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La Culture du Martyre, ou comment les attentats suicides sont devenus une fin et plus un moyen
Par David Brooks

Traduit de l'anglais par Liliane Messika spécialement pour Reponses-Israel
17 Mai 2002

Les attentats suicide sont le crack et la cocaïne de la lutte armée. Ils n'infligent pas seulement la mort à leurs victimes, ils intoxiquent également ceux qui les cautionnent. Ils libèrent les passions humaines les plus obscures, celles qui créent les dépendances les plus sévères: la soif de revanche, le désir de pureté religieuse, la recherche de la gloire terrestre et du salut éternel. Les attentats suicides ne sont pas seulement une tactique au sein d'une guerre plus globale, ils débordent les objectifs politiques qu'ils sont censés servir. Il sécrètent leur propre logique et dénaturent la culture de ceux qui les utilisent. C'est ce qui s'est produit dans le conflit israélo-arabe. Au cours de la dernière année, les attentats suicides ont dramatiquement changé la nature du conflit.

Avant 1983, il y avait peu d'attentats suicides. Le Coran interdit de prendre sa propre vie et cette disposition était alors généralement respectée. Mais quand les Etats-Unis ont posté des Marines à Beyrouth, les chefs du Hezbollah, un mouvement de résistance islamique, ont commencé à envisager de se tourner vers cette arme ultime du terrorisme. Les autorités religieuses iraniennes donnèrent leur bénédiction et une vague d'attentats suicides commença, inaugurée par l'attentat qui tua environ 60 employés de l'ambassade américaine en avril 1983, et environ 240 personnes dans les quartiers des Marines sur l'aéroport en Octobre. Ces attentats s'avérèrent si efficaces pour faire évacuer le Liban par les Américains d'abord, puis les Israéliens plus tard, que la plupart des doutes et des inquiétudes au plan religieux furent mis de côté.

La tactique ne fut introduite en Palestine que graduellement. En 1988, Fathi Shiqaqi, le fondateur du Jihad Islamique palestinien, écrivit un recueil de directives (destiné à contrer les objections religieuses s'opposant aux attentats au camion suicide dans les années 1980) sur l'utilisation des explosifs dans les attentats individuels. Cependant, il y qualifiait les opérations requérant le martyre d' "exceptionnelles". Mais vers le milieu des années 1990, les attentats suicides étaient devenus un moyen largement utilisé par le groupe Hamas pour faire échouer le processus de paix d'Oslo. L'assassinat de l'expert palestinien en fabrication de bombes Yahia Ayyash, attribué aux services secrets israéliens en 1996, entraîna une série d'attentats suicides en représailles.

Les attentats suicides demeurèrent cependant relativement marginaux jusqu'au départ du leader palestinien Yasser Arafat de la conférence de paix de Camp David, il y a environ deux ans. Une conférence au cours de laquelle le premier ministre israélien Ehud Barak avait offert aux Palestiniens de leur rendre la moitié de Jérusalem et la quasi-totalité de la Cisjordanie.

C'est à ce moment-là qu'eut lieu un tournant psychologique. Nous ne somes pas près de voir la paix, pensèrent beaucoup de Palestiniens, mais quand elle arrivera, nous obtiendrons tout ce que nous voulons. Nous devrons résister, nous devrons combattre et nous devrons souffrir pour cette victoire finale. A partir de ce moment, le conflit (du moins du point de vue palestinien) ne se situait plus sur le terrain des négociations et du compromis. Il ne s'agissait plus de savoir à qui serait attribué tel morceau de terre, telle route ou telle rivière. La passion enflammée des kamikazes a largement supplanté la grisaille du processus de paix. Les attentats suicides devinrent la technique de combat favorite, même dans les cas où un terroriste aurait pu poser la bombe et s'échapper sain et sauf. Le martyre était devenu non plus un moyen, mais une fin en soi.

Un attentat suicide est une entreprise où le collectif intervient fortement. Selon Ariel Merari, directeur du Centre de recherche sur la violence politique à l'Université de Tel-Aviv, qui est un expert en la matière, il existe de nombreux cas où un Palestinien fanatisé a mis la main sur une bombe et est allé immédiatement tuer des Israéliens. Les attentats suicides sont mis au point par des groupuscules étroitement embrigadés qui recrutent, endoctrinent, entraînent et récompensent les terroristes. Ces organisations ne recherchent pas pour leurs missions des individus déprimés ou mentalement instables. Entre 1996 et 1999, le journaliste pakistanais Nasra Hassan a interviewé près de 250 personnes qui, ou bien recrutaient des futurs kamikazes, ou bien s'entraînaient pour le devenir eux-mêmes. "Aucun de ces auteurs d'attentats suicides – dont les âges variaient de 18 à 38 ans – ne possédaient le profil psychologique d'une personnalité suicidaire", écrit Hassan dans The New Yorker. "Aucun d'entre eux n'était analphabète, désespérément pauvre, simple d'esprit ou déprimé". Les kamikazes palestiniens sont plutôt croyants, mais le fanatisme religieux n'explique pas leur motivation. Pas plus que l'inculture car ils sont plutôt diplômés.

Souvent, un auteur d'attentat suicide croit qu'un de ses amis proches, ou un membre de sa famille a été tué par des troupes israéliennes, et cela participe de sa motivation. D'après la plupart des experts, cependant, l'élément majeur expliquant la conduite des kamikazes est leur loyauté vis-à-vis du groupe. Les kamikazes vivent des processus d'endoctrinement similaires à ceux utilisés par les gourous des sectes apocalyptiques comme celle de Jim Jones ou celle du Temple Solaire.

Les kamikazes sont structurés en petites cellules qui reçoivent d'innombrables heures d'entraînement spirituel intense et intensif. On leur apprend fait un lavage de cerveau avec le Djihad dans tous ses détails, les appels à la vengeance et les récompenses qui les attendent dans leur vie future. On leur dit que leur action garantit à leur famille une place à la droite de Dieu et qu'il y aura aussi des récompenses considérables pour celle-ci dans la vie terrestre, y compris des milliers de dollars en cash offerts par le gouvernement irakien, par quelques milliardaires saoudiens et par des groupes de sympathisants à la cause palestinienne. Pour clore la formation, on leur explique que le Paradis est juste de l'autre côté du détonateur, et que la mort n'est pas plus douloureuse qu'un petit pincement.

Les membres de ces groupes rejouent les opérations précédentes. On fait parfois s'allonger les recrues dans des tombes vides pour qu'ils expérimentent comme la mort est douce et paisible. On leur rappelle que la vie apporte nécessairement son lot de maladie, de trahisons, de vieillesse. "Nous étions dans un état de dévotion permanent", rapporte Hassan, un kamikaze qui a réussi à rester en vie d'une manière ou d'une autre. "Nous nous disions que si les Israéliens avaient la moindre idée de la joie qui nous animait, ils nous fouetteraient à mort! Ces jours ont été les plus heureux de ma vie".

Il est demandé aux kamikazes de laisser un testament écrit ou enregistré sur cassette vidéo. (Un exemple typique, datant de 1995: "Je vais me venger des fils de singes et de porcs, les infidèles sionistes ennemis de l'humanité. Je vais retrouver mon saint frère Hisham Hamed et tous les autres martyrs et saints du Paradis.") une fois qu'un futur kamikaze a écrit ou enregistré sa déclaration, il serait humiliant pour lui de ne pas accomplir sa mission. Il entreprend une dernière tournée de lavage de cerveau et de prière et part avec sa bombe à la pizzeria, au restaurant, à la discothèque ou au bus qui lui a été assigné.

Pour beaucoup d'Israéliens et d'Occidentaux, l'aspect le plus incompréhensible dans ce phénomène est l'interview télévisée des parents du kamikaze après l'attentat. On vient d'apprendre à ces gens que leur enfant s'est tué en tuant d'autres gens et pourtant ils ne montrent que joie et fierté et affirment leur désir, si l'occasion s'en présentait, d'envoyer un autre de leurs enfants dans l'autre vie. Il y a deux façons de voir cela: soit les parents se sentent tellement trompés et humiliés par les Israéliens qu'ils préfèrent sacrifier leurs enfants plutôt que continuer à subir. Ou alors le culte des attentats suicides a déjà infecté leur culture au point qu'une grande part de la société, y compris les propres parents des kamikazes, sont déjà accros aux décharges d'adrénaline qui suivent la vengeance et le meurtre. Les deux explications peuvent être vraies.

Il est indéniable que de vastes segments de la culture palestinienne sont consacrés à la création et au conditionnement des auteurs d'attentats suicides. La culture du martyre a remplacé l'indépendance palestinienne dans les médias arabes. Un attentat kamikaze est, après tout, parfaitement calibré pour la télévision. L'adieu du kamikaze enregistré en vidéo et les interviews de sa famille fournissent le complément indispensable (ce qu'on appelle "l'éclairage" en jargon de la presse). Les attentats eux-mêmes fournissent des images saisissantes de corps déchiquetés et de bâtiments dévastés. Puis viennent le "mariage" des martyres au Paradis, avec des vierges aux yeux noirs (qui est annoncé dans la presse locale par un faire-part de mariage afin que les amis et les voisins puissent participer aux réjouissances), les manifestations et les célébrations qui suivent chaque attentat, et l'étalage des objets que les familles se sont achetées avec la récompense en cash. Montées ensemble, ces images forment un "kit" qui peut être repassé en boucle sur toutes les chaînes.

Les activités de soutien aux attentats se sont incroyablement étendues. L'an dernier, la BBC a tourné un reportage dans un "Camp du Paradis", un de ces camps de vacances où les enfants sont entraînés en treillis militaire à partir de l'âge de 8 ans, et où on leur prodigue un enseignement articulé autour des kamikazes. On voit couramment dans des rassemblements, des enfants portant des ceintures d'explosifs factices. Les écoliers apprennent des poèmes à la gloire des auteurs d'attentats suicides. A l'Université Al-Najah, en Cisjordanie, une exposition mettait en scène une reconstitution de l'attentat suicide qui avait été perpétré à la Pizzeria Sbarro, à Jérusalem en Août dernier. Du pseudo sang était répandu partout, et des morceaux de faux corps humains pendaient du plafond comme s'ils avaient été projetés en l'air.

Ainsi l'attentat kamikaze est-il devenu un phénomène de mode incroyablement populaire. Selon des sondages, 70 à 80% des Palestiniens y sont maintenant favorables, conférant à l'acte lui-même une popularité supérieure à celle du Hamas, du Djihad Islamique, du Fatah ou de tout autre groupe qui le soutient, une popularité que le processus de paix n'a jamais approché. En plus de satisfaire des émotions viscérales, les attentats suicides donnent au Palestinien moyen (pas juste aux élites de l'OLP) une chance de jouer un rôle glorieux dans la lutte contre Israël.

Les opposants aux attentats suicides relèvent cependant parfois la tête. Au cours des deux dernières années, des éducateurs ont modéré la tonalité des livres de classe pour diminuer, voire supprimer la rhétorique de la Guerre Sainte. Après la diffusion du reportage sur la BBC, des officiels palestiniens ont parlé de fermer les "Camps du Paradis". Il n'en demeure pas moins que les enfants palestiniens sont élevés dans une culture qui fait des auteurs d'attentats suicides un concentré de rock stars, de champions de foot et d'idoles religieuses en une seule personne. Les journalistes qui évoquent le sujet des kamikazes avec des Palestiniens sont frappés de voir dans leurs yeux passion et fierté.

"Je serais très heureuse que ma fille tue Sharon", déclara une mère à un reporter du San Diego Union Tribune en novembre dernier. "Même si elle tuait deux ou trois Israéliens, je serais heureuse."

L'an dernier j'ai assisté à un dîner, à Amman, au cours duquel six distingués Jordaniens – anciens ministres, Juges de la cour Suprême et journaliste – parlaient de l'attentat contre la discothèque à Tel-Aviv qui avait eu lieu quelques mois auparavant. Ils avaient quelques scrupules religieux concernant le suicide, mais l'aspect moral de l'assassinat d'adolescentes – des futures engendreuses d'Israéliens - ne valait même pas qu'on s'y arrête. Ils évoquaient cet attentat avec une satisfaction sereine.

Il est difficile de savoir comment Israël, et le monde en général, devrait réagir face à cette éruption d'attentats suicide et à leur attrait pour le peuple palestinien. Le moindre geste pouvant être interprété comme une concession conduirait à une recrudescence des attentats, comme l'ont montré les retraits américain puis israélien du Liban dans les années 1980. D'un autre côté, les raids de représailles israéliens sur les camps de réfugiés font gagner haut la main aux kamikazes la guerre de propagande. Après que Yasser Arafat ait abandonné les négociations à Camp David, il fut mis au ban de la plupart des pays pour avoir tué le processus de paix. Maintenant, alors que les Israéliens effectuent des représailles après les attentats, l'opinion mondiale les condamne unanimement.

Il faudrait réussir à établir des conditions qui permettent à cette frénésie d'attentats suicides de s'éteindre d'elle-même. Pour commencer, les population israélienne et palestinienne devraient être séparées car ce sont les contacts entre les deux communautés qui enflamment les passions dont se nourrissent les kamikazes. Cela signifie fermer la grande majorité des colonies israéliennes à Gaza et en Cisjordanie et créer une zone tampon entre les deux populations. La vie palestinienne ne serait plus,comme maintenant, rythmée par le passage de check points et la célébration des martyres: elle serait rythmée par des sujets quotidiens comme le commerce, l'administration, la collecte des ordures.

L'idée d'une zone tampon, qui gagne chaque jour des adeptes en Israël, n'a pas que des avantages. Où exactement situerait-on le tampon? Les terroristes pourraient toujours tirer des missiles par-dessus. Mais il est temps de regarder la vérité en face: la meilleure ressource à la disposition des terroristes es, à l'heure actuelle, la culture du martyre. Cette culture est puissante à l'heure actuelle, mais elle est potentiellement fragile. Si on pouvait l'interrompre, si les passions pouvaient s'apaiser, alors Israéliens et Palestiniens pourraient recommencer à se haïr de façon traditionnelle et à distance.

Comme pour beaucoup d'autres drogues, la solution est le sevrage.


David Brooks, an Atlantic correspondent, is also a contributing editor of Newsweek, a senior editor of The Weekly Standard, and a political analyst for The NewsHour With Jim Lehrer. His most recent book is Bobos in Paradise (2000).

© David Brooks, The Atlantic Monthly; June 2002; The Culture of Martyrdom; Volume 289, No. 6; 18.