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Les bases du terrorisme islamiste
Alors que le mot «islamisme» est sur toutes les lèvres, Alexandre del Valle analyse pour Le Figaro les fondements religieux de cette tendance. Chercheur à l'Institut d'études stratégiques, il est l'auteur de Guerres contre l'Europe, édition des Syrtes.
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Par Alexandre del Valle
Publié par le Figaro le 24 septembre 2001
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Depuis le 11 septembre 2001, observateurs et analystes n'ont jamais autant parlé d'«islamisme» et même d'islam, les différents commentaires - souvent hâtifs et superficiels - oscillant entre l'«islamophobie» et l'autre face de Janus de l'ignorance que constitue l'«islamiquement correct», en vertu de quoi les récurrents attentats islamistes sont toujours des occasions, sous prétexte de dénoncer l'amalgame, de vanter les qualités intrinsèques du Coran, «texte de paix», et de l'islam, «religion d'amour». Essayons d'y voir un peu plus clair.

A la différence du fondamentalisme protestant et de l'intégrisme catholique, l'islamisme (el-islamiyya) est caractérisé par sa triple dimension théocratique, conquérante et violente, ce qui en fait plus une idéologie de type totalitaire qu'un simple intégrisme religieux.

Ni le judaïsme, rebelle à tout prosélytisme, ni le christianisme, dont les textes sacrés réprouvent toute violence et sont à l'origine de l'idée spécifiquement occidentale de laïcité, n'ont produit l'équivalent de l'islamisme. Certes, l'islam n'est pas l'islamisme, et les musulmans en sont les premières victimes. Mais les origines profondes du fascisme islamiste résident dans les fondements mêmes de l'orthodoxie islamique, enseignée dans les grandes universités musulmanes du monde entier et demeurée immuable depuis le XIe siècle, le Coran et les hadith, sources de la charia, proclamant explicitement la guerre sainte. Car le djihad constitue l'un des moyens d'expansion naturels de l'islam, Mahomet ayant lui-même participé à près de 80 combats et prélevé les butins de guerre sur les «infidèles».

Dans le Coran, le combat armé est appelé le «sentier d'Allah», et les moujahidine tombés sont comparés à des «martyrs de la Foi» (IX, 52; LVIII, 19). Le Coran regorge de sourates appelant à la guerre contre les juifs et les chrétiens insoumis, ou les polythéistes: «Combattez ceux qui ne croient pas en Dieu, au jour dernier, qui ne considèrent pas comme illicite ce que Dieu et son prophète ont déclaré illicite, ainsi que ceux qui, parmi les gens des Ecritures (Ahl-al Kitab), ne pratiquent pas la religion de la vérité, jusqu'à ce qu'ils paient, humiliés, et de leurs propres mains, le tribut» (9, 29). «Le combat vous est prescrit et cependant vous l'avez en aversion... » (2, 216); «Lorsque tu portes un coup, ce n'est pas toi qui le portes, mais Dieu qui éprouve ainsi les Croyants par une belle épreuve...» (8, 17). «Combattez-les jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de luttes doctrinales et qu'il n'y ait pas d'autre religion que celle de Dieu. S'ils cessent Dieu le verra» (8, 39). «Lorsque les mois sacrés seront expirés, tuez les infidèles partout où vous les trouverez. Faites-les prisonniers! Assiégez-les! Placez-leur des embuscades!...» (9, 5). «Ô Croyants! Combattez les infidèles qui sont près de vous. Qu'ils trouvent en vous de la rudesse!...» (9, 123). Ou encore: «Lors donc que vous rencontrerez ceux qui mécroient, alors frappez aux cols. Puis quand vous avez dominé, alors serrez le garrot» (47, 4).

Ainsi, les grands penseurs musulmans orthodoxes et commentateurs des hadith (dits et faits de Mahomet), El-Bokhari, El-Ghazali (1058-1111), Nawawi, Ibn Taimiyya, Malik, ont théorisé «la guerre sainte (ou «effort) sur le sentier d'Allah» (jihad fi sabill'illah) et ont réglementé les modalités d'extermination des «infidèles»: «La loi défend de tuer, dans la guerre contre les infidèles: des mineurs, des aliénés, des femmes et des hermaphrodites (...) mais on peut tuer légalement: les moines (non reclus), des mercenaires que les infidèles ont pris dans leur service, des vieillards, et des personnes faibles, etc.», écrit Nawawi (Minhadj, III, pp. 261-264). L'assassinat de sept moines cisterciens de la trappe de Tibhirine, le 21 mai 1996, par un commando du GIA repose donc sur un fondement juridico-théologique légal...

D'après le Grand Mufti de Marseille, Souheib Bencheikh, théologien adepte d'un islam «républicain», «les hommes du GIA (...) agissent de manière très canonique, c'est pourquoi on les voit aussi bien en train de prier que de violer». «Je dénonce l'hypocrisie des théologiens musulmans qui, certes, dénoncent ces pratiques et tueries, mais ne mettent pas en cause la théologie qui les sous-tend», ose affirmer Bencheikh.

C'est parce que le djihad est chargé d'une considérable légitimité islamique que tous les islamistes contemporains (Mawdoudi, El-Banna, Qotb, Kichk, Farag, Oussama ben Laden, etc.) en ont fait leur leitmotiv central.

Les causes profondes de l'échec du réformisme musulman, et donc de la résurgence islamiste, sont à rechercher dans le caractère indiscutable des textes sacrés musulmans et dans le refus, typiquement islamique, de toute innovation (bidaà) théologique. Des tentatives ont certes existé durant la vague réformiste (salafiyyah) qui agita le monde musulman à la fin du XIXe siècle. Les hérauts de ce courant, Jamal ed-Din-el-Afghani et Mohammad Abdoù, voulaient adapter le droit musulman aux exigences modernes. El-Afghani demanda ainsi la dissolution des quatre écoles juridiques sunnites (shafiisme, hanafisme, malikisme et hanbalisme), déplorant la sclérose de l'islam et la «fermeture des portes de l' ijtihad» (interprétation des textes sacrés), cause de la décadence du monde islamique et de l'humiliation coloniale. Mais, dès le départ, la salafiyyah décida d'écarter du champ des réformes les questions théologiques. Les réformateurs laïcisants furent d'autant plus rapidement concurrencés par les ancêtres des islamistes modernes que ces derniers se recommandent également de la salafiyya, l'islam des «pieux ancêtres» (Salaf). Salafistes laïques et antilaïques ne reprochaient pas la même chose au conservatisme religieux, et l'utilisation d'une même rhétorique permit aux islamistes de récupérer le mouvement «réformiste» à leur profit. Aujourd'hui, d'ailleurs, les fanatiques sanguinaires du Gamaà égyptien, du GIA algérien ou encore du groupe d'Oussama ben Laden se réclament du salafisme sunnite!...

Cela nous permet de battre en brèche le lieu commun selon lequel les chiites (10% des musulmans) seraient les islamistes terroristes par excellence (les «fous d'Allah» iraniens ou libanais du Hezbollah), et les sunnites (85%) les «modérés». Rappelons qu'à la différence du sunnisme, bien plus figé que le chiisme, ce dernier n'a jamais accepté la «fermeture des portes de l' Idjtihad», pas plus que le principe du taqlid (conformisme théologique et juridique), la capacité de réinterprétation propre au chiisme expliquant l'origine chiite de la plupart des hétérodoxies de l'islam, condamnées par les sunnites: ismaïlisme, druzisme, alaouisme, babisme, bahaïsme, etc. La guerre larvée qui oppose aujourd'hui l'Iran aux taliban illustre également cette réalité.

Les réformateurs musulmans furent par ailleurs toujours accusés de faire leur les idéologies laïques «étrangères» importées par le colonisateur occidental, l'idée même d'une séparation de la religion (din), de la société (dunya) et de l'Etat (dawla) étant dénuée de sens dans l'islam classique, et a fortiori pour les islamistes, qui se réfèrent à la pensée du hanbalite Ibn Taimiyya, référence commune aux wahhabites saoudiens et aux salafistes afghans ou Frères musulmans. C'est ainsi que les tendances réformistes et laïcisantes de l'islam, discréditées ab origine et frappées d'allogénéité, seront progressivement marginalisées.

L'un des tous premiers mouvements islamistes, l'Association des Frères musulmans (El-Ikhwàn el-Muslimûn), est né en réaction aux régimes musulmans de l'époque, qui, sous l'influence de l'Occident, avaient tendance à se séculariser. Toujours fort puissante en Egypte et dans le monde islamique (Koweït, Turquie, Tunisie, etc.), l'organisation poursuit son but d'instaurer des Etats islamiques partout dans le monde, tantôt via la violence, tantôt au moyen de la compétition électorale.

Ce même objectif sera poursuivi par l'équivalent pakistanais des Frères: la Jama'at-i-islami, fondée en 1941 par A.A. Mawdoudi, lequel prône l'instauration d'un Etat islamique séparé appliquant la charia, seule solution permettant d'échapper au «pouvoir infidèle» (houkoum al jahili) des hindouistes. Cette démarche «séparatiste» sera à l'origine de la création de l'Etat du Pakistan, en 1947. Le principe de «refus du pouvoir infidèle» explique par ailleurs la plupart des conflits qui opposent musulmans et «impies» au Cachemire, au Soudan, en Arménie, en Tchétchénie ou même au Kosovo et en Macédoine, où les populations musulmanes sont devenues majoritaires, le Coran précisant: «N'appelez point à la paix alors que vous avez la supériorité» (XLVII, 35).

En Europe et en territoire non musulman en général, l'impératif islamique de fuir ou combattre le «pouvoir infidèle» s'exprime de manière différente, «l'orthodoxie» islamique proposant une doctrine géopolitique divisant le monde en différentes zones ennemies: la «demeure de l'Islam» (dar-el-Islam ) - l'ensemble des pays où domine l'islam - et la «demeure de la guerre» (dar-el-Harb) - le monde infidèle. Dans le dar-el-Islam, les non-musulmans sont «tolérés», moyennant le paiement d'un tribut et la soumission à la charia, s'ils sont adeptes d'une religion abrahamique, juifs ou chrétiens. Quant au dar-el-Harb, il constitue un espace géopolitique et religieux foncièrement hostile, avec lequel seules des relations de guerre peuvent exister. Toutefois, le Coran prévoit une exception: la «demeure de l'islam» peut contracter une trêve avec la «demeure de la guerre» si cette «trêve», due au principe de nécessité (darura), permet aux musulmans, contraints de résider dans le dar-al-harb, d'y prêcher leur doctrine sans exiger en contrepartie le même droit de prédication non musulmane en terre d'islam. Mieux: les islamistes peuvent s'exprimer plus librement en terre occidentale que dans leurs pays d'origine! Cette situation intermédiaire est nommée «terre de la conciliation» (dar-al-Sulh ou dar-al-Ahd ) ou «terre de la prédication» (dar-al-dawaà ), en référence à l'impératif de prosélytisme. C'est ainsi qu'en Europe, les Islamistes et les garants de l'islam «orthodoxe» confirment le caractère licite de la présence musulmane en Europe au titre du dar-al-daàwa.

De ce point de vue, l'Occident semble avoir d'ores et déjà intériorisé le principe de supériorité de l'islam - phénomène que l'islamologue anglo-égyptienne Bat Yé'Or nomme la «dhimmitude» - en acceptant l'accord de dupes en vertu duquel le prosélytisme d'Etats islamistes comme l'Arabie Saoudite (à l'origine, en 1994, de la mosquée de Rome) est officiellement consacré sans qu'une seule chapelle puisse être ouverte en contrepartie en Arabie.

Dans l'islam classique, les relations pacifiques avec les territoires non musulmans sont conditionnées par le respect de ce principe d'unilatéralité. Cela explique pourquoi la Grande-Bretagne ou la Suède, qui accordent une liberté quasi totale aux islamistes, ont jusqu'alors été épargnés par les attentats terroristes, à la différence de la France laïque, coupable d'avoir «persécuté» les filles voilées, ou même de l'Amérique, qui a rompu le contrat du dar-al-ahd en occupant le territoire interdit (haram) aux «infidèles» d'Arabie, qui abrite les lieux saints de l'islam. Certains rétorquent que l'Arabie Saoudite est un allié de l'Amérique et que les GI l'ont occupée après avoir secouru le Koweït et la Saoudie contre Saddam. C'est oublier que l'islam doit toujours dominer, et que l'allié infidèle doit se soumettre à ce principe, le Coran précisant: «Vous formez la meilleure communauté suscitée parmi les hommes; vous ordonnez ce qui est convenable, vous interdisez ce qui est blâmabl e» (III, 110).


Ci joint un mail que j'ai envoyé au Figaro et qui a été publié dans leur édition d'aujourd'hui.

----- Original Message -----
From: Renee KaddouchTo: mclos@lefigaro.fr
Sent: Thursday, September 27, 2001 2:58 PM
Subject: Islam

Monsieur,

Je tiens à féliciter Le Figaro pour avoir osé publier dans la rubrique "Débats et opinions" l'article sur les fondements théologiques et canoniques du terrorisme islamiste, brillament écrit par Alexandre Del Valle. Cet auteur nous démontre avec brio que loin d'être une déviation de l'Islam, l'islamisme n'est que l'application des principes écrits dans le Coran. Les médias, avec la complicité bienveillante des pouvoirs publics, nous répetent que l'Islam est la religion la plus tolérante qui soit, sans étayer leur dire autrement que par des phrases sorties de leur contexte. Dans le même temps, les tenants du politiquement, de l'islamiquement (pour reprendre une expression de M. Del Valle) correct, occultent des préceptes coraniques essentiels tels la division du monde en Dar Al Harb/ Dar Al Islam ou l'obligation à la Jihad, à la guerre sur le "Sentier d'Allah". Alexandre Del Valle fait preuve d'un courage et d'une lucidité qui l'honorent. Les principes qu'ils dégagent constituent autant de grilles de lecture des conflits actuels, tels ceux en Macédoine, en Israel ou en Tchétchénie.
Je souhaite retrouver dans vos colonnes des articles écrit par cet auteur, dont l'audace intellectuelle détonne dans un milieu sclérosé par la pensée unique.
Cordialement,
Renee Kaddouch