Sam 1 fév 2003 9:28
Un débat suite au film Décryptage, le 30 janvier 2003
par Antoine C.
Le débat du 30 janvier 2003 faisait suite au film Décryptage et avait pour protagonistes:
Alain Finkielkraut, philosophe
Antoine Perraud, grand reporter à Telerama
Jacques Tarnero, chercheur au CNRS et co-auteur du film Decryptage
Philippe Bensoussan, réalisateur du film



Alain FINKIELKRAUT ouvre le débat en disant comprendre ceux qu'agace le terme "désinformation", étant donné qu'il est employé dans tous les conflits par toutes les parties, et que les médias peuvent se satisfaire de mécontenter tout le monde: ça veut dire qu'ils sont impartiaux.
Il nous rappelle ensuite la phrase de Denis CHARBIT (co-auteur du film), qui distingue dans Decryptage la Tragédie, où les 2 côtés ont raison, et le Drame, où ce n'est pas le cas. Le reproche qu'adresse FINKIELKRAUT aux médias, c'est de transformer la Tragédie en mélodrame, alors que par exemple, les deux côtés ont fait des erreurs pendant les accords d'Oslo.
Il interpelle Antoine PERRAUD en lui disant que le débat paru dans Telerama entre Jacques TARNERO et Denis SIEFFERT (auteur du livre: "La Guerre Israélienne de l'Information") est une percée dans la ligne éditoriale du magazine. Par ailleurs, il note que Denis SIEFFERT accuse Shlomo Ben Ami, lorsqu'il dit que les Palestiniens ont refusé les offres israéliennes à Camp David et Taba, d'être un agent de Sharon, ce qu'il met en cause.
Il conclut son intervention en déplorant que le Tragique soit remplacé par le mélodrame.



Antoine PERRAUD commence son intervention en nous disant ne pas être ici pour démontrer que le film est insignifiant: il en retient des passages très forts, notamment Durban ou l'analyse sur le rapprochement qui se fait chez les journalistes entre le conflit au Proche-Orient et la Guerre d'Algérie.
Cependant, le film le gêne car il aime les documentaires, et ce n'est pas un documentaire. Il ne s'agit pas d'une véritable analyse, comme le laisse entendre le sous-titre de l'affiche, mais une thérapie, comme le dit Tarnero lui-même dans une interview au Point. Le commentaire y est omniprésent, des témoignages sont souvent abusivement coupés.
Antoine PERRAUD illustre son propos par quatre exemples:
- Alain Rémond, dans le film, déclare que l'image télé supprime le complexe. Or Decryptage fait pareil, et quelquefois simplifie abusivement le propos. Ën effet, à une critique du journal Le Monde, suit une critique du journal Le Monde Diplomatique, puis une autre critique du quotidien Le Monde, comme si c'étaient les mêmes journaux !
- En ce qui concerne la mort du petit Mohamed Al-Dura, le documentaire s'apparente plus à un pamphlet... La rétractation de Charles ENDERLIN n'y est par exemple pas citée.
- Par ailleurs, il cite le mensonge par omission, en ce qui concerne l'affaire de la photo en Une de Libé, et du petit rectificatif en page 13 qui a suivi: le film ne fait aucune mention de deux grands articles peu après le rectificatif, s'excusant pour l'erreur.
- Enfin, il nous invite à réfléchir sur l'accusation d'antisémitisme porté contre De Gaulle, en nous faisant écouter deux passages (en fait, on a eu le temps de n'en passer qu'un seul) de son intervention d'où est tirée la phrase du peuple "sûr de lui-même et dominateur".

Ce long passage, dans les grandes lignes, détaillent la vision de De Gaulle de l'histoire juive:
"l'Etat Israël suscitait à l'origine, même chez des Juifs, des appréhensions; sa naissance allait susciter des frictions et des conflits; certains craignaient que les juifs, peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur, n'en viennent à exaucer de façon conquérante leurs souhaits de 19 siècles; que les malveillances et abominables persécutions dont ils ont été les victimes leur ont fourni un capital de sympathie; ainsi, beaucoup de pays voyaient avec satisfaction la création de l'Etat d'Israël, à condition qu'il parvienne en étant modeste à trouver un modus vivendi pacifique avec ses voisins".

Antoine PERRAUD pose la question de savoir si cette déclaration est de l'antisémitisme, où l'opposition de deux messianismes: le messanisme juif et celui de De Gaulle. Il demande que soit effectué un décryptage de son propos.



Jacques TARNERO prend ensuite la parole, et se dit heureux de rentendre De Gaulle, à travers lequel c'est l'histoire qu'on pense entendre.
Il rejoint Antoine PERRAUD lorsqu'il dit que ce film n'est pas un documentaire, mais un essai: les auteurs l'assument. Il dit en fait en avoir marre d'avoir à constamment justifier la partie pamphlétaire et engagé des propos pouvant soutenir Israël.
Il ne pense pas avoir falsifié quoi que ce soit, si ce n'est le cafouillage concernant le
journal Le Monde, cité plus haut.
Il dénonce ensuite certaines critiques "à la limite du diffamatoire" (celà ne concerne pas
Telerama). Il cite par exemple Libération, lequel se plaint que le film ne fasse pas mention du fait que Rabin ait été tué par un extrémiste juif, alors que celà apparaît clairement dans le film !
On dirait, comme l'écrit Ivan Rioufol dans le Figaro, que la classe journalistique est incapable d'accepter la critique.
Autre point: son film ne parle pas QUE de désinformation, mais pose aussi la question de cette passion unique au monde, qui veut attaquer, dénoncer Israël (Pariis VI, José Bové). Les commentaires du film ne font aucune mention de cette dimension, et ne citent pas Durban, ne citent pas les explications de comment la Guerre d'Algérie sert de grille de lecture aux journalistes.
Il s'interroge ensuite: la foule nombreuse qui vient voir le film est-elle fanatique ? Il semble que le film ait un effet thérapeutique non seulement sur les réalisateurs, mais aussi sur une partie du public qui vient le voir.



Philippe BENSOUSSAN rejette la mise en cause de sa mise en scène, étant donné que dans le cas présent, il a fallu NE PAS FAIRE de cinéma... Il défend son travail de 6 mois comme inattaquable et irréfutable: aucun des documents qu'il exhibe ne peut être contredit.



Alain FINKIELKRAUT fait la dernière intervention du débat (avant les questions du public), en reconnaissant tout d'abord le pataquès lié à la critique du Monde et du Monde Diplomatique. Il accuse le Monde Diplomatique d'être un journal délirant, dirigé par une personne allant à Cuba dénoncer les médias occidentaux, et s'interroge sur le fait que ce journal ait tant de lecteurs.
Selon lui, en fait, les auteurs de Décryptage auraient dû se concentrer uniquement sur Le Monde, dont il cite un exemple tout récent, un article de Gilles Paris paru dans l'édition datée du mardi, lequel est titré "Des élections israéliennes pourquoi faire ?", où il dit:

"La guerre n'est décidément pas le meilleur des adjuvants pour le débat démocratique. Selon toute vraisemblance, le premier ministre israélien, Ariel Sharon, devrait être reconduit dans ses fonctions au soir des élections anticipées du 28 janvier, après la campagne la plus médiocre jamais vécue par le pays.

Le succès personnel de M. Sharon, qui avait déjà promis à ses électeurs la paix et la sécurité lors de son arrivée au pouvoir en février 2001, consacre plus une posture qu'un réel projet : celle du recours, de l'homme providentiel, perçu au soir de sa vie politique comme seul capable de répondre à l'urgence de la situation. Une fois n'est pas coutume, l'ancien général controversé capitalise politiquement le résultat de ses choix militaires, qui se sont traduits, durant l'année 2002, par la reconquête des portions de territoires palestiniens autrefois autonomes.

L'impasse diplomatique créée par cette victoire de l'armée la plus puissante du Proche-Orient sur les combattants les plus dérisoires de la région n'aura pas dissuadé les électeurs israéliens de lui apporter leurs suffrages. (...)"

http://www.lemonde.fr/imprimer_article_ref/0,5987,3209--306956,00.html

FINKIELKRAUT y relève trois mensonges:
  1. Il ne s'agissait pas pour les Israéliens de récompenser Sharon

  2. Il ne s'agit définitivement pas de l'armée la plus puissante de la région contre les combattants les plus dérisoires, étant donné qu'il y a eu 2000 morts d'un côté et 700 de l'autre,alors que dans une guerre coloniale, c'aurait plutôt été 200000 / 3...
  3. L'article fait totalement abstraction du tragique de l'élection: les Israéliens veulent la paix, mais n'y croient plus: Ben Ami cite un sondage montrant que les Israéliens pensent à 80% que la guerre ne s'arrêtera pas dès que la paix sera signée.
    Celà ne signifie pas qu'il donne raison aux électeurs israéliens, mais il fait ce constat que refuse de faire Gilles PARIS.

FINKIELKRAUT note également que la phrase de De Gaulle inclue quand même le mot dominateur, et que c'est d'ailleurs contradictoire avec le projet du sionisme qui visait à montrer au monde que le peuple juif était une petite nation.
Il insiste sur les difficiles efforts de relation publiques d'Israël, qui vante sa démocratie, le fait qu'il fait fleurir le désert, tel Robinson, alors que dans l'air du temps, c'est désormais Vendredi que l'on préfère: Israël veut plaire en des termes qui ne plasient plus.
Celà conduit à des renversements effrayants: on s'étrangle d'horreur lorsque la justice décide de faire sortir de prison un vieillard de 94 ans, mais on reste sourd devant les immenses manifestations d'antisémitisme (comme Durban). Un élève de 12 ans a été traité d'Ariel Sharon parce qu'il avait voulu inaugurer dans son école un mur de la mémoire...
La vigilance antifasciste est aveugle lorsque le racisme vient de Vendredi.



Viennent ensuite les questions du public. La première question provient d'Elisabeth LEVY
(journaliste à Marianne), et n'est en fait pas une question.
Elle émet une remarque sur l'emploi par TARNERO et FINKIELKRAUT du "nous", pour parler des juifs. Bien que les juifs estiment avoir desoin de se faire entendre, est-ce de celà que "nous", Français, avons beosin ? Il faudrait faire passer le message que ce film n'est pas pour les juifs, mais pour la France: sinon, les juifs risquent de s'enfermer dans leur propre ghetto.
Elle ajoute qu'un gros problème était de réconcilier la gauche avec Israël, en arrivant à déconnecter la cause palestinienne de la délégitimation d'Israël: on peut soutenir Israël ET les Palestiniens.



Ses remarques entraînent un grand tumulte dans la salle (qui manque de tourner au pugilat...).
Une dame veut non pas poser une question, mais répondre à Elisabeth LEVY, la parole ne lui est pas donnée, elle la prend en criant. Puis le directeur du cinéma menace d'arrêter le débat. Finalement, le calme revient et les questions reprennent.



Question: Pour M. PERRAUD, à propos de la rétractation de Charles ENDERLIN. Goebbels disait:
"diffamez, diffamez, il en restera toujours quelquechose." Le mal était fait, une rétractation
est-elle suffisante ?
Pour M. FINKIELKRAUT, pourquoi l'ONU est-elle si attachée à la cause arabe ?

FINKIELKRAUT répond que le "judéo-centrisme négatif", qui vise à faire des Juifs et d'Israël la source de tous les maux est très inquiétante. L'équation sionisme = racisme, bien qu'abrogée, est devenue un dogme à l'ONU (On peut également mentionner le poids des pays arabes).
En fait, ce judéo-centrisme négatif est un mal qui sévit aussi chez les juifs... Sabra et
Chatila a effacé de la mémoire des gens le massacre de Damour (de Palestiniens contre des chrétiens), un autre massacre à Sabra et Chatila (perpétré par Amal contre des Palestiniens), etc.
Mais le fait que les juifs aient constamment à se défendre de Sabra et Chatila a effacé les autres de leur propre mémoire. Et ainsi, c'est également le poids des critiques lancées contre les juifs qui font ce judéo-centrisme négatif.



Question: Quel est le lien entre désinformation, censure et propagande ? Le film sera-t-il
diffusé à la télévision ?

Le directeur du cinéma, qui est aussi directeur de production, explique que ce film étant une oeuvre cinématographique, il ne sera pas diffusé à la télé avant longtemps, mais que de toutes façons, personne n'en veut.

Jacques TARNERO répond à la première question en affirmant que la désinformaiton ne provient pas d'une conspiration contre Israël. Il s'agit plutôt de dérapages individuels (on pouvait lire en 1982: "la solution finale à la question palestinienne", "les Palestiniens à Beyrouth comme les juifs dans le ghetto de Varsovie"). En fait, celà provient d'un inconscient qui tente à la fois de se déculpabiliser et qui lit le conflit à travers une grille de lecture héritée de la Guerre d'Algérie.



Question: J'ai moi aussi aimé la partie documentaire, mais j'ai le même problème que M. PERRAUD à propos de la partie pamphlétaire: je suis gêné par le mélange des genres. Un photographe définissait la photo comme un outil de média, et affirmait qu'il y aurait des analphabètes de la photo. J'aimerais dire qu'à mon avis, il y a aujourd'hui des analphabètes de l'image. Autrement dit, votre initiative (mais aussi le succès d'émissions comme Arrêt sur Images), montre une nécessité. Il y a juste que je suis un peu gêné par la partie engagée.

Jacques TARNERO: "Nous assumons."

Antoine PERRAUD revient sur la notion d'"analphabète de l'image" en parlant des analphabètes tout court, qu'on trouve également chez les journalistes ! Il parle de son expérience au Centre de Formation des Journalistes, où l'on "apprend à parler par clichés", à se complaire dans des schémas de pensées héritées de l'Algérie ou de la Seconde Guerre Mondiale. On lui reproche, dans sa rédaction, d'être trop difficile pour les lecteurs; il rétorque que les lecteurs sont souvent plus cultivés que les journalistes !



Question: Tout le monde ici demande "pourquoi ?" Moi, je demande comment ? Comment changer ce qu'on apprend aux petits Palestiniens ? Comment peut-on changer l'opinion des Français ? Comment peut-on changer l'opinion du monde ?

Jacques TARNERO s'avoue impuissant à répondre à cette question. Il estime toutefois qu'il existe des signes encourageants provenant du monde musulman: un Sari Nusseibeh, un Fethi Ben Slama, qui font une investigation du monde arabe sur lui-même.

Alain FINKIELKRAUT reconnaît également la difficulté qu'il y a de répondre. Il identifie un des problèmes comme étant le fait que les voix modérées du monde arabe (ce qui ne signifie pas l'Egypte...) sont bâillonnées. Mais c'est une erreur de Sharon que de ne pas reconnaître l'existence d'un Nusseibeh ou d'un Emile Shoufani, prêtre chrétien ("anti-Monseigneur Sabbah") qui veut organiser pour des Palestiniens, sans contrepartie, un voyage à Auschwitz.



Question: On dirait que les journalistes font partie d'un même moule, qu'ils ne forment qu'un seul bloc. A l'heure de la mondialisation et du succès d'Internet, est-ce encore possible de n'avoir qu'une seule information ?

TARNERO avertit contre l'idée qui veut que l'on mette tous les journalistes dans un même panier.
George Marion était beaucoup plus objectif que son prédecesseur Patriced Claude au journal Le Monde.
Les journalistes sont par contre des gens de grande culture historique, et Geroge Marion sentait tant les pressions qu'il a décidé de partir de la région.



Question: Pour M. TARNERO, comme la fin du film le laisse entendre, adhérez vous aux thèses huntingtoniennes de choc des civilisations ?
Pour M. FINKIELKRAUT, que pensez vous des accusations dont vous avez fait l'objet, notamment dans le quotidien Le Monde ?

TARNERO dit ne pas savoir si sa conclusion est huntingtonienne. Cependant, il dit reconnaître chez les terroristes du 11 septembre et ceux du Hamas un parcours commun

PERRAUD dit pour sa part que la fin du film faisait partie des interrogations qu'il soulevait.
Est-ce pour montrer le tragique ou pour s'adresser à l'Europe ? D'autres questions survivent au film. Par exemple: Est-ce ou non un conflit colonial ?

FINKIELKRAUT dit qu'il faut se méfier de l'adjectif "huntingtonien". La thèse de Huntington est qu'il n'y a pas de fin de l'Histoire, mais peut-être des chocs de cultures, qui peuvent se retourner contre l'Occident. Sa thèse est isolationniste: les Etats-Unis ne doivent par exemple pas se mêler des conflits entre la Chine et le Tibet, ou tenter de promouvoir les droits de l'homme. C'est en fait Ben Laden et ses fans qui parlent de choc des civilisations !
Pour les accusations le concernant, notamment dans la tribune d'Eric HAZAN le dénonçant comme un "intellectuel boutefeu", FINKIELKRAUT répond être au moins satisafait de voir que cette tribune apparaît à côté d'une autre tribune de Patrick KLUGMAN et Paul BERNARD dénonçant l'antisémitisme dans les universités...
Eric HAZAN affirme que des intellectuels fantasment sur l'antisémitisme. Mais celà est normal:
l'antisémitisme actuel ne peut pas être antisémite, puisqu'il est anti-raciste. De toutes façons, Eric HAZAN n'en est pas à son coup d'essai: son édition, la Fabrique, a publié le livre de Norman FINKIELSTEIN (l'Industrie de l'Holocauste), que même Pierre VIDAL-NAQUET n'a pas voulu post-facer.
La Fabrique d'Eric HAZAN risque de bientôt de devenir le digne successeur de la Vieille Taupe de FAURISSON.

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