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Force du faible, faiblesse du fort
Georges Bensoussan - professeur d'histoire, en détachement au Centre de documentation juive contemporaine.

Le Monde 19 juin 2002

Israël a contre lui la force de l'évidence. L'impressionnant étalage de sa force militaire fait paraître indécente l'évocation d'une faiblesse du fort de la même façon qu'une population démunie et assiégée empêche de comprendre la force du faible. C'est pourquoi le souci historien est aux sociétés ce que l'analyse est au sujet, il permet de parler au lieu d'être parlé et dupé par l'écume des choses.

C'est dans la durée seule que se lit un conflit. Il faut entendre dans celui-ci l'arrière-fond du refus arabe : l'Etat d'Israël ne figure pas sur les cartes des manuels de géographie en usage en Palestine, pas plus qu'il n'est mentionné sur le planisphère exposé à l'Institut du monde arabe à Paris. C'est à partir de ces détails ("où le diable se niche", comme le dit le proverbe allemand) que se lit l'essence d'un conflit. La "force d'Israël"comme les "attentats-suicides de désespérés" illustrent combien la culture de l'instant aveugle les contemporains, combien l'évidence (Paul Veyne a dit de l'historien qu'il est "celui qui se méfie de ce qui va de soi") est antinomique de la réflexion, combien la compassion tient lieu de pensée politique dès lors qu'une victime ne saurait avoir tort et que toute victoire militaire est a priori suspecte.

"Vous aimez la vie autant que nous aimons la mort." C'est à partir de cette profession de foi de l'un des dirigeants palestiniens que peut s'entendre le gouffre culturel qui sépare le culte du martyre (shahid) de la raison occidentale. Lire en termes occidentaux les "bombes humaines" qui se font exploser en Israël dans des lieux peuplés de civils, c'est, avec la meilleure intention du monde, montrer combien perdure l'ethnocentrisme culturel. Si la motivation première du suicidé est de se supprimer, ici, elle est de tuer le maximum d'Israéliens, voire de juifs, comme le précise le Hamas, pour lequel "tout juif est une cible".

Le terrorisme des uns, entend-on à raison, est la résistance des autres. A ceci près : la Résistance française, érigée en modèle par les uns et les autres, n'a jamais assassiné de femmes et d'enfants allemands dans des lieux dépourvus du moindre intérêt stratégique (un café-restaurant, par exemple). A ceci près encore : la mise à mort de ces civils israéliens, à l'intérieur des frontières de 1967, murmure autre chose, le refus de la légitimité d'une présence juive où que ce soit sur le territoire de l'ancien mandat britannique.

Des "actes de désespoir", dit-on. Qui nierait, en effet, la situation tragique d'un peuple qui, depuis le plan Peel de 1937 jusqu'aux compromis de Camp David (2000) et de Tabah (2001), a, de refus en refus, manqué les occasions historiques et fait de la sorte son malheur (à commencer par les réfugiés de 1948) comme celui de la région tout entière ? Le "désespoir" ne fabrique pas les "bombes humaines", elles feraient sinon le quotidien de cette planète : du Tibet au Kurdistan, quid de tant de situations désespérées, où l'on n'entend guère parler de "bombes humaines" ?

C'est la culture du sacrifice et du martyre, y compris dans les "milieux laïques" du Fatah, qui y pourvoit. Quand, pour protester contre les persécutions infligées aux bouddhistes, les bonzes sud-vietnamiens s'immolaient jadis par le feu, c'est leur vie seule qu'ils mettaient en jeu, sans chercher à entraîner dans la mort des victimes alentour. Ici, au contraire, la priorité est l'assassinat et non le suicide. Mue non tant par le désespoir que par un refus rémanent d'ordre social et culturel (on a oublié le statut du juif dhimmi en terre d'islam), d'ordre politique, voire quasi métaphysique ("Reconnaître Israël, ce serait reconnaître le non-être arabe", déclarait jadis Ahmed Ben Bella), qui se traduit par une incapacité à accepter la légitimité d'une présence juive sur une portion de cette terre.

Il n'y aurait pas là de quoi s'étendre beaucoup si le processus de délégitimation du sionisme n'était aujourd'hui bien avancé. Ainsi, doucement, le pogrom sec de Durban (septembre 2001) parviendra-t-il, demain peut-être, à ses fins : faire prévaloir l'idée de l'Etat "en trop sur la terre". Aidé par cette "bien-pensance" qui confirmera le mot de George Orwell selon lequel la gauche, pour être antifasciste, n'est pas pour autant antitotalitaire.