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Pour toujours, un peuple particulier
par Denis Jeambar

L'Express du 01/02/2001
A l'heure où l'Etat hébreu choisit, sur fond de tension extrême, son nouveau Premier ministre, jamais les juifs français n'ont été si inquiets. L'Express leur donne la parole, qu'ils soient citoyens ordinaires, représentants officiels, religieux ou grands témoins
«J'affirme, donc, s'il le faut, face à la mort, que je suis né juif; que je n'ai jamais songé à m'en défendre ni trouvé aucun motif d'être tenté de le faire. [...] Etranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable, en vérité, d'en concevoir une autre où je puisse respirer à l'aise, je l'ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n'ai jamais éprouvé que ma qualité de juif mît à ces sentiments le moindre obstacle.»

Les mots de Marc Bloch, dans le testament qu'il rédige en 1943, quelques mois avant d'être torturé et de tomber sous les balles nazies, rendent compte avec une simplicité et une profondeur rares de la spécificité de la condition juive en France. Quand cet immense médiéviste décrit la vivacité de son patriotisme face à la réalité de ses origines, il noue le drame du franco-judaïsme, très vieille histoire qui rejaillit, aujourd'hui, autour du destin d'Israël, encore et toujours dans la tourmente.
Poser la question des relations entre les juifs français et Israël, c'est nous éclairer sur nous-mêmes, sur notre modèle de citoyenneté, véritable exception qui rend singulières les relations de tout ou partie de notre communauté nationale avec le monde extérieur. Dénuée de tout narcissisme hexagonal, cette observation traduit, simplement, l'aventure d'une France jacobine, étatique, républicaine qui, sans nier le multiculturalisme ou la diversité dans la sphère privée, élève le citoyen, depuis la rupture révolutionnaire de 1789, au-dessus de tout et fait de l'unité nationale un principe supérieur aux particularismes. Les interrogations les plus récentes sur l'identité française et la nature du lien civique - que traduisent aussi bien les débats sur la construction de l'Europe que ceux sur le statut de la Corse - renouvellent donc la question du judaïsme français et de ses relations avec Israël.

Ainsi est née une situation exceptionnelle
On croyait pourtant cette problématique obsolète. Le passé n'a jamais poussé, en effet, les juifs français vers le sionisme ni encouragé l'aliya (l'émigration vers la terre d'Israël). Comme l'explique remarquablement Dominique Schnapper dans sa contribution au dictionnaire critique Les Juifs et le XXe siècle , publié récemment chez Calmann-Lévy, l'édit d'émancipation des juifs, voté par l'Assemblée constituante le 21 septembre 1791, qui leur accordait la pleine citoyenneté, a installé l'idée que la France était un pays d'accueil unique. Ainsi est née une situation exceptionnelle: «Les juifs, dit Dominique Schnapper, ont participé, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, avec ferveur et reconnaissance au culte de la nation issu de la Révolution [...], qui leur donnait, par un véritable miracle historique, les moyens de réconcilier le patriotisme le plus exigeant avec l'essentiel de la tradition juive.»

Ce bonheur-là - qu'exprime le proverbe yiddish «Heureux comme Dieu en France» - a conduit, au fil du temps, à une forme de laïcisation que traduisent les mots: bien des juifs choisirent de se désigner sous le nom d'«israélites». Cette attitude éclaire les réticences des juifs français face à la montée du sionisme. Même les soubresauts antisémites de la fin du XIXe siècle, l'affaire Dreyfus et la virulence de la presse d'extrême droite des années 30 n'ont pas rompu ce processus d'intégration. La preuve, en 1936, Léon Blum devient le premier juif président du Conseil. Mais cette histoire s'interrompt brutalement le 3 octobre 1940 avec l'adoption du statut des juifs par le gouvernement de Vichy, puis avec la Shoah. «Les juifs français, poursuit Dominique Schnapper, ont désormais cessé de croire à l'exception de leur destin. Ils ont intériorisé l'idée que même le pays qui avait proclamé les droits de l'homme risquait toujours d'être infidèle aux principes qu'il avait proclamés.»

Qu'est-ce qu'être un juif français? Depuis un demi-siècle, cette question ne cesse, de fait, d'être reformulée. Pour quatre raisons fondamentales: les conséquences, d'abord, de l'Holocauste; la création, ensuite, de l'Etat d'Israël, le 14 mai 1948; la profonde modification de la population juive française - 700 000 personnes désormais, partagées entre la tradition israélite des ashkénazes et celle des séfarades, venus massivement d'Afrique du Nord, beaucoup plus religieux et communautaristes; la contestation croissante, enfin, du modèle républicain français. Ainsi le franco-judaïsme a-t-il perdu de sa spécificité, laissant place à une identité à la fois plus affirmée et plus floue. «Etre juif, déclare Henri Hajdenberg, président du Conseil représentatif des institutions juives de France, c'est d'abord la religion. Ensuite, il y a la mémoire: être juif, c'est partager une conscience collective fondée sur l'Histoire. Enfin, il y a Israël: être juif, c'est aussi se sentir solidaire d'Israël.»

Une communauté de destin
Derrière cette triple affirmation qui repose sur la foi, la Shoah et Israël, il y a surtout une communauté de destin que Raymond Aron exprimait, lui, en ces termes: «Citoyen français, je revendique le droit accordé à tous les citoyens de joindre allégeance à l'Etat national et liberté de croyance et de sympathie.» Un sentiment qui devait le conduire à écrire en 1967, après la guerre des Six-Jours et les fameuses déclarations du général de Gaulle sur le «peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur»: «Je n'ai jamais été sioniste, d'abord et avant tout parce que je ne m'éprouve pas juif... Mais je sens plus clairement qu'hier que l'éventualité même de la destruction d'Israël me blesse jusqu'au fond de l'âme. En ce sens, j'ai confessé qu'un juif n'atteindrait jamais à la parfaite objectivité quand il s'agit d'Israël.»

Ainsi, en cinquante ans, Israël est devenu l'une des clefs du franco-judaïsme et un élément majeur dans la conscience des juifs français, qui croient moins à l'intégration née au Siècle des Lumières et regardent de plus en plus vers le système anglo-saxon. Une notion inédite de communauté juive émerge dont les ressorts ne sont plus exclusivement liés à l'ensemble politique et national français. Tout ce qui se passe en Israël, depuis sa création, pèse sur l'état d'esprit des juifs français. Jusqu'en 1967, l'identification fut même d'une grande intensité: portés par une peur existentielle nouvelle, ils revendiquèrent haut et fort le «droit d'Israël à exister».

La guerre des Six-Jours marque, cependant, un autre tournant: «La victoire d'Israël, écrit Elie Barnavi, aujourd'hui ambassadeur de l'Etat hébreu à Paris et concepteur du dictionnaire critique Les Juifs et le XXe siècle, a permis la transformation d'une guerre totale, dont la seule disparition de l'un des adversaires - en l'occurrence, Israël - peut venir à bout, en un conflit territorial classique, susceptible d'être résolu par la négociation et le compromis.»

De fait, depuis trois décennies, la perception d'Israël est plus sereine, même si l'Etat juif est à présent une pièce maîtresse de l'identité des juifs français. On le mesure, aujourd'hui, alors que l'angoisse les reprend face à un Proche-Orient qui hésite entre une nouvelle guerre, un armistice bricolé et une paix solide. La tension extrême qui, à l'automne dernier, a opposé Israéliens et Palestiniens a d'autant plus ravivé les inquiétudes que seule la France a cloné l'Intifada: avec des agressions contre des synagogues, des écoles juives et le réveil d'un antisémitisme que l'on espérait en voie de disparition.

Comment le trouble, dans ces conditions, ne s'installerait-il pas chez des juifs français qui forment la deuxième communauté de la Diaspora? Malgré leur modération et un regard lucide sur certaines défaillances d'Israël, leur solidarité avec cet Etat s'est renforcée. Ils en vivent les épreuves et les difficultés avec une émotion nouvelle et, depuis quelques mois, une inquiétude réelle. Comme s'ils devaient être, éternellement, des hôtes et des étrangers. Pour toujours, un peuple particulier. Ils savent également que les violences au Proche-Orient peuvent faire rejaillir, en France, les séquelles d'un passé qu'ils espéraient à jamais refermé sans être un instant oublié. Ils ont compris qu'Israël, seule société vraiment démocratique dans un océan d'autocraties ou de dictatures, n'a jamais droit à l'erreur. Qu'un mort palestinien fait oublier l'indicible de l'Holocauste et transforme, de manière aussi automatique qu'injuste, Israël en un Etat bourreau. Que le droit au retour exigé par les Palestiniens change la nature même du contentieux proche-oriental. Qu'une victoire du général Ariel Sharon, le 6 février, face à Ehud Barak, peut, enfin, déclencher une diabolisation du Premier ministre israélien et de nouvelles violences antisémites en France.

Une fois encore, donc, les juifs français découvrent que l'Histoire, avec ses sommets et ses gouffres, leur donne rendez-vous. Et que l'on attend d'eux et d'Israël plus que de tout autre peuple. Survivants envers et contre tout parce que, comme l'a écrit Paul Johnson dans sa monumentale Histoire des juifs, «ils possèdent la loi de la survie».