Accueil   Les Infos Envoyez l'adresse du site à un ami   retour
Textes Courriers Liens Dérapages Emails rédactions Dates Presse Archives Metula News Agency

Ni “ terre promise ” ni “ terre sainte ”,

par David Meyer, rabbin

Le Monde - lundi 8 janvier 2001

ALORS que les informations quotidiennes en provenances de Tel-Aviv, Jérusalem, Gaza, Hébron et même Washington nous font souvent désespérer et parfois espérer la possibilité d´un accord de paix au Proche-Orient, il semble que la question de la souveraineté sur les Lieux saints reste, à l´aube de ce troisième millénaire, au cœur de l´impasse politique et psychologique que connaît cette région du monde depuis plus de cinquante ans.

Au cœur de ces Lieux saints, de cette “ terre promise ”et de cette “ terre sainte ”, se trouve Jérusalem, la ville “ sainte ”, la ville fondatrice du judaïsme et de l´islam, même si, pour certains, en ce qui concerne ce dernier, dans une moindre mesure. Une ville “ promise ” et “ sainte ”, mais surtout une ville taboue, puisque personne, jusqu´à ce jour, n´ose l´envisager comme l´instrument d´une négociation future. Peut-on, en effet, négocier avec la sainteté et la promesse divine ?

Cette promesse et cette sainteté sont pourtant, dans une perspective juive, teintées d´un paradoxe profond. Ainsi, contrairement aux idées reçues, l´idée de “ terre sainte ” ou de “ promesse inconditionnelle ”sur la terre d´Israël n´existe pas dans la tradition juive. Il y a peut-être un peuple saint, un comportement de sainteté, mais il n´y a pas d´espaces saints ou sacrés en eux-mêmes ; il n´y a ni “ promesse inconditionnelle ” ni “ terre sainte ”.

Pour la tradition juive, le saint et le sacré, ainsi que la notion de promesse divine, sont liés au comportement moral des hommes et non pas à une valeur intrinsèque d´un bout de terre, quel qu´il soit.

Si mes propos peuvent choquer et sembler proches de l´hérésie, il suffit de se tourner vers les sources du récit biblique pour se convaincre du contraire. A titre d´exemple, nous pourrions nous référer au chapitre IV du livre du Deutéronome qui, à ce titre, exprime de façon claire et radicale cette notion de promesse conditionnelle. Si le peuple maintient une ligne de conduite éthique, alors il vivra sur la terre d´Israël. Dans le cas contraire, il en sera expulsé sans ménagement : “ Maintenant donc, ô Israël, écoute les lois et les règles que je t´enseigne pour les pratiquer, afin que vous viviez et que vous arriviez à posséder le pays que l´Eternel, Dieu de tes pères, vous donne. (…) Voyez, je vous ai enseigné des lois et des statuts selon ce que m´a ordonné l´Eternel, mon Dieu, afin que vous vous y conformiez dans le pays où vous allez entrer pour le posséder. Observez-les et pratiquez-les ! ce sera là votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples (…). Or, quand vous aurez engendré des enfants, puis des petits-enfants, et que vous aurez vieilli sur cette terre, si vous dégénérez alors, si vous fabriquez une idole, image d´un être quelconque, faisant ainsi ce qui déplaît à l´Eternel, ton Dieu, et l´offense, j´en prends à témoin, aujourd´hui contre vous les cieux et la terre ; vous disparaîtrez promptement de ce pays pour la possession duquel vous allez passer le Jourdain, vous n´y prolongerez pas vos jours, vous en serez proscrits ! ”

L´enseignement de ce texte, et de bien d´autres, est pour nous tout à fait clair : la terre n´appartient pas au peuple juif, ni d´ailleurs à aucun autre peuple. La promesse de sa possession reste conditionnelle, car la terre appartient à Dieu et à Lui seul ; c´est à Lui de décider s´il nous la donne ou s´il nous la reprend, et cela en fonction de notre conduite morale. Quelques siècles plus tard, la tradition talmudique se faisait l´écho de cette mise en garde. Alors que le peuple juif venait d´être exilé et le Temple détruit par les armées romaines, les sages nous proposaient la douloureuse réflexion suivante sur le pourquoi de cette situation : “ Un jour, sur le parvis du temple de Jérusalem, deux enfants de prêtres jouaient en se chamaillant l´un avec l´autre. Dans leur jeu, ils avaient innocemment pris possession du couteau utilisé pour les sacrifices. En se disputant, ils tombèrent l´un sur l´autre et le couteau transperça le ventre de l´un des enfants, qui se mit alors à hurler de douleur. Alarmés aux cris de l´enfant, les prêtres se précipitèrent sur les lieux du drame et, horrifiés par la vision du sang qui coulait, retirèrent la lame du ventre de l´enfant et se mirent à discuter du statut d´impureté dans lequel se trouvait alors le couteau des sacrifices. Durant leur discussion, l´enfant blessé mourut et c´est alors que Dieu décida de détruire le
temple et d´exiler les enfants d´Israël de leur terre. ”

Cette histoire terrible nous fait comprendre que, lorsque les valeurs de la morale et de l´éthique sont renversées, lorsque l´accessoire devient plus important que l´essentiel, lorsque la pureté ou le sacré sont des valeurs supérieures au respect de la vie humaine, les notions de sainteté et de promesse disparaissent.
Lorsqu´il n´y a pas de sens de l´éthique, il n´y a ni “ terre promise ” ni “ terre sainte ”.

Ne sommes-nous pas aujourd´hui dans une situation semblable à celles décrites et par le texte du Deutéronome et par le passage talmudique ? Lorsque la Torah nous met en garde contre la pratique d´une certaine idolâtrie qui mettrait en péril notre présence sur la terre d´Israël, ne devons-nous pas réfléchir sur cette nouvelle forme de pratique idolâtre que constitue l´idolâtrie de la terre d´Israël, du “ Grand Israël ” ? Idolâtrie d´une terre qui ronge la pensée religieuse juive, et qui fait passer les notions de sainteté et de sacré avant celle du respect de la vie humaine.

Lorsque le Talmud soumet à notre réflexion les conséquences terribles d´une inversion des valeurs morales, ne devons-nous pas nous interroger sur la prépondérance qu´a prise, dans notre monde d´aujourd´hui, la notion de souveraineté, au détriment du respect de la vie ? Il me semble que nous devrions plutôt nous souvenir de cet enseignement du midrash – tradition homélitique des rabbins – qui, avant de rechercher la sainteté de la ville de Jérusalem dans une soi-disant proximité de la présence de Dieu, préfère y voir le lieu de l´accomplissement des valeurs humaines les plus hautes : “ Deux frères vivaient, il y a de longues années, sur la terre de Canaan. L´un avait une famille et des enfants et l´autre était un célibataire. Ils travaillaient tous les deux les champs et se partageaient les récoltes entre eux. Un jour, le frère ayant une famille se dit : "Je n´ai pas besoin de prendre la moitié des récoltes, car mes enfants seront bientôt en âge de travailler la terre, eux aussi, et ils pourront donc m´aider à subvenir à mes propres besoins.
Mon frère, qui est seul, doit quant à lui dès à présent commencer à mettre des réserves de côté pour ses vieux jours, car il sera seul et personne pour l´aider. J´irai donc, cette nuit, lui apporter le surplus de ma partie des récoltes et je les déposerai chez lui." Le frère célibataire, au même moment, eut la pensée suivante : "Je suis seul et je n´ai donc pas besoin d´autant de récoltes que mon frère, qui doit non seulement se nourrir, mais nourrir sa famille. Je peux vivre avec moins que lui. J´irai donc, cette nuit, déposer une partie du surplus de mes récoltes chez lui."
” Cette même nuit, les deux frères se rencontrèrent donc, chacun apportant à l´autre le surplus de ses récoltes. C´est en observant les pensées et les actes de ces deux frères, que Dieu se dit : "Là où a germé une telle pensée, je veux que mon temple soit érigé." ” A nous de savoir refaire germer ce type de pensée dans nos cœurs. C´est alors que cette terre sera à la hauteur de nos espérances, une terre de paix et d´harmonie pour tous.