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A question tranchée, réponse tranchée
Par Thomas L. Friedman

Traduit de l'anglais par Catherine Leuchter spécialement pour Reponses-Israel.

Londres - Nous venions tout juste de finir un déjeuner offert par un diplomate américain aux éditeurs arabes de Londres, quand l'un d'eux se tourna vers moi et me demanda : " J'espère que vous ne vous sentirez pas insulté par ma question, mais je dois vous la poser parce qu'elle me taraude : est-ce que les Juifs des médias sont derrière la calomnieuse campagne contre l'Arabie Séoudite et l'islam ? ".

Houps ! Ce n'est pas une question que j'ai l'habitude de me prendre dans la figure au moment du café, mais celle-ci fut posée sincèrement, par un journaliste arabe sérieux qui désirait une réponse sérieuse. Je lui répondis que je ne me sentais pas insulté, et que je savais que cette question était partout - partout - dans le monde arabo-musulman d'aujourd'hui, alors laissez-moi crever l'abcès.

Mon premier instinct fut de lui poser une question en retour : quand les reporters juifs à Beyrouth et en Israël étaient sur la ligne de front pour couvrir des événements tels que les massacres des Palestiniens de Sabra et Chatila, pourquoi alors personne dans le monde arabe ne se demandait si cela faisait partie de la conspiration juive ? Quand les députés et journalistes juifs ont mené une campagne pour une intervention américaine afin de sauver les musulmans de Bosnie et du Kosovo, quand ils ont repoussé l'invasion irakienne au Koweit et protégé l'Arabie Séoudite de la guerre du Golfe, pourquoi personne dans le monde arabe ne s'est plaint d'une conspiration juive ?

La vérité est que les reporters et les législateurs juifs ont probablement supporté plus franchement l'intervention américaine pour sauver des musulmans dans les 15 années précédentes que n'importe quel autre groupe - y compris les musulmans américains.

Ainsi donc, pour commencer peut-être - peut-être - il n'y a pas de conspiration juive contre les musulmans ou l'Arabie Séoudite qui ait cours ici.

Peut-être, peut-être seulement, de nombreux américains sont-ils remontés parce que 15 Séoudiens ont pris part aux attentats du 11 septembre, que des organismes séoudiens privés de charité financent Osama Bin Laden, et que des centaines de Séoudiens se sont battus auprès d'Al Qaeda contre les Américains en Afghanistan. Et ces faits bruts ont durci l'opinion américaine envers eux.

Ce serait une tragédie si les Arabes et les musulmans adoptaient une position où il n'y aurait aucune raison concevable pour que les Américains puissent aujourd'hui avoir quelques contrariétés envers eux, et où toute critique qu'ils rencontreraient dans les médias serait entièrement le résultat d'une campagne juive de dénigrement.

Pourquoi une tragédie ?

Tout d'abord, car cela renforcerait toutes les raisons pour lesquelles le monde musulman est en retard sur le plan du développement économique, de l'éducation, de la science et de la démocratie. Car dès qu'un peuple réduit tous ses problèmes à une conspiration menée à son encontre, cela l'absout, lui et ses leaders, de toute responsabilité dans le sort subit, et de tout besoin de remise en cause. Aucune civilisation n'a jamais prospéré avec une telle approche (et plusieurs journalistes arabes courageux l'ont déjà souligné).

Blâmer quelqu'un d'autre ne doit pas se substituer à l'analyse et la prise en main de ses problèmes (cela s'applique aussi aux Israéliens qui font reposer sur Arafat seul les sources de tous leurs problèmes). C'est seulement dans une société qui adopte une position autocritique que le processus politique génère des faits concrets qui s'attaquent aux vrais problèmes. Regardez par exemple le douloureux processus d'analyse, d'autocritique et de comptes rendus qui a suivi la guerre du Vietnam aux Etats-Unis. Peu de pays arabo-musulmans ont fait de la sorte après une guerre, ne serait-ce qu'après le 11 septembre. Et s'ils le font, leur conclusion que les Américains ou les Juifs sont derrière leur problème est une fuite, pas une analyse.

Deuxièmement, persister dans ce schéma ne peut qu'élargir le fossé entre les Etats-Unis et le monde musulman, car de telles théories de conspiration sont basées sur une totale incompréhension de l'Amérique.

La vision stéréotypée de l'Amérique dans le monde arabo-musulman est que les Etats-Unis sont riches et puissants parce qu'ils sont grossiers et matérialistes. Et puisque les Etats-Unis sont juste intéressés par les choses matérielles - non les valeurs - pourquoi ne comprennent-ils pas que leur réel intérêt matériel se trouve avec les Arabes, non avec Israël ? Les Juifs doivent encore tirer les ficelles…

La vérité est exactement à l'opposé. L'Amérique est riche et réussit grâce à ses valeurs, non pas à leur détriment. C'est un pays prospère par le fait qu'il respecte la liberté, l'individualisme et le droit des femmes, ainsi que par la façon dont il nourrit la créativité et l'expérimentation. Ces valeurs sont notre intarissable puits de pétrole. Les Américains sont naturellement attirés par les sociétés qui partagent les mêmes valeurs, et ils reculent devant celles qui ne les partagent pas.

Il y a deux sortes de reproches : un qui est la conséquence d'une auto-analyse et d'une autocritique, et un qui est la tentative d'éviter auto-analyse et autocritique.

Nous avons tous connus des gens qui blâmaient sans fin père et mère pour tous leurs défauts, mais jamais eux-mêmes. Pour certains, cela leur passe et ils se développent normalement. Mais d'autres ne se débarrassent jamais de ce trait de caractère, et ils traversent la vie malheureux, avec colère, et ne développent jamais leur plein potentiel.

© The New York Times - 10 février 2002