Lun 5 mai 2003 16:15

L'Europe menacée d'un désarmement technologique


A deux semaines d'un mini-sommet à Bruxelles de quatre pays européens sans le Royaume-Uni, sur la défense, Michèle Alliot-Marie, ministre française de la défense, a sur son bureau un rapport alarmant. Il conclut à "un véritable désarmement technologique"de l'Europe face aux Etats-Unis. Et, singulièrement, un désarmement des grands pays européens, dont la France, mais qui épargne cependant la Grande-Bretagne.

Le document en question émane de l'Observatoire économique de la défense, qui dépend de la direction des affaires financières au sein du ministère français de la défense. Tout ce qu'il y a de plus officiel et, en l'espèce, de moins contestable.

Entre 1980 et 2000, selon ce rapport, l'écart entre les Etats-Unis et les pays de la LOI (Letter of Intent), c'est-à-dire l'Allemagne, l'Espagne, la France, l'Italie, le Royaume-Uni et la Suède, n'a cessé d'évoluer à l'avantage des Américains en matière de crédits d'études, de recherche et développement à des fins militaires. "Exprimé en monnaie constante [dollar 2001], est-il écrit dans la note, l'effort cumulé des pays de la LOI représentait 40 % de celui des Etats-Unis en 1980, 30 % en 1990 et moins de 23 % en 2000. Il a diminué de 22 % sur la période considérée, alors que celui des Etats-Unis augmentait dans des proportions proches de 40 %."

En France, cet effort sur la technologie de défense a sensiblement augmenté entre 1980 et 1990, puis il a fortement diminué entre 1990 et 2000, "à la fois en termes absolus et en termes relatifs", est-il précisé dans le rapport. Ce qui vise autant la présidence de François Mitterrand, précédemment, que celle, aujourd'hui, de Jacques Chirac.

La conclusion est sans appel. Chez les Européens, "c'est à l'équivalent d'un véritable désarmement technologique que nous avons assisté, avec les conséquences que l'on connaît et qui sont, dans une large mesure, déjà perceptibles". Le phénomène est "d'autant plus paradoxal, sinon troublant", note le document, qu'il n'a pas d'équivalent en matière de recherche et développement à usage civil. En l'espèce, ce sont les Etats-Unis qui sont à la traîne : leur effort de recherche civile a augmenté trois fois moins vite que celui des pays de la LOI durant la même période.

Autre constat : entre le Royaume-Uni et la France, la compétition n'est pas à l'avantage de la seconde, qui tend plutôt à décrocher.

Certes, l'effort de défense des six pays européens de la LOI repose en 2000, à raison de 70 % de son total, sur la Grande-Bretagne et la France, qui peuvent prétendre ne pas baisser les bras. Mais, outre le fait que, en 1980, Britanniques et Français assuraient 85 % de l'effort, il y a aussi ce diagnostic inquiétant du ministère français de la défense selon lequel "la France, parmi ses partenaires européens, a vu s'éroder sa position en matière de recherche et développement militaire vis-à-vis du Royaume-Uni".

D'une certaine façon, la France rend un hommage indirect à la politique persévérante des Britanniques dans le domaine de la technologie militaire, à la veille du mini-sommet de Bruxelles, d'où ils seront les grands absents. Leur ministre des affaires étrangères, Jack Straw, s'en est expliqué en affirmant au quotidien espagnol El Pais que "les décisions fondamentales en matière de défense et de politique étrangère devront continuer à être intergouvernementales et à relever de la compétence des Etats".

DES MOYENS QUE LA FRANCE N'A PAS

Si l'Observatoire économique de la défense note que, toute comparaison gardée, le désarmement technologique de la France est "déjà perceptible dans une large mesure", c'est que l'actualité, avec les péripéties de la guerre en Irak, est là pour en apporter la preuve.

On n'épiloguera pas sur les raisons qui ont incité les gouvernements, de part et d'autre de la Manche, à réagir différemment face au problème irakien. Mais on remarquera - pour illustrer l'écart qui se creuse entre les capacités militaires des deux pays - que la Grande-Bretagne est intervenue face à Saddam Hussein avec des moyens, tels les missiles de croisière Tomahawk lancés par des sous-marins ou Storm Shadow tirés par des avions Tornado, que la France n'a pas encore et qu'elle attend.

Dans un autre ordre d'idées, le Royaume-Uni s'est engagé à disposer, au début de la prochaine décennie, de deux porte-avions, quand la France continue de discuter des modalités opérationnelles d'un deuxième Charles-de-Gaulle.

De même, en ayant acheté des gros-porteurs C-17 et C-130J aux Etats-Unis, les Britanniques alignent déjà une force aérienne dite de "projection", alors que leurs alliés français doivent se satisfaire d'une flotte fatiguée de Transall.

Les responsables politiques et industriels français, qui ne nient plus le fait que le Royaume-Uni a fait des choix intelligents et que, d'une certaine façon, il est devenu le pays leader européen en matière de défense, en sont réduits à attendre leur allié au tournant.

En effet, à trop s'être rapprochés des Etats-Unis en "collant" à leurs options militaires, les états-majors britanniques ont peut-être commis des erreurs. En témoigne le fait qu'ils ont décidé de participer activement au nouveau programme F-35 - l'ex-avion de combat Joint Strike Fighter (JSF) que Washington a proposé aux Européens - du groupe Lockheed Martin, alors que l'armée de l'air américaine le défend sans aucun enthousiasme, pressée qu'elle est de devoir payer en priorité son autre nouvel avion de combat F-22, qui va lui coûter très cher.

Que peut-il se passer dans ce contexte ? L'annulation du projet F-35, si elle devait se produire, comme l'éventualité n'en est pas totalement exclue, laissera l'Europe sans programme commun pour remplacer, à terme, ses avions de combat actuellement en service, comme les Rafale, Eurofighter et autres Gripen. Ce jour-là, s'il advenait, ses alliés européens ne manqueront pas de rappeler à la Grande-Bretagne qu'elle a pris une lourde responsabilité en se ralliant trop vite aux intérêts de Washington.

Jacques Isnard - LE MONDE | 14.04.03 |
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