d'une action antisémite par des dirigeants musulmans. Au contraire, en France, l'imam de la Grande Mosquée de Marseille et le recteur de la Mosquée de Paris ont dénoncé les actes antijuifs. L'antisémitisme dont il s'agit est voilé et apparemment inorganisé. Mais son origine et ses sources sont discernables. Les violences ont commencé au début de la seconde Intifada. L'image diffusée en boucle du petit Mohammed agonisant dans les bras de son père est certainement leur déclencheur, comme l'ont été récemment les reportages télévisés sur les représailles israéliennes en Cisjordanie après la série d'attentats palestiniens.

Dans le discours de Ben Laden propagé avec la plus grande ampleur se trouve le fondement "idéologique" du combat antijuif. L'assassinat de sang-froid par des terroristes du journaliste américain du Wall Street Journal Daniel Pearl en est le plus triste exemple : il a été forcé à se déclarer juif devant des caméras. C'est la seule motivation du crime. Ce message trouve toute sa résonance, consciemment ou inconsciemment, dans la multiplication des actes délictueux depuis septembre 2001.

Pour l'instant, sans vouloir considérer le phénomène de violences antisémites comme négligeable - loin de là -, il est identifiable à certains groupes de marginaux. Si ce virus de l'antisémitisme dérivé de l'hostilité à Israël se propage dangereusement au sein de milieux spécifiques, la plus large majorité de la population française n'est pas atteinte par ce déviationnisme inacceptable. Cependant il faut crier gare à certaines dérives. Celle de José Bové en visite éclair à Gaza est la plus spectaculaire : il a assimilé par son vocabulaire sélectif la condition palestinienne à celle des déportés.

Critiquer Ariel Sharon, son gouvernement, comme le font nombre d'Israéliens, n'est certes pas de l'antisémitisme. Cela relève de la liberté d'expression. Mais le parti pris systématiquement propalestinien de reportages télévisés n'est pas banal. Une sorte de compréhension, voire de légitimation, semble couvrir les attentats programmés des Palestiniens, à leur échelle véritable crime contre l'humanité. Les représailles israéliennes à Jénine ont été présentées à répétition comme un massacre, avec toujours les mêmes images des mêmes immeubles détruits. Mais il n'y a pas eu de reportages en boucle pour montrer qu'il ne s'agissait pas d'un massacre de plusieurs centaines de civils, comme l'avait annoncé la propagande palestinienne, mais que 50 à 80 combattants étaient morts.

L'image donnée d'Israël ne peut être que celle de l'occupant, de l'oppresseur, du dominateur, celle des Palestiniens, de victimes. Les Israéliens, parce qu'ils sont juifs, ont droit à un autre regard, à un autre jugement que celui porté sur les Arabes. Il ne s'agit pas que d'une discrimination positive : elle est raciste à l'égard des Juifs et des Arabes. Vingt Algériens, femmes et enfants abattus de sang-froid, ont droit à dix secondes, sans images, au journal télévisé. Cent mille tués en Algérie ont moins d'importance que mille morts palestiniens.

Qui s'étonne de l'absence de mobilisation des 4 millions de Maghrébins en France, pour la paix civile dans leur pays d'origine, alors que leurs associations s'activent si promptement lorsqu'il s'agit des Palestiniens ?

Il ne serait pas inutile que les responsables des journaux télévisés s'interrogent sur les répercussions de leurs propres dérives concernant le climat antijuif qui se développe dans certains milieux.

Pendant cette vague d'agressions antisémites, Le Pen a relevé le front jusqu'à se hisser au second tour de l'élection présidentielle. A l'étranger, on s'intéresse peu à analyser le glissement protestataire qui dérape vers l'extrême droite. Aux Etats-Unis et en Israël, on retient, non sans raison, que 6 millions d'électeurs ont voté pour un candidat notoirement connu pour être un antisémite. Le Pen est le seul homme politique en Europe pour qui l'anéantissement de 6 millions de juifs est un "détail de l'histoire". En publiant des encarts publicitaires dénonçant l'engouement des Français pour Le Pen comme la suite logique des lois antijuives d'octobre 1940, et appelant au boycottage du Festival de Cannes, l'American Jewish Congress n'est pas sérieux. Ecrire que la France est un pays antisémite est pour le moins manquer de nuance et d'analyse. 80 % des Français ont voté contre Le Pen, pour la démocratie et la tolérance. A l'exception des dirigeants d'extrême droite, tous les responsables politiques français dénoncent et combattent l'antisémitisme. La droite classique menée par Jacques Chirac et Alain Juppé a toujours refusé sur le plan national toute alliance avec le Front national, même si, sur le plan régional, elle n'a pu éviter toutes les compromissions. A part la presse écrite d'extrême droite, marginalisée, les journaux de toutes tendances, écrits, parlés, télévisuels, défendent la démocratie et s'engagent contre les actes d'antisémitisme.

Nos amis américains et israéliens se soucient à juste raison de la situation des juifs de France, mais, faute de connaissance véritable de la société française, ils tombent dans une vision caricaturale.

Les répercussions du conflit palestino-israélien ne sont pas près de prendre fin. L'implantation de l'extrême droite semble durable. Il serait malvenu pour un dirigeant juif d'être rassurant. Mais il faut refuser toutes les confusions, et essayer d'y voir clair dans une situation grave et complexe. A chacun aujourd'hui de prendre sa part de responsabilité, lucidement, sans aviver les réactions inconsidérées et démesurées.


Henri Hajdenberg est avocat, ancien président du CRIF et du Congrès juif européen.