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Ecoutons bien Abdallah Ibn Abdelaziz
3 mars 2002
Par Michel Gurfinkiel

D'un côté, ce qu'il a été convenu d'appeler, depuis une dizaine de jours, "l'offensive de paix saoudienne". De l'autre, sur le terrain, une accélération vertigineuse de la violence, la multiplication des attentats palestiniens contre les civils ou les militaires israéliens. Et par voie de conséquence, la montée du niveau de riposte de Tsahal. C'est la situation étrange, contrastée, contradictoire, qui semble prévaloir aujourd'hui au Moyen-Orient. Pour y voir plus clair, il est sans doute nécessaire d'y regarder de plus près.

En quoi consiste la démarche saoudienne? Essentiellement, en une interview que le prince Abdallah ibn Abdelaziz a accordé au journaliste juif américain Thomas Friedmann et qui a été publiée le 17 février dans le New York Times, le grand journal libéral américain, lui-même proche de certains milieux juifs. Dans cet entretien, Abdallah affirme que l'Arabie Saoudite est prête à travailler en vue d'une paix complète entre le monde arabe et Israël si cet État, de son côté, accepte d'évacuer tous les territoires arabes occupés depuis 1967, à commencer par les territoires palestiniens de Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est. Ce qui ne fait aucun doute, c'est que le prince dispose, pour parler ainsi, de toute l'autorité requise: frère septuagénaire de l'octogénaire souverain régnant Fahd, il est son héritier désigné (puisqu'en Arabie Saoudite, la succession se déroule ne se déroule pas de façon verticale, patrilinéaire, mais horizontalement, d'un fils à l'autre du fondateur de l'État, le fameux Ibn Saoud qui régna jusqu'en 1953); mais surtout, en qualité de régent d'un Fahd diminué par la maladie, il est le véritable chef de l'État et du gouvernement saoudien.

Les premières réactions, dans le monde entier, ne pouvaient qu'être favorables. Cela fut le cas, évidemment, de la bureaucratie centrale de l'Union européenne, acquise par principe à toute démarche diplomatique ou politique arabe, et qui, de surcroît, semble s'être concertée avec Riyad avant la déclaration princière. Cela a été le cas également, aux États-Unis, de l'administration Bush. Et enfin, last but not least, les Israéliens ont salué à leur tour les propositions saoudiennes, par la bouche du premier ministre Ariel Sharon et par celle, plus enthousiaste, du ministre des Affaires étrangères, Shimon Peres.

Mais quelle est réellement la portée des propositions d'Abdallah? Le quotidien israélien de gauche Haaretz a observé que "l'idée était bonne, mais que le plan n'existait pas". L'idée - la paix totale contre tous les territoires - est bonne, si bonne que les Saoudiens, en fait, l'avaient déjà avancée voici vingt un ans, en 1981. A l'époque, celui qui allait devenir le roi Fahd occupait exactement le rang et la position dévolus aujourd'hui au prince Abdallah: héritier de la Couronne et chef effectif du gouvernement, en raison de l'état de santé du souverain d'alors, le roi Khaled. Le 8 août 1981, dans un plan en huit points diffusé en marge d'un sommet arabe réuni à Fez, au Maroc, le prince Saoud al-Fayçal, ministre saoudien des Affaires étrangères avait demandé l'évacuation de tous les territoires arabes occupés en 1967 et la création d'un État palestinien souverain "en l'espace de quelques mois". Mais le 5 novembre 1981, pendant une conférence de presse conjointe tenue à l'issue d'une visite officielle à Riyad de Lord Carrington, le ministre britannique des Affaires étrangères, Fahd avait apporté la précision suivante: "Il ne saurait y avoir de paix sans reconnaissance mutuelle des droits de chaque partie". Ce qui avait immédiatement été interprété comme une promesse de reconnaissance de l'État d'Israël en cas d'acceptation du plan saoudien.

Le problème, c'est que Riyad s'était bien gardé, par la suite, de confirmer son ouverture par le moindre acte concret. Or dans le monde réel où vivent les États, y compris l'Arabie Saoudite, la paix, quelles qu'en soient les conditions, s'obtient à travers des gestes de bonne volonté, des négociations, des rencontres. C'est ainsi que l'Égyptien Anouar el-Sadate avait procédé en 1977, et que firent ensuite, avec plus ou moins de sincérité et de constance, tous les gouvernants arabes désireux de conclure avec l'État juif un accord de coexistence informelle, un accord-cadre en vue d'une normalisation ou un traité de paix, du roi de Jordanie à l'émir du Qatar, du roi du Maroc au sultan d'Oman, du président algérien au président mauritanien. Sans parler de Yasser Arafat, qui se prêta, comme on sait, aux rituels des accords d'Oslo et de leurs succédanés. Les Saoudiens, eux, ne firent rien en 1981 ou après 1981, en dépit du précédent de Sadate ou de l'euphorie relative qui suivit les accords d'Oslo en 1993 et en 1994, et n'ont pas indiqué qu'ils feraient mieux aujourd'hui. Sharon a eu beau jeu de les mettre au pied du mur, en affirmant que tout pouvait en effet être discuté entre Israël et l'Arabie saoudite, mais seulement dans le cadre d'une rencontre officielle, publique, médiatisée, entre les dirigeants des deux pays.

Mais dira-t-on, quel avantage les Saoudiens pourraient-ils retirer d'une initiative de paix qui ne conduirait pas à la paix, ou du moins qui n'en aurait même pas l'apparence ? Là encore, le précédent de 1981 est à méditer. L'Arabie saoudite avait alors le sentiment d'une double menace. A Washington, l'administration Ronald Reagan venait d'arriver au pouvoir: un président ouvertement pro-israélien et un gouvernement où les pro-israéliens résolus, sans être majoritaires, étaient nombreux. En Iran, la révolution islamique de Ruhollah Khomeini venait de balayer le régime du chah et prêchait le renversement de tous les monarques musulmans. Pour Riyad, il semblait alors nécessaire de raffermir les liens avec les États-Unis pour faire face au danger iranien, et cela semblait devoir passer par des déclarations platoniques en faveur d'une paix israélo-arabe.

Aujourd'hui, le royaume saoudien est dans une situation analogue. A Washington, c'est l'administration George W. Bush qui est au pouvoir: la première, dans toute l'histoire des États-Unis, où les pro-israéliens soient en position d'influence, et surtout, depuis le 11 septembre 2001, la première où le dogme d'une alliance ou d'une amitié entre l'Amérique et la monarchie wahhabite soit remis en question. Dans le monde arabe et islamique, le phénomène Ben Laden et la tentation d'un djihad sans merci contre l'Occident, mais aussi contre une monarchie saoudienne jugée trop inféodée à l'Amérique, ont atteint la magnitude que l'on sait. Riyad a donc entrepris de contre-attaquer auprès de l'opinion américaine, y compris auprès d'une opinion juive américaine supposée toute puissante, en relançant les mots magiques de processus de paix. Mais en même temps, l'Arabie Saoudite rend service à la cause palestinienne et donc, par ricochet, à la cause benladeniste, en appuyant de sinueuses manoeuvres diplomatiques destinées à embarrasser les stratégies américaine et israélienne, à commencer par celles de l'Union européenne et certains membres de cette Union. Elle paie donc un double racket, pour assurer sa survie dans tous les cas de figure. C'est là une différence marquante avec la situation de 1981, où les Saoudiens, n'espérant aucun arrangement avec l'Iran de l'imam Khomeini, ne payaient que la seule Amérique.

L'un dans l'autre, il est évident que la prétendue offensive de paix saoudienne a été en fait l'un des facteurs déclenchants de l'escalade de la violence au Moyen-Orient. La stratégie de Yasser Arafat est connue, et a été décryptée avant même l'échec des pourparlers de Camp David, en juillet 2000, et le début de la nouvelle intifada, en septembre de la même année. Première phase: de provocation en provocation, amener les Israéliens à des représailles à grande échelle contre les Palestiniens. Deuxième phase: demander et obtenir une intervention internationale, de type Kosovo, sous l'égide de l'Onu et avec la participation de l'Union européenne. Troisième phase: à travers cette intervention, obtenir l'annulation de facto des accords d'Oslo, qui, en dépit de leurs nombreuses incertitudes ou faiblesses, présentaient du moins l'intérêt, du point de vue israélien, de garantir la légalité a priori du contrôle de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est, et imposer à l'État juif un diktat de type munichois.

Jusqu'à présent, cette stratégie a échoué, grâce au commandant en chef de Tsahal, Shaul Mofaz, grâce à Sharon, grâce au ministre israélien de la Défense, le travailliste Binyamin Ben-Eliezer, et grâce à la lucidité exceptionnelle des principaux responsables stratégiques américains, de Donald Rumsfeld à Condoleezza Rice. Mais les échecs passés n'empêchent point, aujourd'hui, une nouvelle tentative à un niveau plus haut de duplicité diplomatique, assuré par les Saoudiens, et de violence sur le terrain.

En guise de conclusion provisoire, je voudrais remarquer qu'on peut déceler dans la démarche saoudienne une faille importante, qui permettrait de la retourner à l'avantage d'Israël et d'une vraie paix. Abdallah a bien parlé, en effet, d'une paix impliquant l'ensemble du monde arabe en échange d'une évacuation des Territoires. Quel aveu! C'est reconnaître qu'il n'y a point, qu'il n'y a jamais eu, de conflit israélo-palestinien mais un conflit israélo-arabe ou accessoirement israélo-islamique. C'est légitimer le contrôle israélien en Cisjordanie, à Gaza, dans la région de Jérusalem et sur le Golan. Car si ces territoires sont peu de choses par rapport à Israël, Israël, lui n'est pas grand chose par rapport au monde arabe et islamique; et se trouverait face à ce monde, sans les territoires en question, dans une position stratégique intenable.

La paix passera incontestablement par le droit de tous les peuples du Moyen-Orient à l'autodétermination, à l'indépendance nationale et à la sécurité: les Israéliens, les Arabes, et les autres nations ou ethnies. Mais les Palestiniens ne sont que des Arabes parmi les Arabes. Ce n'est pas moi qui le dis, mais Abdallah ibn Abdelaziz, régent et prince héritier d'Arabie Saoudite.

© Michel Gurfinkiel, 2002
Diffusé sur RCJ le 3 mars 2002.