Accueil   La liste des Infos Envoyez l'adresse du site à un ami   retour
Textes Courriers Liens Dérapages Emails rédactions Dates Presse Archives Metula News Agency

"Je crains que les analyses pseudo-pacifistes préparent une tentative de recul devant le terrorisme"

Roger Cukierman, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF)
Le Monde 3 octobre 2001

- "Quelle est la réaction du conseil représentatif des institutions juives de france après les attentats du 11 septembre aux États-unis ?

- Ces attentats sont une déclaration de guerre à l'Amérique, au monde occidental et à la démocratie par un petit groupe de fanatiques qui ne représente pas le monde musulman. La communauté juive se sent totalement solidaire du peuple américain, comme, je l'espère, tout le peuple français.

"Pourtant, certaines réactions entendues ici ou là me surprennent. On tente d'expliquer ces actes monstrueux par l'arrogance américaine. On impute aussi les attentats à la fidélité des Etats-Unis envers Israël. Faut-il rappeler que le premier attentat contre le World Trade Center a été commis en plein accord d'Oslo, et que le dernier a été préparé de longue date, bien avant le déclenchement de l'Intifada ? Je crains que ces analyses pseudo-pacifistes ne soient la phase préparatoire à une tentative de recul devant le terrorisme. Si cela devait se produire, nous nous retrouverions dans le climat de Munich, en 1938, avec son cortège de complaisance et de lâcheté.

- Après votre élection, le 13 mai, vous avez souhaité que la communauté juive renforce ses liens avec le monde musulman en France. Où en sont ces efforts ?

- Nous commençons à développer des contacts. Nous avons créé une commission pour les relations avec le monde musulman. Ces efforts me paraissent essentiels. Finalement, juifs et musulmans, nous sommes sur le même bateau : nous avons des combats communs à mener contre l'extrême droite, contre le racisme, contre les difficultés sociales des uns et des autres. Il ne faut surtout pas transposer en France le conflit du Proche-Orient et le transformer en guerre de religions. Ce serait une aberration, et il faut tout faire pour l'éviter.

- Le CRIF n'est-il pas plus que jamais aligné sur la politique du gouvernement israélien ?

- Absolument pas. Nous avons cru à Oslo, et tenté d'accompagner le processus de paix. Sous la présidence de Henri Hajdenberg, j'ai moi-même participé à la visite aux chefs d'Etat arabes, organisée par le CRIF en mars 1999. J'ai serré la main de Yasser Arafat. Par la suite, Arafat a décidé que toutes les concessions qui lui étaient faites ne lui convenaient pas. Puis il a enclenché une nouvelle Intifada. Nous sommes malheureusement aujourd'hui dans une perspective nouvelle. Le CRIF conserve toutes ses marges de manœuvre, et son indépendance. J'ai notamment indiqué que l'intervention des F16 contre les Palestiniens était une erreur. Le rôle du CRIF est de défendre les intérêts de la communauté juive de France. Il n'est pas de soutenir tel ou tel gouvernement israélien.

- Approuvez-vous l'extension des colonies dans les territoires ?

- Je trouve que ce terme de "colonies" est impropre : en France, il rappelle trop la guerre d'Algérie. Je préfère parler d'implantations. Le retrait des implantations juives faisait partie des propositions émises par Ehoud Barak, et qu'Arafat n'a pas voulu accepter. Le départ de certaines de ces implantations s'imposera nécessairement dans un accord de paix. Les Israéliens peuvent difficilement abandonner une parcelle de territoire sans négociation préalable. Sinon, ce retrait serait interprété comme une victoire militaire par les Palestiniens, comme cela fut le cas au Liban sud.

- Avant votre élection, vous vous êtes engagé à faire entrer à nouveau dans le CRIF la Fédération sioniste, qui comprend des partisans de la droite dure israélienne. Où en êtes-vous ?

- Le Consistoire central, qui s'était retiré du CRIF, est revenu. Nous entretenons des relations excellentes avec la Fédération des organisations sionistes. Je ne souhaite exclure aucune institution représentative. Tous les juifs doivent être à l'intérieur du CRIF, ceux de droite comme de gauche. Si nous devons avoir des discussions, je préfère que cela soit à l'intérieur plutôt que sur la place publique. Devant la gravité des événements, l'unité s'impose.

- Dans votre discours contre la venue de Bachar El Assad à Paris, le 25 juin, vous avez parlé d'"une nouvelle forme d'antisémitisme" dans "l'acharnement médiatique contre Israël". Pouvez-vous préciser cette formule ?

- Quand un bébé israélien est assassiné par un Palestinien armé d'un fusil à lunette, la presse parle d'un "bébé colon". Comme si le qualificatif de colon justifiait son meurtre. Les juifs sont "tués", tandis que les Palestiniens sont "assassinés". Cette curieuse déformation de la terminologie utilisée dans les médias est le résultat d'une pensée unique. En France, il n'est pas élégant d'être antisémite, mais il est sémantiquement correct d'être anti-israélien.

"Quand un juif est persécuté dans le monde parce qu'il est juif, tous les juifs sont concernés. Et quand les juifs sont attaqués parce que juifs, c'est la liberté qui est menacée. A la conférence de Durban, ce n'est pas seulement Israël qui a été attaqué avec haine, mais les juifs, et avec eux les valeurs universelles des droits de l'homme.

- Vous affirmiez également le 25 juin que les juifs ne voulaient plus être "des boucs émissaires ou des objets de pitié". Que vouliez-vous dire ?

- Je suis choqué par le goût étrange de la presse pour le peuple juif. Les couvertures des magazines se repaissent de sujets nous concernant, au seul motif que cela se vend. Israël est un tout petit pays, d'une largeur de vingt kilomètres dans sa partie centrale, soit la distance Vincennes-Neuilly...

"Les médias devraient s'intéresser davantage, par exemple, au terrorisme en Algérie. Pour aucun autre conflit, on n'a assisté à cette comptabilité macabre des morts qu'on nous assène depuis le début de l'Intifada. On s'intéresse trop à nous."

Propos recueillis par Xavier Ternisien