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Calomniez, calomniez...
Elie Barnavi, historien, ambassadeur d'Israël en France
Le Monde - 3 juin 2002

C'est l'universitaire plutôt que l'ambassadeur qui a tiqué à la lecture de votre article sur Benny Morris (Le Monde du 30 mai). Je ne me prononcerai pas sur le fond, encore que, "nouvel historien" ou pas, j'aurais quelque titre à me mêler de cette "querelle des historiens" à l'israélienne. Détail curieux : il se trouve que j'ai été le premier à publier en France un compte-rendu (élogieux) de l'ouvrage fondateur de Morris sur l'origine du problème des réfugiés palestiniens (L'Histoire, n° 116, novembre 1988, p. 66-68).

Non, ce qui est agaçant, lorsqu'on connaît comme moi le monde universitaire israélien, est l'accusation de maccarthysme que laissent planer vos interlocuteurs. Ainsi, c'est pour avoir professé des opinions hétérodoxes que Benny Morris aurait été "tenu à l'écart par les institutions académiques de son pays", tout comme Ilan Pappé, "aujourd'hui menacé d'être exclu de l'université de Haïfa". En fait, pour avoir été directeur du département d'histoire de l'université de Tel-Aviv au moment où la candidature de Benny Morris y a été envisagée, je puis certifier que, si elle n'a pas abouti, ce ne fut nullement par rejet de ses thèses prétendument iconoclastes.

Quant à Pappé, il a été mêlé à la défense d'un mémoire de maîtrise sur un prétendu massacre perpétré par la brigade Alexandroni dans un village arabe du nord du pays pendant la guerre d'indépendance. Or ce travail a été effectué dans des conditions qui rappellent fâcheusement les thèses négationnistes soutenues à Lyon-III : travail bâclé, biais idéologique évident, incompétence manifeste des directeurs de thèse et des membres du jury et, pour finir, une plainte en justice des survivants de la brigade, à la suite de laquelle l'étudiant s'est vu contraint par le tribunal d'avouer qu'il avait largement trituré les témoignages recueillis.

Comme si cela ne suffisait pas, il a signé une pétition d'origine britannique appelant à boycotter les chercheurs israéliens, tous tant qu'ils sont et sans faire dans le détail. Enfin, il a demandé à une association américaine d'histoire d'ignorer les chercheurs de sa propre université, accusés en bloc d'écrire une histoire aux ordres. Des professeurs s'en sont émus, l'université a demandé des éclaircissements et Pappé, provocateur bien connu, s'est coulé avec délice dans le rôle de victime d'une chasse aux sorcières qui n'existe que dans ses fantasmes. Voilà les faits. Et voilà l'homme.

Pour qui connaît un tant soit peu nos universités, l'idée que l'on puisse en chasser quiconque "pour n'avoir cessé d'affirmer qu'Israël doit demander pardon pour ce qui s'est passé en 1948..." est tout bonnement grotesque. Veut-on un florilège de ce qu'on peut entendre sur nos campus et dans nos amphis ? Untel, historien à l'université de Tel-Aviv, évoque en pleine guerre les "atrocités dignes des nazis" de l'armée israélienne. Tel autre, germaniste de renom à l'université hébraïque de Jérusalem, ose comparer les jeunes colons de Hébron aux Hitlerjugend. Un troisième, cet historien à l'université Ben Gourion du Néguev qui accable de son mépris Benny Morris dans votre article, a trouvé naguère des vertus à l'équivalence stupidement insultante établie par Saramago entre Ramallah et Auschwitz. Une collègue de l'université de Tel-Aviv, ancienne élève de l'ineffable Noam Chomsky, tient ex cathedra des propos dont la virulence fait d'une Leila Shahid une sioniste enragée. Une chercheuse arabe israélienne de l'université hébraïque invente la fable du soldat juif violeur qui servira de "source" au Sunday Times, puis au Nouvel Observateur...`

Encore ne sont-ce là que des dérapages qui ont fait quelque bruit dans les médias. Parfois, un député en mal de publicité se mêle d'exiger des sanctions contre le coupable. L'université, faut-il le dire, le renvoie aussitôt paître, au nom précisément des libertés académiques. Aussi bien, bien entendu, nul ne chassera Ilan Pappé de l'université de Haïfa, pour la bonne raison que personne n'a jamais été chassé, fort heureusement, d'aucune institution universitaire israélienne pour délit d'opinion, aussi outrageante fût-elle.

Et tant pis pour mes excellents confrères qui souffrent atrocement de n'avoir la moindre entorse à leurs libertés académiques à se mettre sous la dent. Pauvres Don Quichotte, que de moulins à vent tournent en vain en votre nom.