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Yasser Arafat pris au piège
Sylvain Cypel - Le Monde 13 septembre 2001


Aujourd'hui, les Palestiniens ont peur. Passé l'ahurissement initial, les manifestations de liesse – "maintenant, a-t-on entendu dans les territoires occupés, ils les Américains vivent en une fois ce que nous vivons à petit feu tous les jours depuis trentre-quatre ans" –, le réveil est douloureux: un sentiment de désastre effrayant pour tout ce que la Palestine compte d'intellectuels et de politiciens "rationnels". Une incommensurable crainte dominait la conférence de presse tenue le 12 septembre par Hanane Achraoui et Ghassan el-Khatib, deux personnalités des plus perspicaces de Jérusalem-Est. Comme si, après "ça", Israël allait bénéficier d'une "crédibilité" et d'une "impunité" telles que tout est envisageable.
"Le monde fera désormais preuve de très peu de tolérance pour les attentats-suicides", a déclaré Khalil Chikaki, directeur du Centre de recherches et d'études stratégiques de Naplouse. Et, a contrario, de beaucoup plus de compréhension pour les initiatives "antiterroristes" israéliennes. "Israël, juge Dani Rubinstein, excellent spécialiste de l'Autorité palestinienne à Haaretz, peut faire maintenant ce qu'il n'osait pas encore faire." "La liberté d'action de ceux qui combattent le terrorisme va devenir pratiquement absolue", renchérissait mercredi l'éditorialiste du Yediot Aharonot. Or, pour les Israéliens, le gosse qui jette une pierre, le militant qui vise un colon et le kamikaze qui se fait sauter dans une discothèque de Tel-Aviv participent d'une seule et même "terreur". Pour les responsables palestiniens, un fait est désormais avéré: islamistes ou pas, quels que soient les auteurs de l'"apocalypse" américaine, la donnede l'actuel conflit israélo-palestinien est radicalement modifiée.
Que craignent les Palestiniens ? D'abord une répression immensément accrue (mercredi, 11 Palestiniens ont été tués par l'armée, dans l'indifférence générale). Peut-être l'expulsion d'Arafat. Son assassinat, qui sait ? Jusqu'à la tentation, pour Israël, de "finir la guerre de 1948", comme l'a récemment revendiqué Ariel Sharon. Les déclarations récentes, à faire frémir, de deux ministres israéliens fascisants sont désormais prises avec plus de sérieux. Le premier, Rehavaam Zéévi, propose de "transférer" tous les Palestiniens "à l'est du Jourdain". Le second, Avigdor Lieberman, a récemment présenté à Ariel Sharon un "plan de cantonisation" des Palestiniens sur 40% des territoires occupés, proposant d'y envoyer aussi… le million de Palestiniens de nationalité israélienne!
Dans l'ouragan huttingtonien qui emporte commentateurs et politiciens israéliens – "maintenant le monde civilisé a compris à qui nous avons affaire" –, un homme, Shimon Pérès, a résumé, mercredi, ce que pourrait être une offre israélienne "raisonnable" au président Arafat. Ce dernier, a-t-il déclaré, "a une véritable occasion d'abandonner le monde du terrorisme. Le vrai test est maintenant. Il ne peut plus jouer avec la terreur et en même temps être accepté par le monde. Après ce qui est arrivé, il doit choisir. (…) Si les Palestiniens se maintiennent dans le terrorisme, la rage du monde entier s'abattra sur eux".
Là est, pour Arafat, la menace immédiate. Jusqu'au 11 septembre, le président palestinien a pu espérer que l'Intifada, après bien des souffrances, se terminerait par un succès politique, comme la précédente. Il pouvait croire que les Israéliens s'useraient avant son peuple (des colons de la vallée du Jourdain ne commençaient-ils pas à rentrer en nombre en Israël ?). Qu'une "internationalisation" du conflit s'imposerait peu à peu, comme s'était imposée la conférence de Madrid à l'orée des années 1990. En secret, les contacts se poursuivaient avec des responsables israéliens. Nabil Shaath a rencontré plusieurs fois ces derniers mois à l'étranger Yossi Beilin, la "colombe" travailliste israélienne, pour "affiner" les aboutissements informels de la conférence de Taba. Car, espérait Yasser Arafat, lorsqu'on reviendra à la négociation, celle-ci repartira "de Taba", ces pourparlers de janvier 2001 dont on sait aujourd'hui qu'Israël s'y montra disposé à aller bien au-delà des propositions de Camp David, sur les frontières, les colonies, Jérusalem et même le "principe" du droit au retour des réfugiés.
ETRE DANS LE "BON CAMP"
Cette perspective-là paraît, dans l'immédiat, balayée. Yasser Arafat est dans la nasse. "Face à la coalition internationale qui se lève contre le terrorisme, nous déclarait hier un responsable palestinien, il ne faudra pas commettre la même erreur que lors de la guerre du Golfe", quand l'OLP avait soutenu Saddam Hussein. Il faudra, cette fois, être dans le "bon camp", quoi qu'il en coûte. Autant dire que Washington et Jérusalem exigeront des gages autrement plus engageants que les quelques mesurettes prises par l'Autorité palestinienne pour calmer leurs ardeurs agressives, comme le don du sang effectué mercredi à Gaza par le président palestinien, ou encore, plus sérieusement, la collaboration sans réserve des services spéciaux palestiniens avec Washington pour identifier les auteurs des crimes du 11 septembre.
A court terme, Israël joue face à Arafat un jeu à tous coups gagnant. Soit ce dernier persiste dans le "terrorisme", c'est-à-dire à la fois dans la lutte armée contre l'occupation et dans le refus de "diviser" le camp palestinien en s'en prenant aux fomenteurs d'attentats-suicides. Auquel cas il est immédiatement identifié, comme dit Shimon Pérès, aux adversaires "de la civilisation, de la démocratie", et peut craindre, sinon la "rage du monde entier", du moins celle d'Israël, sans que beaucoup s'en émeuvent. Soit, soumis à d'énormes pressions, il choisit le "bon" camp. Il engage la répression contre ses opposants et ses propres militants – pas seulement les islamistes, mais aussi la gauche et les démocrates, qui refuseront, nombreux, sa "capitulation" – et il boit le calice jusqu'à la lie. Car non seulement il passe auprès des siens pour un Quisling, mais les Israéliens, l'Intifada étouffée, n'auraient plus aucune raison de lui accorder la moindre concession.
Impossible dilemme. Par le fait d'un événement hors du commun, qui suscite un consensus contre une "internationale" terroriste aux contours indéterminés, Arafat est, peut-être, parvenu à la limite de ses capacités manœuvrières. Depuis quarante ans, l'homme règne sur le mouvement palestinien en potentat oriental. Son autorité tient au mode de pouvoir qu'il a instauré. Raïs intouchable, il est au centre d'un faisceau de tensions internes qu'il est seul à maîtriser peu ou prou. Depuis le début de l'Intifada, il se tait, suscitant l'ire de sa gauche, qui lui reproche de ne donner aucune perspective politique claire à son peuple au-delà de la révolte armée. Aujourd'hui, hic Rhodus hic salta, on lui demande de sauter, d'un côté ou de l'autre du chemin de crête où il se tenait.
L'homme, insubmersible, s'est sorti en quarante ans des situations les plus désespérées (politiquement et physiquement). S'il franchit cette nouvelle épreuve, celle du court terme, il pourra peut-être envisager de nouveau un hypothétique succès. Car, l'émotion passée, viendra le temps de la réflexion. La revendication à l'autodétermination palestinienne, qui focalise l'hostilité anti-américaine du monde arabo-musulman, la plus légitime comme la plus vile, ne disparaîtra pas par enchantement. Et elle ne se résume pas à la personne de Yasser Arafat. Comme l'explique au Monde Abdel Jaouad (lire page 5), la question est de savoir si, à terme, les Américains se comporteront dans cette région "comme des dinosaures ou comme des sages". Le dinosaure cherchera à imposer sa puissance, quitte à voir augmenter vertigineusement la haine du Sud contre lui. Le sage tiendra compte des risques d'explosion et cherchera à les résorber. Celui-là comprendra que la stabilité des régimes arabes pro-Occidentaux, depuis ce 11septembre 2001, dépend plus encore qu'auparavant d'une résorption rapide de l'abcès palestinien, dans un compromis qui tienne compte de la réalité de leur tragédie.
"Si les Palestiniens survivent politiquement aux pressions qu'ils vont subir, juge Dani Rubinstein, la conséquence du 11 septembre pourrait être paradoxale." La menace pour Israël, dit-il, est que Washington, inquiet par exemple d'un risque d'effondrement de l'Arabie saoudite ou de l'Egypte, juge que si les deux protagonistes israélien et palestinien ne parviennent pas à s'entendre, il faille leur imposer une solution. Viendrait alors l'heure du pire cauchemar d'Ariel Sharon, celle de l'"internationalisation du conflit dont rêve Arafat" – qui est convaincu qu'elle ne pourrait que lui être favorable. Une hypothèse encore bien improbable, mais qui représente le seul et faible espoir d'une sortie par le haut pour le leader palestinien.