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Faute d'une critique politique du gouvernement Sharon, beaucoup d'intellectuels s'attaquent à l'existence même d'Israël
Contre l'antisionisme, pour la paix
Michel Taubmann, Florence Taubmann, Pierre-André Taguieff, Pascal Perrineau, Gérard Grunberg, Illios Yannakakis
[23 mars 2002] - Le Figaro

Peut-on critiquer l'action du gouvernement israélien sans dériver vers l'antisionisme, voire l'antisémitisme ? Cette question, bien évidemment, ne se pose pas en Israël, le seul pays au monde où en période de guerre des officiers supérieurs peuvent exprimer publiquement leur désaccord sans risquer de véritable sanction. Paradoxalement, en France, pays éloigné du front, la réponse s'avère moins évidente. Car ici la critique d'Israël est fortement influencée par les partisans d'une vieille idéologie venue du fin fond de la guerre froide : l'antisionisme de gauche. Ses partisans se défendent d'être antisémites. Certains d'entre eux sont Juifs. Quelques-uns même possèdent la nationalité israélienne. Et la plupart d'entre eux n'éprouvent pas à l'égard des Juifs en tant qu'individus la haine exterminatrice qui animait les nazis. Il n'empêche : on ne les entend pas condamner la version islamiste de l'antisionisme qui résonne actuellement dans des milliers de mosquées de l'Atlantique au golfe Persique à travers les prêches d'imams dont les appels au meurtre ne distinguent pas le Juif du sioniste. L'antisionisme dans ses différentes versions, islamiste ou occidentale, est une idéologie mortifère qui, pour les Juifs, représente la forme moderne de l'ostracisme qui les a toujours frappés. En effet, la plupart des Etats ont commis – certains d'entre eux commettent encore – des injustices, des crimes, et des atrocités d'une ampleur bien plus grande que ceux reprochés à Israël. Mais, excepté l'antisionisme, il n'existe au monde aucun autre mouvement de contestation de la légitimité d'un Etat en tant que tel.

Ainsi les tragédies qui ont accompagné l'éclatement de la Yougoslavie n'ont pas suscité la création de mouvements antislovène, anticroate, voire antiserbe. Et personne ne réclame le retour à une grande Yougoslavie « laïque, unifiée et démocratique », à l'instar du slogan antisioniste à propos de la Palestine. Triste privilège : Israël, seul de tous les Etats, a été condamné deux fois pour racisme, d'abord par l'assemblée générale de l'ONU en 1975 puis par les ONG réunies à Durban l'an dernier.

Israël, « Juif des nations » ? Cette formule exprime bien la filiation qui unit antisionisme et antijudaïsme. Elle ne permet pourtant pas de tracer un trait d'égalité entre le sort du Juif, longtemps persécuté dans l'exil, et celui d'Israël aujourd'hui. Tout simplement parce que le peuple juif se trouve désormais doté d'un Etat. Et comme tout Etat, Israël agit, fait des choix politiques qui n'obéissent pas toujours à la morale et utilise parfois la violence. Il ne peut donc en permanence se comporter de manière juste et bonne. Cette réalité nourrit l'antisionisme de gauche : ses représentants ne cessent de reprocher aux Juifs une sorte de trahison de leur statut de victimes.

Parmi eux, les Juifs antisionistes ne sont pas les moins virulents. Leur obsession d'appartenir désormais à un peuple de « bourreaux » conduit même certains d'entre eux à retourner contre Israël l'accusation de « génocide ». Cet antisionisme contemporain resurgit dans un contexte différent de celui de la fin des années 60 quand l'extrême-gauche épousait avec enthousiasme les thèses de l'OLP proclamant alors sa volonté de détruire « l'entité sioniste » et de « jeter les Juifs à la mer ». D'une part, l'OLP a fini par reconnaître l'existence d'Israël. D'autre part en France, les vingt dernières années ont été marquées par une prise de conscience de la spécificité des persécutions subies par les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Le poids de la mémoire de la Shoah condamne pour l'instant l'antisionisme à se démarquer de l'antisémitisme, assimilé en France à sa forme extrême connue sous le nazisme.

Ainsi, contrairement aux islamistes du monde entier, les antisionistes français ne réclament plus ouvertement la destruction d'Israël. Ils se contentent d'en contester la légitimité. Mais ils le font systématiquement. Sans répit. Avec achar nement.

Ainsi, dans Le Monde diplomatique de janvier 2002, la juriste Monique Chemillier-Gendreau nous explique qu'Israël, « depuis ses origines » (...) « bafoue » toutes les conventions internationales (relatives aux droits de l'homme, de l'enfant, des prisonniers, etc.) » qui, selon elle, « représentent les valeurs communes de la société mondiale en situation de paix comme de guerre ». Dans Le Monde du 28 décembre 2001, puis dans celui du 24 janvier 2002, l'écrivain François Maspero compare la situation des Palestiniens dans les territoires au défunt régime de l'apartheid en Afrique du Sud. Ce thème de l'apartheid est repris par Alain Joxe dans Le Monde du 16 décembre 2001. Pour ce chercheur, contrairement à François Maspero, la notion d'apartheid ne s'applique pas seulement à l'état de guerre actuel voire à la situation prévalant depuis 1967 avec l'occupation de la Cisjordanie et de Gaza. Elle est consubstantielle à l'existence même d'Israël, à « sa définition sioniste qui l'oblige à pratiquer en son sein contre ses propres citoyens arabes et dans son environnement contre les Palestiniens une forme de nettoyage ethnique ».

Dans Le Monde du 16 décembre 2001 encore, les historiens Elias Sanbar et Pierre Vidal-Naquet nous expliquent : que « le sionisme s'est implanté dans une région sensible du monde à une époque où rien ne paraissait plus normal que de s'installer sur le territoire d'autrui ». Les deux auteurs comparent Israël aux « Etats-Unis, au Canada, à l'Australie et à la Nouvelle-Zélande » qui « virent ainsi le jour au terme d'un processus colonial ».

Les adversaires du sionisme le réduisent donc à une forme de colonialisme. Les moins sévères d'entre eux analysent la création d'Israël comme un résultat malheureux de la Shoah. Tel est le cas de Shlomo Sand, universitaire israélien d'extrême gauche et expressément antisioniste. Dans un article publié par Le Monde du 5 janvier 2002, il compare « la création de l'Etat d'Israël à la situation d'un homme qui saute d'une maison en flammes et qui atterrit durement sur un autre homme qui se trouve devant le seuil de la maison et à qui bien sûr est causé un dommage . » S'il concède que « le jugement moral à porter sur l'homme qui a sauté de la maison est relatif », il n'en assimile pas moins les « réfugiés apatrides » qui fondèrent Israël à des « colons ». Son point de vue, ultra-minoritaire en Israël, reflète en revanche une opinion largement partagée en France au-delà des cercles de l'antisionisme militant. Or l'assimilation du sionisme au colonialisme laisse planer un doute sur les conséquences ultimes d'une telle analyse : en effet, un Etat colonial, et pratiquant de surcroît l'apartheid et l'épuration ethnique, pourrait-il longtemps être toléré par une communauté internationale soucieuse de voir triompher partout les droits de l'homme ?

A l'opposé du colonialisme, le sionisme représente le mouvement de libération nationale du peuple juif. Et cela pour au moins trois raisons :

– Contrairement aux pieds-noirs d'Algérie, par exemple, les immigrants juifs qui ont fondé Israël n'avaient pas de métropole. Dans leurs pays d'origine, la plupart d'entre eux n'étaient pas des citoyens à part entière. Récemment encore, en Union soviétique, leur passeport indiquait une nationalité juive en tant que telle. Venus d'Europe centrale ou des pays arabes, les immigrants juifs n'ont pas d'autre pays qu'Israël.

– A l'inverse du colonialisme, le sionisme en Palestine ne visait pas à l'exploitation de la main-d'oeuvre indigène mais au contraire au développement d'une économie indépendante.

– Enfin, le sionisme ne considère pas l'installation en Israël comme la conquête d'un territoire étranger mais comme le retour d'un peuple sur sa terre d'origine.

Ces évidences, reconnues aux Etats-Unis et dans beaucoup de pays européens, se heurtent en France à une conception étroite de la laïcité qui favorise l'incompréhension de la singularité d'Israël. Car le judaïsme est à la fois un peuple et une religion, tous deux indissociables de la terre d'Israël. Exilés à partir de l'an 70, les Juifs ont survécu près de 2 000 ans dans la perspective de retourner « l'an prochain à Jérusalem ». Alors que le christianisme et l'islam partaient l'un et l'autre à la conquête du monde, le judaïsme, refusant tout prosélytisme et victime de persécutions, n'a jamais envisagé d'exister en tant que nation en dehors de la terre d'Israël. Plus d'une vingtaine d'États se réclament de l'islam, des dizaines d'autres restent fortement teintés de christianisme et la fondation de la France a coïncidé avec un baptême, celui de Clovis ! Nul ne s'en offusque. Pourquoi alors s'indigner que les Juifs aient voulu, à leur tour et sur une toute petite parcelle de terre, constituer leur propre Etat ?

Cependant, la légitimité d'Israël repose aussi sur la nature de son régime politique, économique et social. Ce pays en effet constitue la seule démocratie du Proche-Orient. Il est le seul aussi où règnent l'égalité entre les hommes et les femmes et une certaine laïcité dont bénéficient les minorités musulmane et chrétienne. Ses 20 % de citoyens arabes, malgré l'état de guerre, quasiment ininterrompu depuis la naissance d'Israël, connaissent un niveau de vie bien supérieur à celui de leurs « frères » des pays arabes voisins. Citoyens d'Israël, ils ont accès à l'instruction et à des droits politiques et sociaux presque équivalents à ceux existant dans les pays européens les plus développés. Certes, dans les faits, l'égalité est loin d'être totale avec leurs concitoyens juifs. Et de Paris, cette situation est dénoncée comme inadmissible. Il faudrait pourtant la comparer à celle que vivent chez nous les citoyens français d'origine maghrébine. Ils sont bien moins représentés dans notre Assemblée nationale que ne le sont les Arabes israéliens à la Knesset.

Ilot de liberté dans un océan de dictatures de toutes sortes, confiné dans un territoire plus petit que la Bretagne, et peuplé seulement de cinq millions de Juifs, Israël est pourtant vécu comme la cause des malheurs du monde arabo-musulman. Or la tragédie des peuples de cette région provient principalement des régimes qui les oppriment. La crainte d'une contagion démocratique, qui mettrait en cause leurs pouvoirs, conduit ceux-ci à entretenir l'antisionisme.

Ce contexte incite naturellement les amis d'Israël à défendre inconditionnellement son gouvernement. Nous comprenons cette attitude, mais nous ne la partageons pas. Car le gouvernement israélien doit actuellement être critiqué, ici, comme il peut l'être là-bas, par la gauche israélienne. Certes, nous ne lui reprochons pas de vouloir assurer la sécurité de ses concitoyens. Mais l'indispensable répression du terrorisme ne doit pas conduire à punir collectivement, à humilier et à désespérer le peuple palestinien. Elle doit absolument s'accompagner d'une perspective de paix.

Car l'urgence aujourd'hui, c'est d'oeuvrer à la paix, c'est de soutenir toutes les initiatives qui permettraient la reprise du dialogue, la diminution des violences.

Pour cela, il faut soutenir Avraham Burg, le président de la Knesset, qui veut aller à Ramallah parler aux députés palestiniens et qui a réaffirmé devant des parlementaires israéliens de droite, hostiles, que l'armée devrait abandonner les territoires occupés.

Il faut soutenir Sari Nusseibeh, le représentant de l'Autorité palestinienne à Jérusalem, qui envisage la remise en cause du dogme du retour de tous les réfugiés palestiniens. Il faut soutenir la moindre lueur d'espoir née des contacts entre Shimon Peres et Abu Ala. Certes, l'islamisation croissante de la cause palestinienne fait douter de la nature de l'Etat qui naîtrait d'un accord de paix. Serait-il un voisin pacifique et démocratique dont l'avènement scellerait l'acceptation d'Israël par le monde arabe ? Représenterait-il au contraire un foyer d'hostilité permanente, tête de pont de l'Irak ou de l'Iran dans une guerre qui ne s'achèverait qu'avec la destruction d'Israël ?

Malgré ces craintes, que nous partageons avec la population israélienne, nous ne voyons pas d'autre solution que la création d'un Etat palestinien indépendant sur la base des propositions Clinton de l'automne 2000. Pour les Palestiniens qui ont gagné le droit à un Etat. Et pour les Israéliens qui ont droit à la paix... Cette perspective, encore partagée par beaucoup d'Israéliens et de Palestiniens, inclut la reconnaissance mutuelle. Elle ne peut que souffrir de l'antisionisme qui, à travers la délégitimation d'Israël, attise les braises de la guerre.

* Respectivement journaliste, pasteur, philosophe, politologue, politologue, historien.